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TROIS NEURONES EN QUÊTE DE CERVEAU
Transcription de l'émission Diagonales du 1er février 2004, présentée par Laurent Joffrin, sur France-Inter. Autour de Daniel Lindenberg, qui avait été le premier dans Le Rappel à l'Ordre à classer Dantec parmi les "nouveaux réactionnaires", sont réunis les critiques Aude Lancelin du Nouvel Observateur, Arnaud Viviant des Inrockuptibles et Philippe Nassif de Technikart. LAURENT JOFFRIN : Bonsoir. Voilà une histoire bien embarrassante pour une partie du microcosme littéraire parisien. Maurice G. Dantec, auteur talentueux de romans policiers publiés dans la Série Noire chez Gallimard, polémiste et essayiste, est célébré depuis plusieurs années par une bonne partie de la critique, notamment la critique de gauche. Or, voici que le même Maurice Dantec confesse benoîtement qu'il entretient une correspondance courtoise, solidaire même, avec un groupuscule d'extrême droite appelé Bloc Identitaire. Or, ce Bloc Identitaire, c'est un groupe qui a été dissout auparavant par le gouvernement alors qu'il s'appelait à l'époque Unité Radicale, à la suite de l'attentat perpétré sur les Champs-Élysées à contre de Jacques Chirac. Alors, l'écrivain branché a-t-il inexplicablement dérapé ou bien, au contraire, confirme-t-il des idées qu'il avait peu ou prou déjà exprimées et qu'on avait refusé d'entendre ? Plus largement, la critique qui se pique souvent de vigilance antiraciste a-t-elle été légère ou aveugle ? Et comment réagit-elle aujourd'hui alors que celui qu'elle a porté aux nues professe soudain des idées qu'elle condamne par ailleurs avec énergie ? Et finalement, quel est le sens de ces dérapages xénophobes ou racistes qu'on observe de plus en plus souvent dans la production éditoriale ?
Alors, nous avons réuni trois spécialistes des idées, de la littérature et des idées. Nous sommes donc avec Daniel Lindenberg, qui est professeur de sciences politiques à l'université de Paris VIII, qui travaille à la revue Esprit aussi et qui a publié il y a un an un livre qui avait fait beaucoup de bruit à l'époque : Le Rappel à l'ordre, enquête sur les nouveaux réactionnaires, aux éditions du Seuil, dans lequel il passait en revue plusieurs penseurs, dont Dantec. On va y revenir. Nous sommes avec Aude Lancelin qui est critique littéraire au Nouvel Observateur. Nous sommes avec Arnaud Viviant qui est journaliste et romancier et qui écrit notamment pour les Inrockuptibles. Et puis nous sommes enfin avec Philippe Nassif, qui est journaliste et l'un des responsables de la revue Technikart, une revue culturelle, littéraire et sociétale.
Bon, alors, on va demander d'abord à Lindenberg: l'évolution de Dantec, c'était quelque chose qui était visible, déjà ? Qu'on pouvait comprendre, vers l'extrême droite ? Est-ce qu'il est vraiment d'extrême droite ? Est-ce que c'était prévisible ?
DANIEL LINDENBERG : Je crois qu'il est encore trop tôt pour dire que Dantec est d'extrême droite, parce que, ce qui est sûr, c'est que depuis quelques années, en tous cas depuis 1999, depuis la publication du premier tome de son interminable journal, le torrentiel Théâtre des Opérations, il y a chez Dantec une volonté de provocation envers ce qu'il appelle la bonne conscience de gauche, les intellectuels de gauche, etc.
JOFFRIN : La provocation, on la voit. Il dit, par exemple: « Pour moi, Le Pen est un gauchiste », « il y a des musulmans partout, ils envahissent tout »... Dans un entretien qu'il vient de donner au Point, j'imagine que c'est par Internet, parce qu'il habite au Canada, donc c'est parfois plus compliqué de parler avec lui, j'imagine. On lui demande...
ARNAUD VIVIANT : C'est assez compliqué de parler avec lui (rires)
JOFFRIN : De toutes manières, oui.
LINDENBERG : J'ai jamais essayé, d'ailleurs.
JOFFRIN : Alors, on lui demande : « Vous tenez des propos difficilement supportables sur les « bêtes sauvages ». Qui sont-elles ? Les musulmans ? Les immigrés ? » Il répond: « Les bêtes sauvages, ce sont les kapos du nouveau camp de concentration général urbanistique politico-social français. » C'est pas tout à fait très clair, mais on voit en gros dans quelle direction ça va.
LINDENBERG : Il a gardé ça de Paris VIII. Il a un langage...
JOFFRIN : Parce-que dans votre Université, comme ça, on est un peu confus ?
LINDENBERG : On jargonne volontiers.
JOFFRIN : Ah bon ? Donc: « C'est ce que la France a produit de pire. Seraient-ils finlandais... » - Là, j'imagine qu'il désigne donc des gens qui ne sont pas blonds et pas... Hein? C'est ça ? « …ces kapos, que je dirais exactement la même chose. » etc. C'est très anti-musulmans, hein ? Très...
LINDENBERG : Oui, bon. Dans le Théâtre des Opérations, d'ailleurs, il ne s'en prenait pas aux musulmans, il s'en prenait aux Serbes, qui étaient les barbares de l'Europe. Je crois que chez Dantec, il y a une obsession réelle, ou un souci comme on voudra, de sauver la civilisation contre les barbares. Il voit donc monter des périls un peu partout. Donc, pour terminer, je ne pense pas que Dantec veuille se positionner politiquement bien qu'il indique, aussi par provocation sans doute, et aussi parce qu'il aime ça... bon... il y a un certain nombre d'auteurs : Joseph de Maistre, Drieu la Rochelle, déjà..
JOFFRIN : Qui ne sont pas précisément de la gauche bien-pensante, oui
LINDENBERG : Il sait très bien que justement, là aussi, ça va faire grimper au rideau un certain nombre de gens. Alors, il y a un fait, qui ne prouve rien mais qui est quand même intéressant, c'est que depuis quelques années, la presse d'extrême droite fait sans cesse l'éloge de Dantec, enfin il y a des...
JOFFRIN : Ca, ça prouve pas...
LINDENBERG : Non, non, ça prouve simplement que...
VIVIANT : La presse bourgeoise aussi d'ailleurs...
AUDE LANCELIN : La presse de gauche aussi. Toute la presse !
LINDENBERG : Oui, oui, mais c'est pas dans le même sens. Une presse politique d'extrême droite dit: « formidable, quelqu'un comme Dantec rejoint quand-même... nous sort de notre ghetto ». Voilà.
VIVIANT : Ben surtout, il les amuse, quoi. Parce que tout le monde s'est demandé: « Maurice G. Dantec, on sait par trop ce que c'est le "G." » ; Moi je commence à penser que c'est Gugusse, quoi. Maurice Gugusse Dantec ! Ca fait un moment quand-même qu'il nous fait rire, ça c'est vrai. Ça, il nous fait rire !
JOFFRIN : C'est un écrivain qui a beaucoup de talent, par ailleurs, non ?
VIVIANT : Oui, pour faire rire, il a beaucoup de talent, effectivement, alors s’il faut…
JOFFRIN : Non, mais, comme auteur de romans policiers ?
VIVIANT : Alors, ses policiers, on voit bien que vous ne les avez pas lus, sinon...
JOFFRIN : Si si, j'en ai lu !
VIVIANT : Les derniers, franchement, sont des monuments, mais des monuments de rigolade absolue, quoi ! Vraiment, c'est... On dirait... Enfin, moi je trouve que ça ressemble à du SAS réécrit par Julien Gracq. Enfin, il y a une espèce de folie littéraire, mais qui est à hurler de rire. D'ailleurs, il n'y a que Mathieu Kassovitz pour penser à adapter des choses pareilles, quoi !
LANCELIN : Il y a Luc Besson aussi, qui a racheté les droits de La Sirène Rouge...
VIVIANT : Il faut avoir le cerveau de Mathieu Kassovitz, c'est-à-dire vraiment impressionnant, pour penser adapter... Parce que moi, je n'ai rien compris, par exemple. Je ne peux pas en faire un film. Je serais même incapable de vous raconter l'histoire, quoi. Non, c'est un... Littérairement, c'est assez rigolo: je conseille vraiment à tous les auditeurs, simplement d'aller en librairie et de lire une page des polars de Dantec, comme ça, juste gratos dans la librairie... Et alors, il y a son journal, qui est un... Alors, en fait, vous dites: « il est d'extrême droite ». Mais alors ça, en fait, il l'a toujours été !
JOFFRIN : Non, je pose la question
VIVIANT : Et moi, je réponds: il est d'extrême droite. Et je réponds encore plus fort: il est d'extrême droite et il est d'extrême gauche ! C'est à dire que si vous lisez le journal, vous allez tomber sur des passages, mais... Une apologie de Louis Pauwels aujourd'hui, ou même de Jean Cau.
JOFFRIN : Louis Pauwels, c'était le fondateur du Figaro Magazine.
VIVIANT : Ouais.
PHILIPPE NASSIF : Mais c'est aussi l'auteur du Matin des magiciens, il y a aussi cette connexion là.
JOFFRIN : Alors, Philippe Nassif. Vous, dans Technikart, vous avez plutôt dit du bien de Dantec ? Sur le plan littéraire, j'imagine, mais aussi parce que vous trouvez qu'il est provocateur, qu'il est intéressant...
NASSIF : Non, non, non... Dantec a d'abord été un auteur passionnant. La rencontre avec Technikart s'est faite sur Les Racines du Mal, qui était son chef-d'œuvre : un polar vraiment passionnant. (soupirs)
LINDENBERG : Sur la schizophrénie, ce qui est important…
JOFFRIN : Laissez-le parler !
NASSIF : Oui oui, sur la schizophrénie. Et lui-même dans son journal confesse qu'il a eu des crises de schizophrénie aigüe dans sa jeunesse, quand il prenait beaucoup de drogues. Donc, de toutes façons, la frontière entre « est-ce que je suis normal, est-ce que je suis fou? », n'est jamais avérée et lui-même l'avoue. Donc, sur Les Racines du Mal, on avait fait un dossier où on était parvenu à faire une dizaine d'articles sur les drogues, sur les biotechnologies, sur l'Internet, sur la schizophrénie, sur le crime...
JOFFRIN : A partir des textes de Dantec?
NASSIF : En prenant à chaque fois...
JOFFRIN : Mais vous l'avez pris quand-même très au sérieux...
NASSIF : C'est très sérieux ! Les Racines du Mal était véritablement passionnant et si Dantec a autant passionné, c'est aussi que c'est le seul écrivain, avec Michel Houellebecq, en France, à réussir à faire des romans qui embrassent l'époque, qui tutoient l'histoire avec un grand H, et qui se saisissent comme ça de la condition humaine très contemporaine. En France, vous n'en trouverez pas d'autres. Donc, il y avait quand-même ça. C'était un roman. C'était un mec qui bosse, qui fait des romans pop, il y avait ça. Maintenant, sur ce qui a été dit autour de cette table, je voudrais vous arrêter tout de suite : Dantec n'est évidemment pas d'extrême droite, il n'est évidemment pas raciste et il n'est évidemment pas islamophobe. (rires) Il n'est pas plus islamophobe que...
JOFFRIN : Il fait beaucoup d'efforts pour essayer de tromper son monde, alors !
NASSIF : Sur l'Islam, il est sur les mêmes positions que BHL ou que Finkielkraut.
LANCELIN : Non, non
NASSIF : Hier, j'ai été chercher dans son deuxième journal…
JOFFRIN : Ah, c'est un document !
NASSIF : Donc, c'est un journal qui est sorti deux ou trois mois avant le 11 septembre, enfin, moi j'avais les épreuves deux mois avant. Donc, il dit ce qu'il faut faire: « S'appuyer sur les forces en présence dans la région, comme Shah Massoud dans le Panshir, les Ouzbeks (...) Parallèlement, instituer un premier rapport de vérité avec les populations aux origines panislamiques vivant en Amérique du Nord, leur faire comprendre que c'est précisément ici que le sort de leur religion, en tant que religion de l'Islam, peut avoir une chance de revivre si elle s'unit avec les autres monothéismes » etc. Donc, il fait très très bien, de la même façon que Bernard-Henri Lévy, la différence entre l'Islam et l'islamisme.
JOFFRIN : Oui, mais les immigrés, il les appelle les « chances-pour-la-France ».
NASSIF : Oui, et Chevènement les appelle les « sauvageons », et Alain Finkielkraut a pu traiter de « nazi » un gosse de 14 ans qui bastonnait le bon élève de sa classe...
JOFFRIN : Mais, l'un excuse l'autre?
NASSIF : Ce que je veux dire c'est que sur ce rapport à la démocratie, il n'y a pas tellement de différences avec ce que dit Alain Finkielkraut, c'est-à-dire un vrai mépris du discours minoritaire, etc. Sur le problème de l'Islam, il n'y a pas vraiment de différence avec ce que dit BHL, c'est à dire une vraie distinction entre l'islamisme et l'Islam. Sur Israël, il n'y a aucune différence avec, je veux dire qu'il a un philosémitisme avéré… (brouhaha)
JOFFRIN : Laissez-le parler, enfin...
NASSIF : …et un pro-sionisme. Fondamentalement, je vais vous dire...
JOFFRIN : Oui, vous allez nous dire, mais quand-même, abrégez un peu.
NASSIF : …les idées de Maurice Dantec : Maurice Dantec considère qu'il faut travailler à l'avènement du post-humain, que le post-humain réalisé a déjà eu lieu dans l'histoire et que c'est le Christ, …
VIVIANT : Oui, et le post-humain, avec lui, il est rapide : on y arrive, mais, hyper vite !
NASSIF : ... qu'il faut laisser le capitalisme régner outrageusement pour que les dissolutions aient lieu et qu'on puisse aller coloniser le cosmos. Donc, Maurice Dantec est totalement délirant : c'est la rencontre entre Philip K. Dick et Joseph de Maistre. C'est complètement délirant, mais si on veut s'attaquer à Maurice Dantec, qu'on aille pas dire qu'il est d'extrême droite, qu'il est raciste ou qu'il est islamophobe ou même qu'il serait antisémite, parce que là, c'est des mensonges, c'est de la désinformation et c'est des contre-vérités.
LANCELIN : Là, il faut être très précis.
JOFFRIN : Soyons précis.
LANCELIN : Effectivement, il y a deux choses - vous avez raison Philippe Nassif - qui séparent profondément Dantec de l'extrême droite, pour le moment : c'est sa passion pour l'Amérique - je vous rappelle que l'individu en question s'est fait tatouer le sigle de l'OTAN sur le bras droit (rires), ce qu'il annonçait dès le premier volume de son journal…
JOFFRIN : C'est mieux que des croix nazies !
LANCELIN : …et effectivement, son sionisme. Un sionisme qui d'ailleurs est toujours professé dans les mails qu'il a adressés au Bloc Identitaire et qui paraît en rassurer beaucoup, dont Philippe Nassif. Maintenant, j'aimerais tout de même rappeler aujourd'hui qu’il est parfaitement compatible avec un ultra-nationalisme, qu’on en trouve... On peut être - et c'est ce qu'est Dantec, d'ailleurs - maurrassien et sioniste. Précisément, si on considère que chaque ethnie, chaque religion, chaque peuple doit avoir son état, cette position est parfaitement compatible avec une position d'extrême droite. Ce qui, et c'est sur ce point que je suis en total désaccord avec Philippe Nassif, ce qui rapproche en revanche aujourd'hui Dantec des positions de l'extrême droite, et qui justifie ces courriers qu'il a adressés, c'est le thème du racisme anti-blanc qui revient tout de temps chez Dantec, qui était déjà présent dès le début de son journal.
JOFFRIN : C'est ce qu'on entend toujours au Front National…
LANCELIN : Voilà ! L'idée de la francophobie, de la haine de soi des français, l'idée que la seule ethnie vraiment menacée aujourd'hui en France, c'est la francité, etc. etc. Bon, ça, c'est vraiment un point de convergence avec l'extrême droite. Et puis il y en a un aussi, enfin, de plus en plus - ça c'est une évolution chez lui en revanche -, c'est l'islamophobie. Une islamophobie de plus en plus délirante, une approche, une vision géopolitique entièrement fondée sur la distinction entre ce qu'il appelle « l'Antéchrist coranique » et un « Occident chrétien », chez lui - parce que je crois qu'il a l'intention aussi de se faire baptiser et que le thème de la chrétienté revient de plus en plus fréquemment dans sa prose. Et là, un nouveau point de convergence avec l'extrême droite: quand on... J'ai fait une enquête récemment sur les milieux de l'extrême droite à Lyon, et qu'est-ce qu'on constate quand on se promène sur les sites de l'extrême droite, que ce soit celui du Bloc Identitaire, celui de Terre et peuple de Pierre Vial qui est un ancien du FN et qui, comme ça, donne de l'information dans la formation de jeunes fachos. Qu'est-ce qu'on constate? L’abandon progressif du discours anti-immigrés des années 80 au profit d'un registre islamophobe, anti-religieux, et le point de ralliement aujourd'hui de l'extrême droite, c'est la hantise de l'Islam, l'idée que la Charia va bientôt s'abattre sur la France, etc. etc. Des fantasmes extrêmement dangereux à manipuler, on l'imagine bien.
JOFFRIN : Alors, vous voulez répondre, là? Parce qu'il y a quand-même quelques éléments qui contredisent votre thèse.
NASSIF : Fondamentalement, si Maurice Dantec, qui est seul, qui est au Québec, qui est dans sa cave, qui prend des drogues, qui se fait pourrir par toute la presse bien-pensante, social-démocrate depuis des années (protestations) va, à un moment donné, à la deuxième ou troisième nuit blanche…
LANCELIN : Non, attendez, c’est absolument pas ça. C’est un mensonge !
VIVIANT : C’est pas vrai : c’est que des bons papiers ! Technikart se répand en éloges…
NASSIF : Technikart, c’est rien !
LANCELIN : Toute la presse, toute la presse, le journal Le Monde…
JOFFRIN : Le journal Le Monde, il a dit du bien de Dantec. C’est pas un journal marginal, quand même ?
NASSIF : Maurice Dantec a décidé qu’il y avait une civilisation occidentale et – je ne sais plus comment il appelle ça – un panasiatisme pan-arabe et qu’il y avait une guerre de civilisations qui allait se profiler. Donc, il va écrire au Bloc Identitaire pour, visiblement, essayer de les convaincre qu’ils ne devraient pas être anti-américains et qu’on a tout intérêt à former une sorte de vaste continuum qui irait des Etats-Unis à la Russie en passant par l’Europe et que vraiment, il faudrait que tous ces gens-là se ressourcent à leurs racines chrétiennes pour mener la guerre qui a été déclenchée par les islamistes. Donc, encore une fois, je ne suis pas là pour défendre les idées de Maurice Dantec. Moi, ce que je veux dire c’est que ça serait trop facile de l’étiqueter pro-nazi et d’en finir avec Maurice Dantec. Et, le problème, pour moi, c’est : pourquoi Dantec, qui a des idées originales va, à un moment…
JOFFRIN : Est-ce que c’est si original d’être contre l’Islam, contre les Arabes. C’est pas si original.
NASSIF : Oui, mais le contexte, c’est quoi ? Le contexte, c’est que la France, la gauche française… Le contexte, c’est que 59% des Européens considèrent qu’Israël est le premier danger pour la paix dans le monde. Le contexte, c’est que les grands médias, Nicolas Sarkozy et l’extrême gauche se mettent d’accord pour faire monter dans le débat public une petite crapule comme Tariq Ramadan. Donc, le contexte, il est aussi là. On a le droit d’être plutôt antisémite en France, et tout va bien…
JOFFRIN : Non, on a pas le droit, justement
NASSIF : Oui, oui, mais le contexte est là. Il y a quand même une atmosphère politique extrêmement stupide et extrêmement violente en France.
VIVIANT : Sur Dantec, je trouve ça lamentable que nous en parlions aussi longtemps, franchement !
JOFFRIN : Ecoutez, c’est l’actualité, mon cher.
VIVIANT : Oui, c’est de l’actualité, mais ce type là s’est positionné sur la scène à la fois intellectuelle et littéraire, dans cette position vraiment du type qui a décidé, d’abord de fumer beaucoup, c’est très important parce qu’il en parle, c’est un rapport aussi à la pensée.
JOFFRIN : Ce que vous dites-là, c’est très bien, mais on l’a pris très au sérieux, le monsieur Dantec…
VIVIANT : Ah, oui ! C’est bien ce que je veux dire.
JOFFRIN : Il y a eu des articles très longs. J’en ai un sous les yeux : Le Monde, un long article dithyrambique. Enfin, Le Monde, c’est pas un journal d’extrême droite.
NASSIF : C’est assez excitant, quand on lit ces journaux… Y’a un type qui se… Moi, je l’ai interviewé très régulièrement. C’était très clair, pour son premier journal : il avait décidé d’expérimenter, de laisser venir à lui toutes les contradictions qu’il pouvait y avoir en lui. Donc, son ultra-démocratisme, son monarchisme, son admiration pour Léon Bloy, son admiration pour K. Dick… Et donc, il considère son travail comme un laboratoire où ça va se dissoudre en permanence.
LANCELIN : Je n’ai jamais vu tant de contradictions que ça dans la pensée de Dantec, en tous cas dans ses deux journaux. On a toujours eu en quelque sorte les idées du GRECE, d’ailleurs, ça n’est pas du tout un hasard…
JOFFRIN : Le GRECE, c’est un groupe de réflexion…
LINDENBERG : …de la nouvelle droite
JOFFRIN : …qualifié souvent d’extrême droite.
LANCELIN : … relookées punk. Une connexion de référence réactionnaire, allant de Joseph de Maistre jusqu’à des écrivains carrément collabos comme Brasillach, Drieu, etc. Dès le premier volume du journal, qui a été encensé, on trouvait sous la plume de Dantec des éloges de ce qu’il appelait le « drôle de fascisme chrétien de Drieu » etc. Tout ça réactualisé, resservi à la sauce cannabisée, raélienne, etc. ce qui a peut-être masqué aux yeux de Technikart, notamment, pendant longtemps la provenance de ces idées-là.
JOFFRIN : C’est pas tout à fait un OVNI : ces idées-là existent depuis des siècles.
NASSIF : Quand on est pour l’extrême droite, on n’est pas pour la libération des drogues.
LANCELIN : Ce n’est qu’une réactualisation de ce que prônaient des gens comme Pauwels à la fin des années 70. Dans Le Matin des Magiciens…
NASSIF : Non, c’était au début des années 60 et toute la classe moyenne éduquée a bien aimé Le Matin des Magiciens, donc…
LANCELIN : Le Matin des Magiciens, c’est 72 si mes souvenirs sont bons.
VIVIANT : Ce en quoi elle a eu bien tort, parce que c’est vraiment un monument de conneries !
LANCELIN : Un monument de conneries où l’on trouve une espèce de… - c’est une chose que j’avais regardée justement à nouveau à cette occasion - …des chapitres absolument délirants sur l’ordre noir SS, une approche mystique du nazisme, etc. Enfin, des choses extrêmement troublantes, quand-même. Et qui, effectivement, à l’époque, dans cette espèce de… ce que Pauwels appelait le réalisme, le réalistico-fantastique, mélangé aux OVNIS, etc. passait très bien. C’est ce qu’a réactualisé Dantec.
NASSIF : Je voudrais juste terminer. Sur Dantec, il y a à prendre et à laisser, mais c’est quelqu’un qui, je trouve, se met en danger, et on avait comme ça un type qui va, à la fois, parler des dernières découvertes astronomiques, et à la fois d’Andy Warhol et de Jimmy Hendricks, et à la fois des scientifiques alternatifs comme Jeremy Narby ou Sir John Eccles ou la paléontologue Anne Dambricourt, et à la fois des théories ésotériques de Serge Hutin, et il y a comme ça cette espèce de journal monstre où ça part dans tous les sens. On peut prendre, on peut laisser. Ça, c’est passionnant et il n’y a pas d’équivalent en France. La deuxième chose, c’est que le glissement, je l’ai très bien vu entre le premier et le deuxième journal. C’est à dire que dans le premier journal, il y avait une critique de la démocratie qui s’appuyait effectivement sur Léon Bloy, etc. Dans le second, la haine du temps présent, de la démocratie, des mœurs contemporaines, a pris le pas sur son exploration des possibilités futures et là, on a très bien vu qu’il commençait à dépenser beaucoup trop d’énergie à pourrir ses contemporains et beaucoup moins à… Ce qui était intéressant chez Dantec, c’est pas… Donc, effectivement, il y a eu un mouvement et c’est là qu’à Technikart, on a commencé gentiment à prendre nos distances par rapport… à ne plus coller autant à lui, quoi.
VIVIANT : Quelle lucidité, bravo !
NASSIF : Arnaud Viviant, si on reste collés sur les idées des années 70, c’est vrai qu’on ne va prendre aucun risque, on va jamais se planter !
LANCELIN : Enfin, entre le marxisme et la nouvelle droite néo-païenne, il y a peut-être quelques degrés…
JOFFRIN : J’ai une question. On a eu plusieurs polémiques un peu de ce genre, par exemple à propos d’un écrivain qui s’appelle Renaud Camus, parce qu’il avait dit dans une phrase de son journal, dans le même exercice, il avait dit : « à France-Culture, il y a trop de juifs, c’est terrible, etc. » Evidemment, il y avait eu une polémique très très violente à cette époque-là et il avait été en partie ostracisé, par exemple par Le Monde ou d’autres journaux, comme étant un type qui avait dérapé, qui était louche. Pourquoi est-ce qu’à Camus on applique ce traitement, qui peut être justifié d’ailleurs, et pourquoi est-ce qu’on ne l’applique pas à Dantec ?
NASSIF : Parce que vous ne trouverez aucune parole antisémite chez Dantec.
JOFFRIN : Oui, mais, ce que l’un dit contre les Juifs, l’autre le dit contre les Arabes, donc on peut considérer que c’est une forme de xénophobie.
NASSIF : Non, non, non. Depuis le 11 septembre, tout le monde s’autorise à dire du mal des islamistes, et il ne va pas tellement plus loin. Chevènement a parlé des « sauvageons », donc…
LANCELIN : Il récuse la différence entre Islam et islamisme, donc vous ne pouvez pas… Chez Dantec, on dépasse de loin la critique de l’islamisme. Au contraire, puisqu’il prétend démontrer que l’islamo-terrorisme est présent quasiment dès l’origine du… dès Mahomet, etc.
JOFFRIN : Oui, il explique qu’il a quand-même émigré au Canada parce qu’il y avait trop d’Arabes en France. Lindenberg voulait parler…
LINDENBERG : Autant, je ne rabattrai pas tout de suite Dantec dans une grille politique, autant il y a un certain nombre de choses, quand-même, qu’il faut effectivement dire. Que, par exemple, dans une certaine tradition littéraire de l’extrême droite, parce que moi, je pense qu’il s’inscrit dans une tradition littéraire…. C’est pas par hasard, l’admiration pour Drieu. Justement, chez Drieu, on trouvait déjà ce mélange… Au fond, l’admiration pour la pensée traditionnelle, le journal de Drieu, etc. où, en fait, il se réclame de Guénon, il dit « j’y crois », etc. et, d’autre part, la fascination, disons, dans les années 30 ou 40, c’est pas la biotechnologie, mais en tout cas pour une espèce de production de l’homme nouveau, parce qu’on a une nouvelle version, si j’ose dire, de l’homme nouveau. Donc, il est produit effectivement par les progrès de la biotechnologie, des nanotechnologies, cette espèce de gnose scientifique assez hallucinante, et je pense que Dantec n’est quand-même pas un irresponsable, même s’il fume beaucoup. C’est quelqu’un qui sait ce qu’il dit, qui sait ce qu’il fait et là je pense que s’adresser au Bloc Identitaire, même pas au Front National, parce que si vous voulez un débat avec l’extrême droite sur pro-américain ou anti-américain, Nassif, je vous rappelle que c’est pas un truc qui est tranché dans l’extrême droite, s’il faut être… Il y a des gens d’extrême droite qui sont anti- et pro-américains, anti- et pro-israéliens, etc. C’est absolument pas ça qui fait qu’on est d’extrême droite ou qu’on l’est pas. Il s’insère dans un débat… Je constate que là, effectivement, il y a un pas de plus : il s’insère dans un débat interne à une certaine mouvance politique en France, ce qui ne veut pas dire qu’il va prendre sa carte du Bloc Identitaire demain matin, mais enfin ça suit… Moi, je lis ce qu’il écrit, les interviews qu’il a donné, par exemple à Cancer! dernièrement, etc. C’est pas absolument… Dans les derniers mois, on voit qu’il radicalise de plus en plus et je crois que je suis d’accord avec Aude Lancelin sur le rôle absolument fédérateur et central de l’islamophobie. Alors, vous dites qu’il est d’accord avec Finkielkraut, bon. On m’a beaucoup reproché d’avoir rapproché dans un même livre Finkielkraut et Dantec, je vois que vous faites la même chose.
NASSIF : La question qui se pose… On ne devrait pas se demander s’il faut condamner Maurice Dantec parce qu’il s’est mis à correspondre avec le Bloc Identitaire…
JOFFRIN : On a condamné toutes sortes d’autres gens pour des choses bien moins graves, vous savez.
NASSIF : La vraie question, c’est : par quelle perversité, par quelle mécanique, Maurice Dantec est amené à envoyer un mail au Bloc Identitaire. C’est là la vraie question.
VIVIANT : Attendez, on va pas se demander quel processus l’a amené à écrire au Bloc Identitaire !
NASSIF : C’est extrêmement significatif de l’atmosphère intellectuelle française où on n’a pas le droit de sortir de cette espèce de… Daniel Lindenberg a condamné tous ceux qui allaient au-delà de François Hollande et François Bayrou.
LINDENBERG : Vous allez pas me faire le coup de la pensée unique !
Ecrit par Agent SMITH
Le : 14/12/2006
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08/02/2008 yann
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TROIS NEURONES EN QUÊTE DE CERVEAU
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Bonjour;
J'avais déjà fait ma propre opinion sur "l'affaire Dantec" : à savoir la vindicte gênante et proprement hallucinante des milieux intellectuels en France concernant la supposée conversion de M.G.D à l'extrême droite est aussi biaisée que le pseudo-débat qui en a suivi. N'étant pas du tout d'accord avec les idées développées par Dantec, et en plus sympatisant de gauche (plutôt communiste), je reste persuadé que l'écriture est, comme tout art, une necessaire prise de risque que bien entendu, ceux qui sont incapables de ce risque-là ne peuvent que tourner en dérision et déformer à loisir. Néo-stalinisme mal digéré, ou aveuglement stupide. Dommage, car le débat est vital dans ces temps où il importe de revoir en profondeur les problèmes contemporains. M.G.Dantec le fait à sa manière et c'est au contraire en abandonnant cette forme d'ostracisme qu'ont fera preuve ENFIN d'un peu d'intelligence.
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