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AUTOPSIE DE PIERRE FALARDEAU
Par Jean Renaud (Rédacteur en chef de la revue Égards)
Après avoir lu le texte puéril que Pierre Falardeau a consacré à Maurice G. Dantec, je n’ai pu m’empêcher d’examiner encore une fois la désormais célèbre photo prise à l’occasion de la manifestation pacifiste et anti-israélienne du 6 août 2006 dans les rues de Montréal. Je ne me lasse pas de ce sinistre témoignage. Il comporte un enseignement âpre et sombre, raccourci saisissant de l’impasse politique et morale québécoise. Rappelons la scène. On y voit Pierre Falardeau, de jeunes sympathisants du Hezbollah (en jaune) et un indépendantiste grisonnant (en bleu), en compagnie de l’acteur Julien Poulin, ce dernier arborant au-dessus de la tête de son ami, radieux, un drapeau du Hezbollah. Tout y est : l’âge canonique des nationalistes qui contraste avec la jeunesse des islamistes ; le regard dur et fanatique des uns qui contredit l’espèce de contentement inconscient des autres. Ce jour-là, le nationalisme québécois a couché avec les égorgeurs et les ennemis de l’Occident. Aujourd’hui et pour toujours, je verrai le drapeau du Parti de Dieu au-dessus de la tête de Pierre Falardeau et du « pays à venir », s’il en est un. L’affreux spectacle, amer et sombre comme une prophétie, a dévoilé aux plus obtus parmi nous une vérité encore confidentielle : le suicide est la structure profonde du Québec moderne !
Pierre Falardeau est considéré par tous au Québec, y compris par plusieurs nationalistes de droite, comme « le patriote » par excellence. Le dimanche 24 novembre 2002, le président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, Guy Bouthillier, en présence du Premier ministre du temps, Bernard Landry, n’a-t-il pas nommé le père d’Elvis Gratton « patriote de l’année » ? Le thème principal de notre héros, ou plutôt son obsession, c’est l’indépendance politique du Québec. Falardeau ne prend aucune distance face à cette idée ; c’est sa raison de vivre, sa réponse au nihilisme; il en est comme ivre, de cette ivresse particulière à l’Idée fixe, unique, idole majusculaire qui déborde de toutes parts la notion de politique. L’indépendance pour lui n’est plus une vue relative, sujette à des distinctions, aux circonstances, à des considérations (géographiques, historiques, sociales) sur le réel, mais un Grand Fétiche, objet d’exaltation religieuse auquel, je n’en doute pas, il offrirait en holocauste sa vie et celle des autres. Lorsqu’il exhorte les simples d’esprit à se remettre entre les mains de ce Dieu Vivant, il n’espère pas une communauté politique relativement plus prospère, plus libre ou plus juste, mais un Salut de nature millénariste. L’idée d’indépendance est pour Falardeau et ses pareils essentiellement hypnotique. Ils se soulagent grâce à elle de l’angoisse et de la peine de vivre ! L’utopie est une réponse névrotique au désespoir. Le patriotisme sauvage, à ce degré d’indiscipline, d’imprévoyance, d'insensibilité à l’ordre politique et aux institutions confine à une véritable aliénation mentale et morale. L’idéalisme gauchiste ou nationaliste n’a qu’un rapport lointain avec la politique en elle-même. Indifférent, on l’a vu, aux conditions objectives de la prospérité nationale et du bien commun, ce solipsisme activiste impose une dictature du ressentiment à ses victimes, des victimes consentantes que les démentis de la réalité ne corrigent jamais puisqu’elles veulent ne pas voir. Le trépignement puéril d’un Falardeau n’est ni une politique ni une recherche de cause, mais une «psycause» déguisée en critique sociale. Comme le barbare ou comme l’enfant, Falardeau est celui qui dit non. Son vocabulaire sommaire utilise quelques mots à la manière de sortilèges primitifs, mantras indéfiniment ressassés et réutilisables. Non que les idées brèves et pauvres plus ou moins ramassées en de péremptoires formules qu’exprime cet homme énergique et doté d’une vive sensibilité ne soient quelquefois rehaussées par une espèce de faconde démagogique qui n’est pas sans charme, mais la puissance de sentir chez lui en est venue, à force de ne plus être contenue, à se métamorphoser en un instrument de destruction. Faute de s’être astreinte au travail d’ennoblissement, de discipline et de hiérarchie que seule une règle supérieure est capable d’offrir, cette sensibilité typique de la république péquisto-syndicaliste québécoise n’est plus que rage animale ou borborygmes sans suite. Notre homme est de la race des barbares avides de rapines et d’effondrement (toujours sincères !) ; il a omis, en lisant ses « gros livres » (« J’ai lu des gros livres, mais ayez pas peur, tabarnac, je reste un des vôtres, je ne vous renie pas, j’suis pas un traître, ostie… »), de tirer les leçons de l’héritage humain nommé civilisation. Cette éloquence brute cherche à rejoindre tout ce qui en nous balbutie, grogne, geint ou maudit, appétit informe, approximatif, mais frénétique que l’ivrogne ou le révolutionnaire connaissent bien…
Une difficulté de l’analyse politique est de faire le lien entre la crise ontologique qui sévit dans l’homme même – ce nihilisme génialement dévoilé par Nietzsche et Dostoïevski – avec la crise civique ou politique qui érode les institutions. Un Falardeau éclaire involontairement ces liens cachés. Qu’il séduise les Québécois, quoi de plus naturel ! Falardeau, c’est nous, nous aigris, nous pourris, nous fatigués d’être nous et pressés de quitter le manteau trop lourd à porter de l’Occidental pour nous abandonner, comme de vieilles filles longtemps privées d’amour, aux premiers jeunes bras vigoureux et sains qui renouvelleront une vie diminuée et morne. Le cinéaste met simplement au grand jour les crises secrètes ou semi-secrètes qui ont décimé notre cœur et notre esprit. Quand il parle de « liberté », on devine qu’il stimule et excite l’esprit d’esclavage, une envie effrénée d’incohérence, d’insubordination et de sédition, sinon de massacre (« Quand tu travailles au Pentagone, tu n'es pas un civil innocent. Même chose quand tu travailles au World Trade Center. »). En chacun de nous, des peuplades sauvages habitent et ne demandent qu’à se révolter contre l’ordre de l’âme et celui de la Cité. L’esprit révolutionnaire se nourrit de ce désir fondamental d’anarchie que la civilisation corrige tant bien que mal. L’ordre politique reflète en somme un ordre intérieur qui en est le véritable garant. L’homme vraiment libre souhaite des bornes et des appuis pour assurer sa marche et donner un plein essor à sa volonté et sa raison. C’est pourquoi non seulement défend-il les institutions qui ont duré et prouvé leur valeur, mais il adhère pleinement à des doctrines de vie comme celle enseignée à Rome, propres à nous sauver du subjectivisme et de cette populace des demi-soldes de l’être toujours attirée par la dévastation et par le néant.
En dépit des différences, les idéologies autistiques dans lesquelles nous enferment islamistes, gauchistes et nationalistes possèdent une structure analogue. Si l’on peut parler, avec T.S. Eliot (After Strange Gods, New York, Harcourt Brace, 1934, p. 40), d’orthodoxie de la sensibilité (la sagesse, selon les anciens, est de sentir les choses telles qu’elles sont), le nationaliste ou le gauchiste, et a fortiori le terroriste, incarnent au contraire une sensibilité hérétique. Leur souffrance ressemble à celle de l’ange damné des vieux théologiens: ils souffrent de ce qui est. Dans leurs efforts désespérés pour établir une anti-création et annihiler le lien de nature, ils souillent toute moralité, bannissent véracité et joie de vivre et ouvrent la voie à l’aberrant et au monstrueux, substituant à la création de Dieu, des parodies, des nuées ou la mort. Au fond de cet enfer psychique ne surnage à la fin que l’espoir dévoyé d’allumer un gigantesque feu apocalyptique qui consumerait toutes choses en les précipitant dans le néant, dieu secret des hommes des ténèbres. Les sacrifices morbides des commandos suicides fascinent à bon droit Pierre Falardeau: c’est là l’ultime métamorphose de son propre idéal. L’exploitation de l’idéalisme révolutionnaire et nationaliste par l’islamisme portera des fruits singuliers, qui étonneront autant les gauchistes que les indépendantistes.
Le Québec continuera-t-il à se détourner des leçons morales, politiques, religieuses, civilisationnelles du 11 septembre 2001 ? Les nations moribondes trament étourdiment ce qu’elles auraient aimé conjurer, sèment ce qu’elles ne voudront pas récolter et s’avancent vers ce qu’elles fuient. Les causes, qui agissent sans cesse, tissent leur toile avec plus de diligence encore quand elles ont affaire à des peuples aveuglés par l’idéalisme politique ou par un pacifisme sacrificiel. Ma petite patrie a peut-être rejeté définitivement son appartenance à l’Occident. Notre tâche à nous, conservateurs canadien-français, est de sans cesse la lui rappeler. Que signifierait le mot « Québec » séparé d’Athènes et de Jérusalem ? Avant d’être canadien-français, ne sommes-nous pas Américains, membres et citoyens d’une civilisation commune, qui partage des mœurs, des traditions religieuses, morales, politiques, des façons de sentir et de vivre ? Notre « patriotisme » se nourrit de fidélités et de loyautés multiformes mais qui ne s’opposent entre elles que contemplées d’en bas. Notre patrie a fait de nous les enfants de Platon, d’Isaïe, d’Aristote, de Thomas d’Aquin, de Maimonide, de Bossuet et d’Edmund Burke. La civilisation canadienne-français, frêle surgeon du génie latin, lui-même né de la Bible et de l’Agora, n’existe qu’en tant que médiatrice de l’occidentalité, et j’entends par là, sens de la liberté et de la justice, amitié avec la raison, la beauté, la modération, la piété, la lucidité, le courage et leurs harmonies, puissant et délicat composé, profondément humain, apte à comprendre, à accueillir, à régler, à discipliner, à accorder et à élever les multiples voix qui hantent, laissées à elles-mêmes, les dédales de la vie morale et sensitive.
Le Québec de Pierre Falardeau disparaîtra sans laisser de trace, comme les idées d’un journaliste. Le libéral parle davantage qu’il ne se reproduit. Les familles de demain seront musulmanes ou chrétiennes. Les enfants des libéraux, eux, auront négligé de naître, faute d’avoir été engendrés. Ceux qui auraient pu être leurs pères et leurs mères finiront dans des hospices, seuls. L’égocentrisme des enfants de la Révolution tranquille n’est pas une maladie transmissible sexuellement. Les restes de l’élite péquisto-libérale, les derniers baby-boomers, sauront sans doute étirer leur vie inutile et nuire encore de longues années, mais en se mettant, cette fois, au service de la Mosquée. Ainsi les vieux laïcistes anticléricaux, les nationalistes, les libéraux (au sens américain), l’ensemble de la gauche et une bonne partie de la droite, tous, en ouvrant la voie aux barbares, croiront se battre pour leurs chimères ou leurs idéologies. La question n’est donc pas de savoir si le Québec de demain sera religieux. Il le sera. Mais de quelle religion ? Un jour, on constatera, étonné, que le pouvoir culturel, politique, économique a changé de main. Sera-ce au profit d’un Radio-Québeckistan quelconque, d’un journal dénommé La soumission au lieu du Devoir ? Cela est probable, mais non pas certain. L’Église et la Mosquée se feront concurrence au Québec. Au moment où j’écris ces lignes, des familles chrétiennes se fondent. Tout dépend de leurs qualités morales, de leur nombre, de leur vigueur, de leur capacité à assumer des responsabilités politiques, économiques ou sociales. Sauront-elles résister à la montée de l’islamisme ? En attendant le désastre (islamisation ou sécularisation totalitaire) ou son contraire (l’inclusion du Québec et du Canada dans une chrétienté nord-américaine), semons des germes intellectuels dans le désert et défendons les remparts fragiles du Canada français ébréchés par le jacobinisme trudeauiste et par le sentimentalisme révolutionnaire : l’école privée, les libertés locales et provinciales, la monarchie constitutionnelle. Notre politique en définitive se veut d’abord exercice spirituel, hommage d’une âme et d’un corps à la culture européenne et américaine qui a éclairé l’ensemble de l’humanité jusqu’à se confondre avec le sens même du mot civilisation. Et aux moments de découragement et de doute, rappelons à notre mémoire, pour aiguillonner notre volonté défaillante, la photo prophétique d’un Pierre Falardeau couronné d’un drapeau islamiste symbolisant un Québec enfin libéré de l’Occident et du christianisme ! Ce singulier cilice mental nous donnera l’énergie de continuer l’éloge apparemment inutile de nos vieilles et sages institutions et de préparer leur résurrection dans le cœur des hommes (comme une allégeance) et jusque dans la Cité.
Bonus tracks Voici
ce que Pierre Falardeau a déjà dit sur les attentats du 11 septembre
2001 :
"Les terroristes font des gestes extrêmes parce qu'ils vivent dans
des conditions extrêmes".
"Dans les médias on règle ça en disant qu'ils
sont fous, qu'ils sont tarés. Moi, je me demande s'il y a autre chose. Qu'est-ce
qui les pousse à faire ça ? Qu'est-ce qu'il y a dans la tête d'un gars qui se
fait péter un matin ?"
"Ça nous amène aux gars qui ont détourné les
avions. On a dit que c'étaient des fous ? Ça se peut pas. Il y a une pensée
derrière. C'est réducteur de les traiter de barbares, de mongols...
"
"Quand tu travailles au Pentagone, tu n'es pas un civil innocent. Même
chose quand tu travailles au World Trade Center... Le Wo-rld Tra-de Cen-ter !"
(Source: Le Journal de Montréal, 11
octobre 2001. p.61)
Ecrit par Jean RENAUD
Le : 22/12/2006
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