
Comme le fantôme d'un Jazzman dans la station Mir en déroute
Albin Michel - 2009 - 250 pages
Quand un neurovirus psychogène vous bouffe le cerveau, quand vos transes vous connectent à une station Mir en perdition, quand un Etat sécuritaire et hygiéniste vous retire de la circulation parce que vous pourriez devenir dangereux, vous n'avez pas des masses d'alternatives. Alors autant braquer une banque et fuir à l'autre bout du monde.... Le long d'une autoroute qui file vers le sud, au son d'un saxophine kamikaze, la cavale halucinée d'un couple atteint par un étrange neurovirus qui connecte leur cerveau à la station Mir et à son Ange gardien le jazzman Albert Ayler. Un voyage au-delà de la réalité et de l'infini, entre états altérés de la conscience et phases de réadaptation.
«On n'avait pas des masses d’alternatives, Karen et moi, quand on a décidé de voler l’Etat qui essayait de nous voler nos vies. »
Un Dantec à tombeau ouvert, dans la veine de Babylon Babies ou de La Sirène rouge.
Quelques critiques de presse
"Le petit Chef d'Oeuvre de l'année 2009."
Le Point, 2009
" Un Dantec tonitruant, dans la lignée de la Sirène Rouge."
Lire, 2009
"Comme le fantôme d'un Jazzman est un texte de commande, écrit en 1996 à la demande de Patrick Raynal, directeur de la Série Noire, pour un livre de nouvelles consacré au jazzman américain Albert Ayler, mort dans des conditions obscures en novembre 1970. Dantec n'a pas livré le texte dans les délais souhaités et celui-ci l'a débordé pour s'imposer dans la longueur.
La nouvelle est devenue un roman que l'écrivain a remis sur le métier dernièrement : d'où cette histoire, qui paraîtra curieuse et incongrue à ceux qui n'en connaissent pas le contexte, d'un jazzman qui joue au fantôme cosmonaute. "Ghost" est, du reste, le morceau clé d'Ayler, sorte de free jazzer ultime, souffleur religieux habité découvert par Coltrane et roi maudit du vibrosax. On ne s'apesantira pas là-dessus : Ayler compte ici pour du beurre, du beurre sacré, certes, mais qui ne sert que de véhicule à l'un des thèmes fétiches de Dantec, la connexion directe de la musique répétitive et électrique à l'âme et donc aux secrets de la création, ADN, Dieu et tout le toutim. Pour le reste, c'est roman noir, parano baston et vitamine transamoureuse à tous les étages, domaines où l'auteur n'a de rival français que Pierre Bordage.
TransEurope Express
Comme le fantôme d'un jazzman est un roman d'aventures à l'ancienne. Un gars qui a failli devenir flic (tout petit Toorop donc), une fille un peu jeune et un peu jolie pillent des banques et prennent la poudre d'escampette dans une France d'anticipation pour se mettre au vert, couleur île déserte, d'un paradis sans police. Ils ont les flics aux trousses parce qu'ils sont cambrioleurs mais aussi parce qu'ils sont porteurs d'un virus-drogue qui les plonge à intervalles réguliers dans des trips de connaissances (les « états augmentés ») où leur cerveau donne sa pleine mesure : intelligence décuplée, ultralucidité, vision claire... Le virus, dans la grande tradition burroughsienne, donne accès au savoir (et au futur) et menace l'ordre établi. Les porteurs sont des mutants annonciateurs d'une évolution prochaine du genre humain que l'Etat (façon K Dick, Gibson, Sarko-Matrixien) ne voit pas d'un oeil favorable ou, du moins, désintéressé.
Du coup, le couple doit semer ses poursuivants et Dantec faire ce qu'il sait faire de mieux depuis ses débuts : un road-book paranoïaque, une course poursuite en milieu hostile et occupé, sur fond de découverte à petits pas des mystères de la vie. Ses duettistes sont impeccables de bout en bout, entre artisanat clandestin et haute technologie ajoutée, la fille est suffisamment sexy pour faire rêver et bander le mec qui est suffisamment costaud pour démolir les gusses qui se mettent en travers du chemin. Des capitaux transitent par des comptes improbables, tandis que le héros phosphore des plans (dérisoires) à la vitesse d'un Hannibal (d'Agence Tous Risques) au galop.
Apéricube
Depuis La Sirène rouge, Dantec n'a pas d'équivalent pour rendre crédibles ces traversées de territoires banalisés qui ne le sont pas du tout (ici, la France, l'Espagne puis un grand trip africain et spatial). Et il écrit les meilleurs scènes de free fight du monde. L'écriture est tendue comme un scénario hollywoodien, asséchée à l'extrême (ce qui contraste avec les grandes œuvres précédentes), désossée au couteau et d'une pauvreté bienvenue.
L'alternance des scènes d'action pure (la baston à Abidjan est un modèle du genre, à montrer dans les écoles de polar) et des scènes de chambre (Karen épuisée, les expositions, Mir) répond à un équilibre parfait que Dantec avait sciemment et souvent brillamment saboté sur Villa Vortex, Cosmos Incorporated et Grande Jonction. Les 20 premières pages sont limite malhabiles (lire « mal écrites ») mais le niveau décolle par la suite pour se hisser au niveau des premiers travaux de l'auteur, en toute simplicité : le Dantec du Jazzman, contrairement à celui de La Sirène rouge, ménage ses effets et n'a plus rien à prouver.
D'aucuns trouveront ce Jazzman complètement régressif, bidon et à déconseiller aux consommateurs de bêtabloquants - c'est aussi pour cela qu'on l'aime. Le roman est clairement une œuvre mineure dans la belle séquence initiée depuis Villa Vortex, comme si Orson Welles se payait un dessin animé : l'occasion de revisiter certains thèmes ou de les annoncer, sans apporter grand-chose de nouveau, certes, mais avec le souci de divertir/avertir tout en traçant son sillon. Maurice Dantec a le sens du détail. Son Jazzman est trop court pour être un grand livre satisfaisant, mais il est aussi trop consistant pour servir seulement d'apéritif. Le calibrage est, en définitive, le seul défaut majeur de ce livre."
Fluctuat
"Comme le fantôme d’un jazzman est le récit psychédélique et bodybuildé d’un drôle de couple en cavale. Le narrateur anonyme a suivi une formation de flic, maîtrise les sports de combat et l’informatique hardware, a travaillé sur l’intelligence artificielle et a lu Freud, Jung, Reich et quelques autres sommités des sciences humaines… Un profil à la Toorop [1], en somme. Karen, sa jeune compagne, n’est pas en reste puisque l’un de ses proches lui a appris les techniques de combat rapproché de l’armée israélienne. Si ces équipiers de choc braquent les bureaux de poste de la région parisienne, ce n’est pourtant pas par amour immodéré du crime, mais pour amasser un butin qui leur permettra, si tout se passe bien – et si leur jeu de fausses identités n’est pas trop vite détecté – d’échapper aux autorités européennes et de s’exiler au soleil. Leur faute originelle ? Ils sont tous deux atteints du « syndrome de Schiron-Aldiss », neurovirus génétique qui vaut à ses porteurs d’être enfermés dans des camps de regroupement, voire, pour les sujets jugés les plus dangereux, dans des « foyers spéciaux » ultrasécurisés. Nos deux amants shootés à la méthédrine font des rêves très intenses, en relation avec la mort – les médecins appellent ça des « NDE auto-simulées » –, suivis de terribles dépressions puis d’euphorie maniaque… Avantage : ces « grands voyages vers l’infini » augmentent les performances cérébrales des malades, dès lors capables d’analyser une situation avec une lucidité et une précision hors du commun. D’où ces casses parfaitement réussis. D’où, également, ce plan d’évasion aussi parano qu’ingénieux. Inconvénient : ces crises leur bouffent les neurones… Conséquence : leur espérance de vie décroît dramatiquement… Voilà pourquoi Karen et son mercenaire, fuyant à travers l’Europe et l’Afrique, avalent les seules molécules atténuant l’effet des crises : les Transvector gamma et epsilon. Mais comment se procurer ces substances rarissimes sans attirer l’attention de tous les flics de la planète ?... Ah, encore un détail : pendant les crises d’état augmenté, les yeux émettent un rayonnement ultraviolet – particulièrement violent chez Karen… Ce n’est qu’après l’improbable apparition du jazzman Albert Ayler (mort en 1970 dans des conditions suspectes) et de son étincelant saxophone dans la station Mir vouée à la désintégration et à la mort de son équipage, que le sens de cette effarante mutation nous sera enfin révélé…
Le Monde comme volonté
Il n’est guère aisé de rendre compte de l’intérêt de ce livre sans éventer une partie de son mystère. Disons seulement que les porteurs du neurovirus seraient des « antennes », des « navigateurs de l’infini », le long d’une chaîne – « structure cachée à l’intérieur de la réalité » – dont la station Mir serait un maillon central, et qui aurait à voir avec la « forme infinie » des anges (car en effet, Albert Ayler serait, selon ses propres mots, un « nouveau modèle d’intercesseur »)… D’où les rêves de serpents enroulés et de dragons-fantômes hantant des bibliothèques… Ici, les théories de Jeremy Narby sur l’ADN et le Serpent cosmique, déjà exploitées dans Babylon Babies, ne servent plus seulement à envisager l’unité cosmique du monde et à imaginer l’avènement du post-humain avant la mutation suivante – mais à appuyer l’idée d’une « Autre-Réalité », semblable à celle que les Changeurs de Signes de L’Enchâssement de Ian Watson cherchaient désespérément. Ici, l’ADN est appelé « Serpent du Verbe », autrement dit un « code cosmique » en perpétuelle mutation, qui peut adopter une infinité de formes, comme celle de la « Séquence du Dragon du Verbe », transcription « verbale, symbolique et digitale » du code, qui modifie le programme-conscience, qui court-circuite les réseaux neuroniques du porteur du syndrome de Schiron-Aldiss pour y transmettre des flux d’information. Comme les riffs de la guitare de Gabriel Link de Nova dans Grande Jonction, la ligne de saxophone serait l’image instrumentale du Serpent cosmique, et révèlerait à ses auditeurs privilégiés les « dimensions cachées de l’univers »… Pour Schopenhauer en effet, la musique, art qui ne re-présente rien mais qui, fondamentalement dyonisiaque disait Nietzsche, nous présente un monde métaphysique dans une langue que la raison ne maîtrise point – mais que l’âme comprend –, n’est rien moins que l’expression de l’essence intime du monde – autrement dit, de sa volonté. Dantec semble du même avis, lui qui fait un ange d’un grand du free jazz – auquel on doit des titres comme Ghost ou Angels… –, et qui décline les paroles de Blue suede shoes, standard du rock’n’roll de Carl Perkins, immortalisé par Elvis Presley, en titres de chapitres. La musique d’Ayler joue ici un rôle chamanique !
Approche de la Nouvelle Gnose
Il y a donc, au cœur de Comme le fantôme d’un jazzman dans la station Mir en déroute, l’idée, plus proche du gnosticisme chrétien que des univers dickiens – et peu surprenante au regard de l’évolution de son œuvre –, d’une révélation apocalyptique dont la musique serait l’une des expressions accessibles aux cortex : « Je m’étais rendu compte que par moment, mon cerveau me délivrait une vérité lumineuse, au sujet d’un aspect particulier du monde qui nous entoure, ou de nous-mêmes, comme s’il agissait quelque temps en tâche de fond invisible puis envoyait le résultat à la mémoire quand tout était bien compilé » ; « c’est comme si on voyait des choses cachées à l’intérieur de la réalité, au cœur de l’espace-temps » ; « la vraie nature de la réalité » ; « comme des semi-rêves branchés sur le futur proche » : les exemples abondent, dans le roman, de cette vision très négative de la réalité consensuelle. Rappelons que pour les gnostiques, le monde prétendument réel serait une anti-création démoniaque qui dissimulerait la seule vraie réalité, celle de Dieu. Et c’est précisément sur la promesse d’une Apocalypse, attendue sereinement par les héros, que se referme le roman… Comme dans Cosmos Incorporated et Grande Jonction, notre monde fait d’ailleurs figure de gigantesque camp de concentration globalisé, dont le béton témoigne de notre inéluctable engloutissement dans la « machine ». Sous la forme d’un road book sous acide, Comme le fantôme d’un jazzman se déplace sur les lignes, toutes plus ou moins semblables, d’un monde implacablement quadrillé par le fichage et le traçage des individus – Europol vous traque. Banlieues de Lille ou de Paris, hôtels de Rabat ou d’Agadir, rues de France ou d’Abidjan, les lieux traversés se ressemblent plus ou moins, comme autant de zones de transit, signes de l’Armageddon en cours… Heureux, alors, les illuminés !
À l’est de la vie
Plus accessible que ses prédécesseurs, servi par un style efficace qui rappelle celui des premiers romans de l’auteur, ce court, kitsch, nerveux et réjouissant polar SF remplit brillamment son office. Bien sûr, il ne s’agit que d’une parenthèse, synthèse assez légère des dernières préoccupations métaphysiques de Dantec, mais ne boudons pas notre plaisir : Comme le fantôme d’un jazzman dans la station Mir en déroute, qui s’achève dans la sereine et exaltante attente de l’Apocalypse, procure un authentique plaisir de lecture, sans pour autant renoncer à nous présenter son approche férocement gnostique et eschatologique du réel. On en redemande."
Olivier Noël
Trailer du roman
Albin Michel - Parution : 2009 - Commander ce livre - ISBN :