
Artefact
« Deux tours américaines fracassées par le ciel. Une mystérieuse valise violette dans les mains d’un homme libre. Un tueur impitoyable prétendant être le frère du Diable diffuse en direct ses propres crimes sous les yeux du monde entier… »Vous n’avez pas fini d’en apprendre sur vous-mêmes.
Quelques critiques de presse
"Le meilleur livre de la rentrée littéraire 2007"
Des livres et moi, Raphaël Sorin - Canal + - Septembre 2007
"La descente aux enfers sur Terre est terrible, enivrante, hypnotique."
Fluctuat, septembre 2007
Artefact est, de loin, le meilleur livre de Maurice Dantec depuis des années. Quant à la forme, les cinquante pages décrivant le crash du boeing et la descente contre la montre des escaliers du World Trade Center valent leur pesant d'or. Quant au fond, il n'y est plus question de Science-fiction mais de fiction. La synthèse incarnée de la névrose du 11 septembre. Un seul homme. L'auteur et le(s) personnage(s) central(aux) du livre. Le syndrôme des cavaliers de l'Apocalypse est galopant. Et Maurice Dantec de citer Saint Jean : "L'heure vient où quiconque vous tuera, pensera rendre un culte à Dieu." Brice Depasse, septembre 2007
EXTRAIT
magnifique, la matinée faite sur mesure pour cette parturition qui suivrait l’arrêt de mes fonctions vitales. Car j’allais naître, et pour cela je devais mourir. Voilà pourquoi je m’étais rendu ici, dans cet endroit unique au monde : pour devenir une dernière fois ce que j’étais.
J’allais devenir humain, le temps de m’effacer de l’existence humaine. J’allais naître, j’allais naître pour mourir enfin et quitter le monde des hommes. J’allais venir au monde pour mieux pouvoir en partir.
Ce n’était franchement pas une raison pire qu’une autre.
J’allais naître en ce beau matin de septembre, il était 8 h 46.
Il y a moi, à 8 h 46 et une poignée de secondes, en ce sublime matin de septembre, moi qui me tiens dans le vaste hall de cette firme juridique dont j’ai même oublié le nom, qui n’a en soi aucune importance, sinon comme pierre tombale parmi les pierres tombales. Il y a moi, le ciel bleu et le soleil estival qui se réfracte sur toutes les surfaces de verre des tours du centre financier. Il y a moi qui vais naître dans la lumière de ce rayon d’or qui se pose sur l’élégant parquet à la française, au milieu de la somptueuse salle d’accueil d’un de ces multiples cabinets d’avocats internationaux qui ont pris possession du quartier, de la ville, du monde en son entier, et où suis-je donc, me dis-je, sinon au centre du monde, au centre du quartier central de la ville centrale du centre-monde, le centre des échanges et des flux d’informations de tous les genres, commerciales, industrielles, financières, policières, techniques et scientifiques, politico-économiques, météorologiques, mafieuses, secrètes, pire encore, le centre de tous les mondes ; alors il y a moi, il est 8 h 46 passées d’une douzaine de secondes, la matinée est d’une luminosité surnaturelle, il y a moi qui vais naître ici même, là où tout va s’agglomérer, tous les mondes, comme lors d’une puissante fusion nucléaire, il y a moi qui me tiens quasiment au milieu de la tour, étage 90, un beau chiffre rond, il y a moi qui annonce aux secrétaires assises derrière leur desk que le monde que nous connaissons va disparaître, avec elles, avec leurs collègues, avec moi, et toutes les personnes présentes ici, il y a moi qui vais naître, parce que je dois quitter l’humanité, mais que j’y suis irrémissiblement lié, il y a moi qui regarde ce point noir dans le ciel, ce point noir qui grossit régulièrement, laissant peu à peu apercevoir sa forme et sa structure, ce point noir qui s’approche très vite des grandes surfaces de verre derrière lesquelles je souris aux hommes et aux femmes qui circulent autour de moi, leurs toutes dernières pensées grillagées dans les cases d’un tableur ou d’un logiciel de traduction.
Il y a moi, dans la tour Nord du World Trade Center, à 8 h 46 et un peu moins de trente secondes, il y a moi et il y a l’avion. L’avion qui vient couper le cordon ombilical qui me retenait aussi bien à la fausse humanité que j’avais tant de fois incarné qu’à mon existence première, celle de l’homme venu des étoiles.
Il y a moi qui vais naître. Alors que tous les autres vont mourir. Il y a moi qui vais pouvoir mourir, alors que tous les autres poursuivront le cours de leur existence. Il y a moi qui vais bientôt rester le dernier humain vivant encore dans cet espace particulier de la tour.
Sauf que je ne suis pas humain.
Je suis en train de m’inscrire comme parcelle d’humanité sur cette terre, mais en négatif, comme la solarisation d’une silhouette par un flash atomique. L’avion est désormais bien visible, volant à basse altitude droit dans notre direction.
Je vais naître, 8 h 46, trente-cinq secondes.
Je vais naître. Nous sommes au mois de septembre, il fait beau et chaud.
Je vais naître, en ce onze septembre, il est 8 h 46 et près de quarante secondes. Il y a comme une éternité de suspens alors que l’ombre, énorme, se précipite sur sa destination finale, sur son destin, sur nous tous, dans la tour.
L’avion, brutalement, est là, de toute sa présence, de toute sa puissance balistique, de tout son vacarme. Il est bien plus qu’un objet, il est une onde en mouvement. Une onde hurlante qui se fracasse contre la tour. Plus encore, il est cet événement terrible et inconcevable qui vient de traverser la tour de part en part avant même que la conscience ait eu le temps de comprendre ce qui se produisait, et même qu’il se produisait quelque chose.
L’éclat et le choc sont indescriptibles, ils déchirent les notions même de temps et d’espace. Chaleur, lumière, noirceur, tout n’est que variation dans le flux de l’onde, tout n’est que gradation dans l’intensité de l’événement. Tout n’est que vibration.
Le feu dans le verre, les flammes contre le métal, le métal contre le métal, le feu dans le béton. Le tonnerre des murs qui s’effondrent, des réservoirs qui explosent, le rugissements des flammes, l’épouvante mécanique des aciers fracassés, les hurlements, presque indistincts, qui parviennent d’à peu près partout, presque simultanément, dans le crescendo d’une symphonie de la peur. Et ces monceaux entiers de la tour qui s’effondrent sur moi, dans un nuage de poussière brûlante.
Ça y est, je meurs, je suis né.
Je suis né à la seconde où le monde vient d’imploser.
Les événements semblaient faits pour établir une conjuration de grande envergure qui dépassait de loin ma pauvre personne, et les six milliards d’humains qu’elle espionnait depuis mille ans.
Les événements semblaient faits pour tout renverser, tout carboniser, tout détruire.
Comme cette tour.
Cette tour qui tremble encore sous l’impact.
Cette tour dont tous les étages supérieurs sont déjà en feu.
L’avion a pénétré dans la tour Nord tout juste quatre niveaux au- dessus de nous, par la face septentrionale de l’édifice, étage 94. Je connaissais tous les paramètres de la catastrophe. Ces quatre étages de distance ne représentaient qu’une barrière très fragile face au monstre qui venait de s’impacter dans la structure, ils furent traversés dans l’instant par l’onde de choc et par des structures métalliques de taille énorme, en feu, projetées à des vitesses tout juste subsoniques. L’explosion des réservoirs éjecta un peu plus de quatre-vingt mille litres de liquide hautement inflammable, et fort bien enflammé, dans les quatre directions de l’espace, portés par un effet d’aérosol à la périphérie de la boule de feu, un peu comme ces bombes « fuel-air explosive » dont s’était servie l’armée américaine dans les sables d’Irak, une décennie auparavant. Les quatre étages supérieurs furent proprement désintégrés net, jusqu’au 98 compris où un énorme incendie se mit aussitôt en action, se propageant à toute vitesse vers le haut. Un quart d’heure après le crash, sous la zone d’impact, les étages 92 et 93 étaient complètement en feu à leur tour.
Les kamikazes savaient fort bien ce qu’il faisaient : la masse de l’avion, sa vitesse, le volume du carburant à la fois détonant et hautement inflammable, se consumant jusqu’à des températures de 1 200 degrés. Une cible bien haute, bien visible, bien nette, immanquable.
Une haute structure de métal, de verre et de béton, fragile. Une haute colonne qui allait se voir sectionnée nette par le pouvoir des aciers et des carburants modernes.
Si la dynamique propre aux incendies attira immédiatement le gros des flammes vers la cime de la tour, la nature particulière du feu liquéfié l’entrava aussi aux lois de la gravité : des jets, des ruissellements, des gouttières, des cascades de kérosène en combustion descendaient vers les étages inférieurs, utilisant les trous creusés par l’accident tout comme les cages d’escaliers, ou les puits d’ascenseurs, y allumant sur leur passage autant d’incendies mortels, dans le même temps, la fumée et le feu envahissaient systématiquement les étages supérieurs, y emprisonnant tout dans une cage de métal incandescent et d’air irrespirable.
Bientôt le toit lui-même serait une vaste plaque ardente.
Bientôt la tour entière serait une condensation verticale de l’enfer."