
Interview pour "Grand Junction"
GRANDE JONCTION AMERICA
Par Karen Sedviv, pour Black Box United, NewYorkCity – copyright août 2009
La Major Random House va publier le 28 septembre prochain sa traduction de Grande
Jonction. Je pourrais vous interroger sur ce que vous avez pensé
de la publication antérieure, sur votre rapport avec votre éditeur
américain ou sur votre perception de l’impact de votre œuvre ici,
en Amérique du Nord, mais j’ai préféré à l’inverse
m’intéresser de plus près, à cette occasion, sur la manière
dont ce roman a été critiqué dans votre pays d’origine. En fait
ma question part d’un constat affligeant : c’est à croire
que, ou bien personne n’a vraiment lu votre livre, ou bien plus
personne en France ne s’intéresse au rapport entre rock et
littérature. Pas un seul chroniqueur, ou si peu, y a lu une immense
métaphore sur la musique électrique du XXe siècle, et absolument
aucun, cette fois, n’a fait la moindre allusion au fait que chacune
de vos têtes de chapitre faisaient explicitement référence à des
œuvres ou des groupes de rock’n’roll, de 1960 à nos jours.
Comment expliquez-vous ce total décalage ?
Concernant le dernier point que vous
soulevez, la dénomination des chapitres, je crois quand même avoir
aperçu plusieurs remarques à ce sujet sur des blogs ou des forums
de discussion, en revanche, je crois bien n’avoir rien lu en
référence dans la presse écrite. Mais je ne lis pas toute la
presse, tant s’en faut. Surtout française.
Concernant l’autre point, celui qui forme
le centre de gravité « secret » du roman, il s’agit
d’une illustration de la phrase d’Ernest Hello –L’électricité
peut être considérée comme une extase de la matière – cet
exergue a été mon guide durant tout le temps de l’écriture du
roman, car je voulais en rendre toute la puissance physique tout
autant que sa perspective surnaturelle. Le rock est né de
l’électricité, sans laquelle rien de ce que nous connaissons
aujourd’hui n’existerait. Par cela on peut dire que son acte de
naissance officiel correspond au trauma collectif provoqué par les
explosions atomiques de 1945, sorte d’extase planétaire invertie.
Il en est la bande-son inconsciente, il se fonde lorsqu’il adopte,
dès le tournant des années 50/60, le rôle d’icône de la
destruction (les mythes Janes Dean, Marylyn Monroe, et les Gene
Vincent, Vince Taylor, Jerry Lee Lewis…). Le rock joue, voire
surjoue l’Antéchrist, il se sert de tout ce que le XXe siècle
a inventé, les idéologies totalitaires, les innovations
scientifiques, les guerres, la chute de nos sociétés, comme moteur
principal de son esthétique.
Alors maintenant, revenons à la question
que vous soulevez. Je crois qu’il faut d’abord établir un strict
constat : mes positions politiques m’ont valu un
« bannissement » de fait des colonnes des Inrockuptibles,
sauf si une pigiste perruquière se fend de quelques lignes
méprisantes. Concernant l’autre « pylône » de la
presse rock française, Rock’&’Folk, je ne crois pas
que ma littérature les intéresse beaucoup, je ne rentre pas
vraiment dans les canons des « livres rock’n’roll »,
c’est à dire ces biographies et essais « culturels »
plus ou moins déguisés, ou cette autofiction « trash »
qui n’est qu’un sous-produit marchand-underground du punk des
origines.
J’ajouterais que bien souvent ces revues ont voulu se construire une crédibilité littéraire et pour ce faire, en France, les genres comme le roman noir ou la science-fiction ne sont pas des voies royales.
D’autre part, je connais les risques encourus, au pays de Descartes, Voltaire et de Rousseau, en mêlant impunément les noms de Nine Inch Nails et de Saint Thomas d’Aquin, ou plus généralement les limites de la (bio)physique quantique et les Saintes Écritures. Dans le meilleur des cas cela peut susciter le sarcasme, sinon je crois bien que tout simplement « les gens ne voient pas le rapport », quand ils ne s’en contrefoutent pas le plus totalement du monde.
Je suis prêt à prendre les paris, mais je crois que la presse rock anglo-américaine comprendra d’instinct de quoi il retourne. C’est ontologique, on n’y peut rien.
J’ai pourtant lu de nombreux exemplaires de la revue, Rock’&’Folk, dont vous parlez, en particulier ceux datant des années 70 et du début des années 80, même chose pour ce qui fut je crois son concurrent à l’époque – Best – et j’y ai découvert sous la plume d’Yves Adrien et de Patrick Eudeline de nombreux « ponts » entre rock et littérature, et en particulier les littératures de genre. Aujourd’hui, dans le meilleur des cas on verra en effet les Inrockuptibles produire une apologie de Bourdieu ou de Milan Kundera. Que s’est-il passé au cœur même de la « contre-culture » ?
Quand vous parlez de cette époque, celle d’Yves Adrien et de Patrick Eudeline, le rock était encore un authentique lieu de croisement avec la littérature, ou d’autres formes d’art. Les chroniqueurs lisaient de vrais livres. La littérature traversait leurs critiques de disques d’une façon éminemment naturelle, Adrien pouvait parler de Baudelaire ou des Futuristes russes, Eudeline pouvait s’engager sur Burroughs ou sur Shelley, en plein milieu d’un article sur Iggy Pop, Blue Oyster Cult, Bowie, Kraftwerk ou Lou Reed. Aujourd’hui, la « rubrique livres », dans ces revues, est bien cadenassée dans sa double page où l’on « critique » les ouvrages du moment. Ce qui s’est produit ? C’est que la néo-bourgeoisie post-mitterandienne est parvenue à faire du rock une marchandise culturelle profitable, bien-pensante, à vocation humanitaire.
Il y a au moins un type qui n’arrête pas de se retourner dans sa tombe, au Père Lachaise.
Pour terminer, je note que personne n’a remarqué le changement intégral de polarité que vous effectuez entre les deux romans, Cosmos Inc et Grande Jonction : Cosmos Inc est traversé d’une continuelle tension verticale, « transcendante » même : l’Espace comme Terre Promise quasi impossible, le retour de Vivian Mc Nellis à son état angélique, l’enfant-boîte comme anticosmos incarné. Alors qu’à l’inverse, Grande Jonction installe une horizontalité et une immanence de tous les instants, jusqu’à la transformation de l’écosystème en processus à la précision cybernétique. Ma question portera donc encore une fois sur l’incroyable aveuglement, à moins qu’il s’agisse d’une ignorance triste, non seulement de la « critique », mais aussi, au vu de certains commentaires sur les forums spécialisés, d’une bonne partie du lectorat. Êtes vous sûr d’être encore un écrivain français ?
J’ai dit un jour que je me considérais comme un « écrivain nord-américain de langue française ». En fait, dès mon baptême, en 2004, tous les romans ont rendu compte de cette mutation identitaire. De Cosmos Inc à Artefact, la question centrale reste celle de l’identité, et son caractère « métastable » - aurait dit Deleuze. Cette thématique est également un des processus à l’œuvre dans le roman à paraître en janvier prochain, Métacortex.
Cette « identité métastable», qui ne se conçoit que dans l’exil permanent vers l’Occident, et la nostalgie d’une civilisation perdue, est devenue ce que je suis à part entière.
Enfin, je suis bien obligé de constater que pour une part substantielle du lectorat « national », je suis un auteur « nazi » (parce que je défends l’existence du peuple juif !), « fasciste » ( parce je que défends la civilisation européenne contre le totalitarisme islamique) tout autant qu’illisible, parce que leurs cerveaux neuroprogrammés par 250 ans de jacobinisme et deux générations de socialisme culturel les rendent incapables de saisir une phrase comportant plus d’un mot à la racine grecque.
Contentez-vous de constater le « niveau critique » des insanités proférées à mon encontre sur le site rue89, par exemple, mais il y en a bien d’autres, un tel déversement de haine viscérale est tout à fait représentatif du ressentiment collectif dans lequel vit ce peuple de losers. Le Français gauchiste bien-pensant, c’est à dire le néo-bourgeois moyen d’aujourd’hui, croit encore que la littérature française extasie le monde entier, alors que pratiquement plus aucun des romans produits dans l’hexagone ne suscite le moindre intérêt passé les frontières de la République des Zarzélettres.
Je suis plus « européen » outre-Atlantique que je ne le serais jamais au pays du Panthéon.
Bien à vous –
MgD
Montréal -
Le 10 août 2009
10/08/2009