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Interview accordée à Science-Fiction Magazine en décembre 2006, par le directeur, Alain Pelosato
Maurice Dantec, bonjour. Je suis impressionné de pouvoir interviewer une personnalité telle que la vôtre. J'ai donc lu votre dernier ouvrage « Grande Jonction ». C'est un livre énorme, sur le plan du volume mais aussi sur le plan du contenu. On a l'impression que cette oeuvre vous a tenu très longtemps avant qu'elle ne sorte de vous-même... Est-ce le cas ?
En fait je ne sais pas vraiment. Sur le plan "conscient", elle est apparue - logiquement - alors que je rédigeais Cosmos Incorporated, le volume précédent, mais je sais aussi que cela représente comme l'aboutissement d'un travail multiforme qui a pris des années : Devenir un romancier nord-américain de langue française, être capable de maintenir les grands paradigmes de la littérature européenne dans le cadre littéraire né du nouveau Monde, établir la "synthèse disjonctive" entre divers genres nés de la "pop culture" et oser les catapulter en direction de la transcendance, de la métaphysique, voire de la théologie. Pour moi ce livre est un livre de science fiction. Il paraît que vous n'aimez pas ce terme, dans lequel, il est vrai, on peut mettre ce que l'on veut.
Je préfère l'appellation de "speculative fiction" inventée par JG Ballard au milieu des années 70. Nous ne traitons pas que de la science et de la technique en tant que telles, nous inventons des mondes, nous posons des questions à ces mondes, ou plutôt ils nous questionnent sans le moindre ménagement. Le fait que ce roman développe un récit sur la base des développements de découvertes scientifiques et de leurs conséquences suffit pour moi à la qualifier de science fiction... Ce n'est pas votre avis?
Comme je vous le disais, l'appellation "science-fiction" est devenue, avec le temps, un peu limitative. Dans l'imaginaire du lecteur moyen c'est Star Wars, des histoires de fusées interstellaires, d'aliens, de robots, etc... Mais sur le strict plan sémantique on ne peut le réfuter, la science-fiction est la littérature de la technique-monde, elle est la littérature du XXe siècle, et de celui qui vient de commencer. Je m'appuie en effet sur des théories scientifiques, mais aussi sur une approche métaphysique antirationaliste, c'est sans doute ce qui choque encore, surtout dans les milieux français. Votre roman n'est-il pas surtout un roman philosophique et religieux ?
Voilà, on ne peut comprendre la Technique-Monde sans comprendre la Fin de l'Homme, on ne peut comprendre notre avenir sans comprendre à quel point l'humanité et les machines "biocybernétiques" seront liées ontologiquement, jusqu'à leur mort, et on ne peut comprendre le sens de ce dévoilement constant de toutes choses, cette réification générale, la "numérisation du monde", sans la lecture des Saintes Écritures, sans ce qu'enseigne la Révélation, et les auteurs Patristiques qui ont su en cristalliser la gnose authentique. Vous y développez les conséquences de la formation d'une post humanité, une humanité hybride entre l'homme et la machine.. De cette hybridation va naître une nouvelle phase dans l'histoire de l'univers, car, selon vous (du moins ce que j'en ai compris à la lecture de votre roman), l'univers est centré sur l'espèce humaine, peuple élu?
Oui, mais il faut dire que deux humanités concurrentes vont naître de la fin de ce Monde : La néo-humanité numérique, devenue organe collectif non individué, immortel, sous la forme de "clones spécifiquement identiques mais formellement différenciés" vivant dans une "écologie" prothétique qui leur permet une régénération permanente; et d'autre part, la micro-humanité de la Lumière et du Vaisseau de l'Infini, ceux qui partiront de cette Terre dominée par la néo-humanité, à l'exception du "Territoire" devenu "Sanctuaire", pour y revenir lors du Second Avénement du Christ. Peuple élu ? Je pense que la vie est très diverse et très nombreuse dans le Cosmos, par contre je crois que la mutation spécifique qui engendre l'Humanité est rare. C'est une simple question de statistique, mais c'est aussi le signe que nous avons effectivement un rôle bien précis à jouer dans la dynamique évolutionniste de l'Univers, et que nous ne sommes pas seulement des grains de sable jetés au vent du hasard. Je suis persuadé que si on nous observe depuis les espaces extraterrestres c'est à cause de cette singularité que les espèces humaines éparpillées dans le cosmos représentent. Et cela vous l'argumentez scientifiquement si je puis dire, puisque vous écrivez que la structure cachée de l'ADN est trinitaire, que l'ADN de votre Héros Link de Nova est une « antenne », qu'il est son métacode... Ce personnage est quasiment divin puisqu'il est capable, dites-vous, d'assembler et réassembler les quarks et autres particules élémentaires (page 537)
L'idée d'une structure trinitaire de l'ADN provient de certaines de mes lectures sur le "Junk-DNA", la double hélice est une structure en mouvement (gènes mobiles) et dont 97% du code semble avoir pour fonction - parmi d'autres - de faire transiter des informations essentielles d'une chaîne génétique à l'autre, tout comme d'émettre et de recevoir des "biophotons", soit une forme de "lumière biologique". Dans ce roman, Link de Nova est un "Saint-Jean Baptiste", il annonce la venue du Christ, il est un "prophète", c'est à dire qu'il est un "médecin du Logos". Il est aussi le représentant premier de la méta-humanité concurrente à celle qui dévolue numériquement. C'est par le Verbe qu'il exerce ses pouvoirs sur les particules subatomiques, c'est par le Verbe qu'il redonne vie aux machines, c'est par le Verbe qu'il peut ressusciter le langage. Vous expliquez aussi un peu plus loin (page 577) que Link de Nova est le premier « cyborg de la néonature », créé jamais né, sauf par l'intermédiaire de la narration. Et en effet, c'est la narration qui sera la voie du salut de l'humanité ?
Link de Nova est le premier cyborg "né" naturellement, ou plutôt à la jonction de la nature et de l'artificiel. En fait il est la conséquence invertie de la mort de la Machine. Il a été créé dans le roman précédent, d'une union entre un être fictif et l'ange - féminin - qui avait engendré cette "fiction vivante" afin de détruire la "Métastructure" qui englobait l'humanité dans son bio-réseau. Dans Grande Jonction, Link devient ce qu'il est en assimilant les principes cachés de la Machine, de la Lumière, et de l'Infini, autant dire du Verbe. Quant à la narration, elle annonce les événements, elle en trace les diagrammes, il lui arrive de les précipiter, mais elle n'est pas le "Salut de l'Humanité". Celui-ci a précisément déjà été "annoncé". Et justement, vous reprenez les textes d'un théologien du treizième siècle Jean Duns Scot (1266-1308) et vous affirmez (ou du moins l'un de vos personnages l'affirme) que les choix théologiques de cette époque contemporaine de ce moine franciscain sont à l'origine du déclin de l'espèce humaine, de son abandon de l'individuation ?
Oui, la fin de l'ère médiévale va marquer le début des véritables "Dark Ages". La victoire des nominalistes aboutira à une succession de catastrophes. Hérésies religieuses, nationalismes, libéralisme financier et industriel, rationalisme, néo-aristotélicisme, idéologies révolutionnaires, positivisme, socialisme, nihilismes, totalitarismes, tout s'enchaîne diaboliquement à partir du tournant des XVe et XVIe siècle. Sans vouloir ennuyer vos lecteurs, et sans déflorer le sujet de votre roman, j'aimerais leur donner une petite aide à sa lecture. Cela vous agréerait de nous faire l'honneur de donner votre sentiment sur quelques catégories développées par la métaphysique de Duns Scot, qui sont d'une intense actualité selon vous (et selon moi aussi après lecture de votre roman !) ? La question des universaux alimenta la philosophie du Moyen Âge. Vous condamnez le «nominalisme », comme, semble-t-il, Duns Scot l'avait combattu. Ainsi, le réalisme de Duns Scot prétend que les idées générales ont une existence réelle qui précède et structure toute connaissance des choses... Sur ce point, cela expliquerait-il le « mystère » de l'individuation des androïdes ? Duns Scot disait, je crois : « l'être est commun à Dieu et à ses créatures ». Or les androïdes ne sont pas des créatures de Dieu!
Je crois que je souligne discrètement ce point vers la fin du roman. Créatures de la Créature, les androïdes "échappent" ontologiquement à la "Chute de l'Homme", mais sont séparés de ce fait de l'Alpha divin. L'individuation inexpliquée de certains androïdes doit être comprise comme un acte surnaturel "miraculeux" en provenance de leur "nature", ou plutôt du mystère qui préside à cette nature. Ils sont certes des produits de l'intelligence humaine, mais Dieu est une "fonction transitive", il peut, à dessein, translater les propriétés humaines les plus secrètes dans la structure "génétique" des androïdes, il peut en faire d'authentiques singularités, il peut en faire des "êtres", situés au delà du "naturel" et de l'"artificiel". Cette individuation des androïdes, vous y revenez à la fin de votre livre (page 649) quand vous expliquez que la bibliothèque dans son entier (celle qui est venue du Vatican) serait nécessaire car l'explication tiendrait (je vous cite) de la cosmogonie, des mathématiques non euclidiennes et non aristotéliciennes, de la linguistique générative, de la physique quantique ...
Le processus d'individuation n'a rien à voir avec la psychologie. Il est une cosmogénèse à l'échelle d'une personne. Il y a aussi l'articulation du fini et de l'infini. Enfin... c'est presque la même chose selon vous je crois... Je reprends une citation de votre livre : « Tout, disait Duns Scot, dans un individu est individué, donc, infini ». Etrange non pour le commun des mortels ?
Pour Scot, l'infini est un attribut ontologique, non une conception numérique/comptable. Il est évident de ce point de vue là que tout individu (indivis) est susceptible de diviser tout le reste et de n'être divisé par rien, il est donc bien infini au sens où rien ne peut lui être adjoint, ni soustrait par ailleurs. Étrange, dîtes vous ? Si étrange en effet que les humains ont préféré Aristote et sa conception numérique, ce qui allait conduire à la réduction de l'Homme en une série de composants matériels, numériquement quantifiables, jusqu'au moment ultime où il ne devient plus qu'un matricule "signant" la matière première destinée à la "fabrication industrielle de cadavres", comme le disait Heidegger des Camps de la Mort. Dans votre roman, l'humanité telle qu'elle a été conçue par le Créateur doit être sauvée d'elle-même, de ses propres créations ?
De ses propres créations, probablement pas, dans le roman, d'ailleurs, c'est plutôt l'inverse, c'est l'humanité dévolutive, et la mutation post-machinique dont elle est porteuse, qui extermine de facto les androïdes (un peu comme lors d'une contamination virale). L'humanité ne doit pas être sauvée d'elle-même mais de ce qu'elle tend à devenir, soit une prothèse non individuée d'une unique mégamachine formée de tous les corps humains et de leurs divers implants biocybernétiques reliés en réseau.
Et pour cela elle n'a qu'une issue, l'exil, grâce
à l'Arche... où, écrivez-vous, on trouve les mondes, les cartes qui structurent
les territoires. C'est d'une part prendre le contre-pied d'Aristote et d 'autre
part donner toute sa valeur aux « mondes possibles » de Duns Scot. Mais d'après
le livre « Qu'est-ce que la métaphysique » de Frédéric Nef, il n'y a pas la
preuve textuelle irréfutable d'une théorie des mondes possibles chez Duns Scot.
Cette preuve ne pourra être apportée, affirme l'auteur, que par la publication
des oeuvres traduites de Duns Scot qui sont en préparation depuis 40 ans au
Vatican (ce qu'on appelle l'édition Vaticane).
Prendre le contre-pied d'Aristote est mon jeu préféré depuis ma lecture du Monde des Â, vers 1971. Si on lit Duns Scot avec une certaine acuité on se rend compte qu'il annonce Leibniz, sa théophanie et ses monades, avec quelques siècles d'avance. La Théorie des Mondes Possibles (et incompossibles) n'est pas formulée comme telle par le franciscain écossais, mais le moins qu'on puisse en dire c'est qu'on la trouve à l'état embryonnaire dans son oeuvre. À ce titre, l'édition Vaticane se fait attendre, si je puis me permettre. Ce qui nous amène à une question tant traitée par la science fiction : peut-il exister plusieurs mondes ? Dieu a-t-il pu créer plusieurs mondes : oui répondrait Duns Scot et non répondrait Aristote, car « la cause première ne peut pas créer plusieurs monde »... Quel est votre avis ?
Duns Scot est du côté du véritable infini, l'infini in actu. Aristote donne une version de l'infini qui n'est rien de plus qu'un indéfini mis en boucle, un "infini" exclusivement potentiel, constamment remis à plus tard, par l'ajout d'une valeur numérique quelquonque. Dans l'Infini scotiste rien ne peut être adjoint, puisque cet infini est TOUT. La "Cause première" logique d'Aristote ne tient pas une seconde devant la "philosophie de la Révélation", je veux dire la scholastique chrétienne. L'unique"Cause première" existante est bien évidemment en mesure de créer une INFINITÉ de mondes. Revenons à des considérations plus terre-à-terre. Vous êtes un vrai botaniste! Vous allonger de longues listes d'espèces végétales venimeuses qui envahissent le Territoire et qui seraient annonciatrices du retour de l'Antéchist ?
Non, non : les plantes vénéneuses du Territoire n'annoncent pas l'Antéchrist et son "écologie planétaire pacifiée", au contraire, elles sont l'individuation de la machine (qui a disparu) au coeur même du Territoire, l'étymologie grecque du mot "machine" est souvent rappelée : stratagème, piège. Elles représentent la Beauté de la vie et de la mort, face à l'immortalité médiane de la néo-humanité. Elles sont comme des fulgurances du logos venues du coeur de la Terre, celle qu'il faudra sauver, ou restaurer. Un de vos personnages est un « corbeau pourpre ». A la fin de votre livre vous dévoilez son utilité littéraire : il « sert de pont entre différentes modalités de la narration, entre les diverses articulations d'un récit. Pourquoi avoir ainsi dévoilé ce procédé ?
Parce que je fais partie de ces auteurs qui, parfois, voire souvent (on me l'a souvent reproché), interpolent les différents niveaux de lecture/écriture et en arrivent à dévoiler la nature du procédé littéraire à l'oeuvre au moment où il s'effectue. Cela correspond cependant à un moment cohérent : celui où ce corbeau prend conscience de son rôle, dans le "monde", donc dans sa "narration". Votre livre est si vaste, si énorme que l'on ne finirait pas de vous questionner pour développer encore des parties de votre oeuvre, qui, peut, j'en suis sûr, se développer à l'infini. Je reprendrais une citation de Frédéric Nef : « Du point de vue de Duns Scot, le christianisme a apporté comme idée nouvelle celle de concevoir une action authentiquement libre. » N'est-ce
pas là la quête de vos deux personnages principaux qui vont retrouver à la fin
de votre livre leur liberté ?
Le
Christianisme conçu par Duns Scot nomme la liberté comme principe suprême de la
VOLONTÉ, un acte d'une souveraineté absolue, sorte d'analogon de l'indicible
volonté/liberté divine. Cette liberté absolue et souveraine ne peut passer que
par la grâce, soit l'infini (non numérique-non aristotélicien) qui fonde toute
singularité.
Les
deux personnages auxquels vous faîtes allusion atteignent la "Révélation" en
devenant plus dangereux encore que la flore empoisonnée du Territoire, en même
temps qu'ils agiront comme "Médecins du Camp". Ils seront au coeur de
l'abomination mais s'ouvriront à la Beauté. Ils découvriront du coup leur propre
singularité, ils comprendront ce qui fonde toute singularité, l'infini, et ils
deviendront des hommes libres, c'est à dire des hommes prêts à sacrifier leur
vie et leur liberté pour une liberté plus grande.
Ecrit par Maurice G. DANTEC |