"L’éclat que vous n’aurez pas su entendre sera celui de la voix des archanges en chute libre vers ce monde."
MgD, 1998
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Maurice G Dantec

Une autoroute pour Jean-Marie

par Maurice G. Dantec le 22/04/2002 Cancer!


Maurice Dantec réagit aux résultats du premier tour des élections présidentielles d'avril 2002. Au résultat, le texte le plus décapant de toutes les réactions lues dans la presse.


Ne vous fiez pas à l'humanité sans garanties supplémentaires, cela vous jouerait quelque vilain tour. Cultivez un goût pour les vérités dégoûtantes. Et, finalement, le plus important de tout, efforcez-vous de voir les choses comme elles sont et non comme elles devraient être.
Ambrose Bierce



Il aura suffi de voir et d'entendre les réactions télévisées de Dominique Voynet, Marie-Georges Buffet, Djack Lang ou de l'ineffable trotskiste de service pour mesurer à l'avance l'ampleur du choc qui, le 5 mai, suivra probablement celui que la nation vient d'endurer, en ce 21 avril.

Je ne jouerais pas le Cassandre incompris qui radote depuis des années les mêmes discours et que personne ne veut entendre. Ce n'est plus la peine. J'ai quitté ce pays il y a quatre ans pour de nombreuses raisons, on le sait, on dira pour résumer que parmi celles-ci figurait un gros pressentiment, illustré par un contact personnel avec ce que les politiciens de la Ve République dénomment sans sourire de l'euphémisme post-moderne d'insécurité, alors qu'il s'agit tout bonnement de l'irruption du terrorisme quotidien.

On l'aura compris, en écoutant Arlette Mamère ou Noël Laguiller, il était diablement démagogique, pour ne pas dire « fascisant », de rendre compte, lors de cette campagne électorale, de la gangsterisation forcenée que les banlieues subissent depuis la fin des années 80, et je reste calme. On risquait anathèmes et insultes publiques à oser comparer les 300 voitures brûlées en un mois dans un seul département, tout comme les attaques répétées de synagogues, à une sorte d'Intifada-sur-Marne. Oui, on pouvait en être sûr : montrer sans détour ce qui se passait, très loin de la rue de Solférino et des web-bars branchés du Paris touristico-culturel, c'était FAIRE LE JEU DE LE PEN.

Je crois que ces pauvres truffes de trotskystes répètent à qui mieux-mieux l'oxymoron délicieux de leur guru : seule la vérité est révolutionnaire. À ces mots, sans doute incompris par celui-là même qui les prononçait, il aurait fallu adjoindre : Et les révolutionnaires lui couperont donc la tête.

Car dans le même temps, cette gauche moralitaire nous enjoignait de voir dans la destruction de la ville de Gênes opérée par les Sections d'Assaut du crétinisme anarchiste, tout autant un modèle de résistance au capitalisme que les plans d'architecture du futur radieux qui - paraît-il - nous attend pour peu que nous les portions au pouvoir, ou qu'ils prennent ce qu'il en reste.

Il n'y avait là aucun danger extrémiste, vous le pensez bien, aucune sorte de « menace » pour la démocratie, au contraire - nous disait-on, puisqu'il s'agissait de redonner une nouvelle jeunesse - grâce à une cure de concombre biologique- au laxisme-léninisme de latrines qu'on essaie de nous refiler depuis près d'un siècle. De la même façon, l'organisation à grande échelle de bandes armées, infiltrées par des services secrets et des groupes islamistes, n'était au bout du compte, des universitaires en vue et des journalistes humanitaires nous l'affirmaient, que l'expression d'une identité culturelle de la jeunesse.

Le pauvre vieux bougre coincé dans sa barre de béton sans la chance d'avoir une identité culturelle en vogue dans les maisons de disques, sur Skyrock ou sur Canal-Plus, et qui voit régulièrement sa cage d'escalier bombardée d'étrons N'A QU'À FERMER SA GUEULE. Il dérange, voyez-vous. Il ne fait pas bonne figure dans le concert des âmes charitables qui nous chantent le « vivre-ensemble » depuis leur rédaction rue de Rivoli. C'est un Dupont-Lajoie, un dangereux réactionnaire d'extrême-droite. Quant à celui qui, au bout de la soixantième séance de viol collectif perpétrée dans sa cave, son dix-huitième cambriolage, sa énième voiture carbonisée, ose se venger du flic-qui-ne-peut-rien-faire et de l'écologiste donneur de leçons, en déposant dans l'urne un bulletin de vote marqué du nom de l'infamie dont on dit sans cesse qu'elle le représente, il doit être, vous l'avez bien compris, rejeté immédiatement hors de la communauté nationale, allez-ouste ! au Goulag de la bonne conscience. En tout cas, Pierre Arditi nous l'affirme, lui qui vient de prendre le maquis du côté de l'Odéon.

Il faudra bien qu'on se mette ce terrible constat en tête : la France ne pourra jamais être « multiculturelle », comme le Canada, ni intégratrice-communautariste comme les USA, pour la bonne et simple raison qu'avec sa Constitution nationale de merde, et ses Institutions Zéropéennes de merde, elle ne pourra plus jamais se défaire de la dialectique foireuse « souveraineté nationale » versus bureaucratie bruxelloise, sinon par un mouvement politique que je n'attends plus depuis un moment, celui de mon exil pour être précis. L'absence de vision fédérale des « élites » politiciennes françaises n'est malheureusement plus à démontrer, et si un doute subsistait, cette élection en apporte la preuve éclatante au monde entier. Les Français ont à choisir entre le simulacre : la prétendue Europe des commissaires de Bruxelles avec leurs divers complices dans les administrations nationales, et le néant : la réaction nihiliste, « socialiste » ou « nationaliste », et bientôt le résultat de leur copulation contre-nature.

Voici donc enfin rendu visible comment cette élite déchue enverra gentiment le pays dans le mur, grâce à cette autoroute qu'elle est en train de goudronner pour celui qui a compris que la destruction de l'État national, corrélative à la bureaucratisation de Zéropa-Land (l'Anti-Europe), ouvrait le terrain aux anarchistes, et donc une voie-express à ses propres ambitions.

Vous pouvez pleurer toutes les larmes de votre corps, « avoir honte » d'être soit-disant français, vous pourrez organiser toutes les déambulations manifestatoires que vous serez en mesure d'imaginer, entre Bastille et République comme il se doit, vous avez voulu vivre dans votre rêve foireux de gauchistes (post)révolutionnaires, et vous avez essayé de l'imposer, en douceur, ou à la cosaque, aux populations de ce pays qui, on le sait depuis longtemps, n'ont jamais eu peur de réserver quelques bonnes surprises aux instituts de sondage.

Le réveil va être brutal. Prévoyez les chaloupes.

Prions ensemble pour que vous n'ayez jamais besoin d'appeler à l'aide les méchantes forces armées impérialistes de l'Atlantique-Nord afin qu'elles viennent vous tirer du bourbier. Je reprendrais alors sans état d'âme vos pétitions datant du Kosovo et de l'après 11 septembre.

Bonne chance à vous tous.
Et encore bravo.

M. G. Dantec -

Montréal, Planet NorthAmerika,
le 22 avril 2002
13H03 - local time.