
Un entretien avec Nicolas Rehbi
par Maurice G. Dantec le 15/04/2003
VILLA DANTEC
Paris, vieille Europe, le 15 avril
2003
"Un individu ne peut ni aider ni sauver une
époque, mais seulement constater sa perte". Cette phrase de Kierkegaard qui
ouvre le premier tome du Théâtre des Opérations, résume très bien Maurice G.
Dantec. Né le 13 juin 1959 à Grenoble, il passe son enfance entre Grenoble et
Ivry sur Seine. S'il a eu la chance d'avoir des parents communistes- un père
journaliste scientifique, une mère couturière- il a surtout eu la chance d'avoir
des parents qui ont su s'opposer aux dogmes qu'ils ne jugeaient pas en
adéquation avec leur pensée. En cela il se dit fier d'avoir évolué dans une
famille prolétaire "lettrée" comme il le rappelle souvent.
Après une enfance plutôt calme à rêver des exploits de Gagarine, Dantec rencontre en 1971 Jean Bernard Pouy qui l'initie à la littérature. Fin 70, début 80, Dantec s'essaie à des études de lettres, dans des groupes de musiques, notamment Artefact, zone de droite à gauche et va de petits boulots en petits boulots. En 1990, comme il l'explique si bien lui-même, il se consacre à l'écriture, car "c'était soit ça, soit la clochardisation!". En 1993 sort donc "La Sirène Rouge". Dantec part à Sarajevo et en 1995 commence à faire sérieusement parler de lui avec "Les Racines du Mal". Il revient un peu à la musique en 1996 avec No One Is Innocent, signant des textes sur l'album Utopia, et en 1997 avec Richard Pinhas fonde le projet Schizotrope.
Dantec, déçu par une Europe qui pour lui s'est définitivement suicidée en ex-Yougoslavie, termine "Babylon Babies" et s'exile à Montréal en décembre 1998. Le roman sort en mars 1999. Au sommet de la gloire, si l'on peut dire, il décide de couper les ponts et fustige ce qu'il appelle le "nihilisme planétaire" dans les deux tomes de son journal. Entre temps, son roman la "Sirène rouge" est adapté au cinéma en 2002 par Olivier Megaton. Dantec y fait une brève apparition. Véritable terroriste de la littérature, "combattant" du Logos, Dantec décide de dire haut et fort ce qu'il a à dire, quitte à passer au vitriol les oreilles les plus crasseuses. Un nouveau cycle s'annonce avec son dernier roman, "Villa Vortex", premier volet de la trilogie "Liber Mundi", paru en mars 2003 aux éditions Gallimard.
Nicolas Rehbi: Pour commencer, expliquez nous pourquoi "Villa Vortex" ?
Maurice Dantec: En fait, il y a beaucoup d'interprétations possible mais la vérité factuelle c'est que le livre devait s'appeler "Vortex", et en fait ça ne m'a pas été possible pour des raisons légales parce qu'une bande dessinée italienne a déposé le nom. Etant dans le même "domaine" en matière de protection légale bd, roman, tout ça j'imagine que ça fait partie du même ensemble de choses - ça m'était impossible sous peine de voir Gallimard batailler dans un procès, j'avais vraiment pas envie de ça. Donc, vu que le vortex est un principe physique qui a été à la base de toute la rédaction du roman, c'était très ennuyeux pour moi, mais j'ai pu plus ou moins rattraper le coup si tu veux en y ajoutant le substantif "villa", parce que dans le roman si tu veux, on va dire qu'il y a une maison qui est l'habitacle du vortex, qui est la maison du tueur en fait, mais il se trouve aussi que d'une manière simplement consonante "villa", ça me rappelait aussi "ville". D'ailleurs, étymologiquement ça vient de là, donc j'aurais pu faire "Vortex Ville" mais bon j'ai choisi "Villa Vortex" parce que la "villa", cet espèce de pavillon de banlieue archétypale me semblait quand même assez représentatif de la vision de l'urbanisme que j'avais essayé de décrire dans mes descriptions de la banlieue, dans ce qu'est la banlieue, à part les cités qui sont décrites aussi - j'aurai pu faire "Vortex City" ou "Cité Vortex" - mais la "villa", le pavillon de banlieue me semblait encore plus représentatif de... , j'allais dire d'une certaine forme de fin de l'urbanisme, donc j'ai choisi ça.
Il y a donc un rapport entre le fait que cette maison, dans sa description, soit vide ?
Exactement. Oui parce que c'est un livre sur le nihilisme alors en même temps il fallait que cette maison soit comme son illustration urbanistique, c'est à dire un rien, un nihil, dans lequel est construit toute une pathologie. C'est pour ça que je l'ai appelé comme ça au final.
J'ai donc regardé l'émission Campus et j'ai lu quelques interviews sur le net, ainsi que des critiques, et ce qui revient tout le temps c'est le terme "roman total". Seulement on sait pas trop ce que ça représente. Qu'est ce que vous avez essayé de faire ? Une sorte de journal mêlé à une fiction...?
Non, un journal non, c'est plus complexe que ça si tu veux. On va dire que l'histoire de Kernal-le-flic au cours des années 90, enfin de 89 à 2001, pendant ces douze années, c'est un peu l'incarnation de ma propre histoire intellectuelle. Au-delà du fait que je n'étais pas flic, que tout ce qui est de l'ordre de l'anecdote flicarde, si j'ose dire, c'est pas ma vie, mais toute sa démarche intellectuelle et sociale on va dire, c'est à dire une sorte de nihilisme absolu conjugué à une découverte paradoxale des vieilles religions, du christianisme, de la Kabbale, de choses complètement hors du temps en fait, c'est un peu une sorte de ligne parallèle à ma propre évolution intellectuelle. Ça c'était une chose que j'avais envie d'essayer de retranscrire. Mais pas sous la forme d'une autobiographie...
La découverte des livres...
Oui, c'est ça oui, construire une bibliothèque par exemple qui est une de mes activités principales. La confrontation avec le crime, avec le nihilisme, la violence urbaine... Bon c'est vrai que dans le roman si tu veux, Kernal et Nitzos correspondent à deux aspects, euh...
Deux possibles d'une même personne...
Oui, tout à fait, deux possibles, tu as très bien résumé.
Le personnage de Nitzos, toute sa vie jusqu'à Sarajevo, c'est votre vie...
Tu as très bien résumé, c'est deux vies parallèles, deux possibles. Un qui va du côté de l'ordre étatique et de sa violence, et un autre qui va du côté du désordre esthétique et de sa violence aussi. J'avais les deux en moi et je n'ai pas trouvé d'autre solution que de scinder ces deux démarches en deux personnages qui en fait, c'est vrai, n'en font qu'un.
Est-ce que le fait que Nitzos meurt à Sarajevo, ce n'est pas une métaphore - du fait que vous injectez des éléments de votre vie dans celle du personnage - pour dire que vous aussi vous êtes "mort" à Sarajevo? Et du coup, que vous avez pris vie à Sarajevo en tant qu'écrivain?
Tout à fait. Même si effectivement je suis allé à Sarajevo alors que j'avais déjà commencé à écrire, c'est sûr que cette expérience-là a été déterminante...
Lorsque Nitzos dit "si je reviens, je deviens écrivain"...
Tout à fait, même si elle est un peu transposée dans le temps, c'est tout à fait une métaphore.
Dans le "Théâtre des Opérations" (TdO), tome 1 et 2, vous parlez d'un bouquin inspiré de l'idée du "Jihad butlerien" de Frank Herbert, avec une réflexion sur la fin de l'Homme et la nécessité pour la "post-humanité" de se développer au-delà de la Terre, de conquérir l'espace. Or, ce projet est nommé "Liber Mundi" et doit mettre en scène Darquandier, Toorop, les Babylon Babies et l'entité Joe-Jane. Quel rapport avec "Villa Vortex", premier tome de la trilogie à venir "Liber Mundi"?
Ah oui! C'est pour un autre roman ça. Ça n'a pas de rapport avec "Villa Vortex" et ça ne fera pas partie de la Trilogie. C'est encore autre chose, un autre département du ministère!
Donc l'idée de la bibliothèque de combat, base de la trilogie, et l'histoire de Darquandier qui en bossant sur l'entité Joe-Jane essaye de synthétiser son comportement en une équation, comme décrit dans le TdO 2 sous le nom "Liber Mundi", sont en fait deux choses totalement différentes?
Oui, ce sont en fait deux bases différentes. Mais c'est vrai qu'il y a souvent des recoupements dans ce que je fais, il y a des thèmes qui sont communs dans les cycles romanesques, mais ce dont tu parles et ce que j'avais précipitamment appelé "Liber Mundi" dans le TdO 2 sera autre chose. Ce sera effectivement pour moi le moyen de conclure toute cette entreprise romanesque qui a commencé avec "La Sirène Rouge", "Les Racines du Mal", "Babylon Babies"...
Oui parce ce que dans "La Sirène Rouge", on voit Toorop, dans "Les Racines du Mal", c'est Darquandier, ...
Dans "Babylon Babies", on les réunit, et après, il va s'agir de les faire mourir d'une certaine manière, de clore l'affaire! Mais ça voudra dire aussi clore, déjà une partie de ma vie d'écrivain, et une certaine manière d'écrire aussi. Disons que cette clôture et cette réouverture ont commencé avec "Villa Vortex". Je fais un peu dans le désordre je dois dire, je ne suis pas un garçon très ordonné!
Pour revenir sur "Villa Vortex" en lui même, j'ai lu dans l'entretien que vous consacrez à "Périphériques"- un recueil de textes et nouvelles paru en même temps que "Villa Vortex"- que votre style était très cinématographique. Vous répondiez alors que vous étiez allé au bout du processus et que ça ne se reproduirait plus. J'ai donc été surpris de voir de quelle manière, très technique, vous décrivez les lieux, les scènes au sein de la première partie du roman. C'est carrément un script à certains passages! Que s'est-il passé?
Oui, c'est tout à fait exact, que s'est-il passé? Justement pour pouvoir passer à l'autre étape, il fallait que j'aille au bout de la démarche. C'est la raison pour laquelle, à l'intérieur du roman, la technique cinématographique est devenue importante pour moi, en tant que telle. Dans mes trois précédents romans, c'était de l'ordre de l'illusion, c'est à dire que c'était les effets de réel de la littérature naturaliste. Avec "Babylon Babies", j'ai senti que je touchais la limite de ça. Et en réfléchissant un petit peu avant d'écrire "Villa Vortex", l'idée m'est venue qu'en fait le meilleur moyen de clôturer cette étape, c'était de réinjecter la technique cinématographique non pas sous forme illusoire, mais carrément dans le corps du texte, de manière très technique. Dans la première partie du roman, c'est le visuel poussé jusqu'à la perversion technique si j'ose dire.
Comme on parle de cinéma, j'étais surpris de vous voir faire une apparition dans l'adaptation de "La Sirène Rouge" car j'ai lu que vous vous étiez un peu éloigné de ce projet suite aux diverses réécritures du scénario. Était-ce plus un clin d'½il, comment ça s'est passé?
En fait Olivier Mégaton s'est servi d'une contrainte, à savoir qu'il n'avait pas d'acteur pour jouer ce rôle. Il s'est dit "tiens si je faisais une sorte de camaïeu médiéval", c'est à dire le peintre qui se dessine lui-même mais derrière un pilier quoi..
Genre Vélasquez...
Oui. J'ai dit médiéval, j'aurai du dire plutôt la Renaissance! Donc après discussion j'ai dis oui, pourquoi pas. En plus, c'était pratiquement le seul rôle que je pouvais prendre en fait. Celui d'Ari Moskiewicz, le chef de réseau souterrain....
Justement, on sent déjà, même de très loin, que des thèmes de "Villa Vortex" sont effleurés dans les autres romans. Par exemple, le caractère de Moskiewicz, personnage secret, qui amasse une somme folle de connaissance, qui agit en souterrain, en parallèle...
Oui, disons que chaque écrivain à des thèmes récurrents, obsessionnels... J'ai un groupe de thèmes plus ou moins reliés les uns aux autres, la constitution d'une connaissance secrète, occulte disons, fait partie depuis le début des choses que j'ai en tête.
Pour continuer sur "Villa Vortex", tout à l'heure on parlait de la technique cinématographique, mais on sent aussi chez vous le côté musicien. On a l'impression que vous avez pris ce côté années 80, échantillonnage, et que vous avez une écriture très synthétique. En fait vous prenez de vos sources - que vous citez en plus, que vous répertoriez, on pourrait dire - comme des "samples" que vous "mixez". Votre écriture est très musicale en fait.
Oui, c'est tout à fait ça. C'est aussi pour ça que dans le roman, la musique électronique à aussi une importance. La numérisation du travail sonore, échantillonnage de voix... En fait, j'ai conçu un peu ce bouquin comme une table de mixage. Console dans laquelle il y avait des inputs, par exemple le nihilisme planétaire, la numérisation des corps et des esprits, la ville-monde, le rock'n'roll, la musique électronique, la destruction de la ville par elle-même, la Kabbale, les vieilles sciences antiques, le Zohar, la Bible,... et de tout ça, il s'agissait de faire un lexique qui, comme on dit dans le métier, tienne la route quoi! J'ai fais plusieurs "mixes" avant d'arriver à ce résultat là. Le résultat dit final du roman, c'est la quatrième version en fait!
Donc cette fois vous avez pas mal retravaillé?
Je n'ai fais que ça! En fait, j'ai mis six mois à écrire l'ossature générale, ce qu'on pourrait appeler la rythmique, et après... Si tu veux, entre le fond et la forme du roman, j'ai constamment essayé de jouer en aller-retour, par exemple de manière corrélative, le fait que je fasse d'abord un squelette et qu'après j'y mette de la chair, des tendons, des veines, des nerfs, etc. Finalement, c'est exactement les premiers versets de la Genèse, et ils ont une importance assez fondamentale dans le bouquin puisque c'est la création de l'homme, donc la dé-création de l'homme...
Au lieu de six jours, vous avez mis six mois!
Oui, je suis pas Dieu le Père! Donc, si tu veux, le processus de fabrication du roman est devenu un thème du roman lui même. Plus qu'un thème, je dirais quelque chose comme un... comment je pourrais appeler ça ? Un peu comme la couleur d'un son justement, qu'on peut donner au mixage, quelque chose qui est un peu partout sans être vraiment nul part!
Ça, on le sent surtout dans le quatrième monde, c'est à dire la partie du roman qui débute avec la mort de Kernal. Avant d'embrayer vraiment sur l'histoire de Franz Narkos, du Bibliogon, tout ça, bref l'introduction du tome à venir, il y a trois chapitres uniquement consacrés à ce thème de la fabrication du roman, une sorte d'auto-analyse...
Absolument. D'une part, ça permet de pallier les incompétences de la critique! Et surtout, c'était le moment où le livre devait se retourner sur lui-même et où effectivement, devait émerger une piste qui est de l'ordre de la critique, de la théorie de la littérature. Je ne pouvais pas, et d'ailleurs je peux de moins en moins, mettre des cases un peu étanches entre tout ça. Je ne pouvais pas mettre dans des compartiments la narration, la théorie de la littérature, le fait que le roman doit se construire à l'intérieur même de cette narration et que la narration doit se construire par la théorie de la littérature qui est engagée à ce moment là. Disons que là, c'est vrai que c'est très expérimental pour moi, mais je ne pense pas avoir fait oeuvre d'innovation radicale en faisant ça! Je pense à des gens comme Burroughs ou d'autres qui ont fait ça il y a quarante ans! C'est difficile quand même de faire des romans types, naturalisme un peu plan-plan, une sorte de réalisme social mais branchouille! On te décrit plus les ouvriers qui sortent de l'usine de Boulogne-Billancourt, mais on te décrit les petits branchés qui rentrent au Palace, ou au Bains plutôt! Donc bon!
Pour revenir à ça, vous affirmez que ce n'est pas dans la continuité du TdO...
Non, pas du tout. Mais c'est un roman très politique!
Justement, on sent la coupure nette, notamment au niveau de la critique, puisque ceux qui vous encensaient pour les trois premiers romans, plus axés sur la fiction, si l'on peut dire- du genre "Dantec, roi du cyberpunk" ou "le nouveau Héros de la SF"- ont rejeté les TdO, et rejettent maintenant "Villa Vortex" parce qu'on ressent beaucoup ce que vous pensez.
Je vois ce que tu veux dire. Comment expliquer ça? Je considère être écrivain, premièrement parce que j'écris, mais ce serait presque une conséquence, c'est parce qu'en fait, je suis un homme libre. Ce que pense le critique ou même mes lecteurs m'importe peu! Le lecteur trouve ce qu'il veut. S'il n'aime pas le roman, c'est son droit, mais je ne vais pas me plier aux ordonnancements préétablis de la critique par rapport à ce que doit être un roman de Dantec par exemple! Là encore pire!! Parce qu'au bout d'un moment, il y avait comme une sorte d'attente, avec "Les Racines du Mal" et "Babylon Babies", une tendance à vouloir faire de moi une icône relativement repérable et traçable dans le champ de la littérature française contemporaine, grosso-modo le "roi du cyberpunk français", ce genre de conneries! Hors si tu veux, ça n'a pas été un calcul pour le premier TdO, de faire une coupure nette, mais pour le deuxième, en ayant vu les réactions, je me suis dit "ben je vais en remettre une couche, je vais continuer ce travail, mais un peu plus loin", histoire de bien opérer par cette écriture une sélection de faite, entre ceux qui, comme par exemple le critique de l'Express, me reproche de "penser trop"...
J'allais vous en parler...
Bon si tu veux, quand on en arrive à un point de - comment dire ? - au programme de la post-modernité cul-cul façon Pierre Lévy instauré dans le domaine de la critique, on est au point d'aberration nihiliste où un écrivain n'a pas le droit de penser! Qu'on me dise que j'écris mal ou ce qu'on veut...
Non, en plus il dit que vous écrivez bien...
Justement, on sent qu'il se dédouane un petit peu, mais après son problème c'est, comme beaucoup de gens, que quand on commence à creuser vraiment dans le domaine de la pensée, mais de la pensée en acte, en écriture, ça suit plus parce que ça fait peur! Tu peux très bien faire des bouquins comme ceux de Pierre Bordage, - "l'Evangile du Serpent", par exemple -, où tu as une petite couche "écolo-chrétienne", l'ensemble des opinions en fait déjà tracées par la société réunis sous une forme plus ou moins synthétique, ou tu as des gens qui soudainement, entendent détruire complètement ces engrammes là, comme moi, et s'infiltrer entre les cases, approfondir un certain nombre de concepts qui leur semblent essentiels pour la compréhension, et même pour la survie, des humains sur la planète. C'est très étrange, de voir que trente ans après Burroughs, Ballard, Moorcock, la critique française va reprocher à un de ses écrivain de penser! Les bras ne peuvent que t'en tomber, je préfère encore la critique des "Inrocks" qui me descend en flamme car c'est couru d'avance, je suis leur ennemi, ils sont mes ennemis, qu'une critique comme celle là qui essaye de dire "ok, super dialogues...", le panégérique de base et puis après, problème : Dantec, au lieu de faire juste des romans comportementalistes, fait aussi des romans essais ! Dire que c'est moi qui me fais traiter de "néo-réac"! On est en pleine réaction là, en plein conservatisme neuneu. Ça veut dire qu'un romancier en 2003, pratiquement un siècle après Kafka, n'a pas le droit de mélanger l'essai, la théorie de la littérature, la fiction, la narration en abîme... Non, tout ça, non. Il faut que ce soit bien compartimenté alors que bon, ça fait quand même un petit moment que la littérature étrangère, notamment anglo-américaine, s'est détachée de ça!
Dans "Villa Vortex", Wolfmann, initiateur de la bibliothèque de combat, habite juste en face de ce qui va être la TGB...
C'est pas un hasard.
Mais finalement, est ce que ce n'est pas le même projet mais avec des prérogatives différentes. Par exemple, j'ai lu dans le "Monde", que des chercheurs tombaient sur des documents incroyables...
Oui, mais le problème en fait avec la TGB, c'est qu'il y a plein de livres, mais qu'on ne peut pas y accéder!! Je serais donc tenter de dire que la TGB, c'est l'anti-bibliothèque.
Parce qu'institutionnelle?
Non. Toute bibliothèque d'état est institutionnelle, c'est pas ça le problème. C'est qu'on est arrivé à un stade de dévolution générale qui fait que c'est une anti-bibliothèque. C'est une bibliothèque qui ne marche pas, c'est une bibliothèque dans laquelle tu ne peux pas accéder aux livres... Sans compter que quand tu es au rayon K, anthropologie, tu ne peux pas passer au rayon B, économie, sans repasser par la case départ, avec changement de badge, etc. Bref, la bureaucratie dans toute sa splendeur! Avec en plus une architecture complètement régressive, une technique architecturale qui ne fonctionne pas! La TGB tient avec des câbles, les arbres à l'intérieur sont en train de pourrir, c'est la totale! C'est l'anti-Alexandrie! Plus exactement, c'est une sorte de bibliothèque d'Alexandrie qui s'est constituée sur son incendie! Donc, c'était inévitable que j'en fasse un représentant du monstre froid, et à un moment, puisque c'est un peu le thème du livre, le monstre froid de l'Etat s'effondre mais sans avoir rien préparé pour sa succession, sinon des réseaux maffieux, la criminalité même plus organisée d'ailleurs, mais individualisée, et disons les réseaux de corruptions qui sont infiltrés dans à peu près tous les corps de l'Etat.
Le Bibliogon est donc l'incarnation de ce que devrait être une TGB?
Si tu veux, le Bibliogon c'est la cristallisation imaginaire d'une bibliothèque de combat contre le nihilisme qui s'empare des esprits. En même temps, ce nihilisme a à sa disposition aujourd'hui à peu près tous les moyens de l'Etat, de l'économie marchande, pour asseoir sa domination. Le Bibliogon, c'est donc une figure totalement imaginaire de ce que peut être une bibliothèque, à quoi elle peut servir, dans le monde que l'on nous prépare. Elle avait son aspect politique, policier, avec la bibliothèque de Wolfmann, dans le monde réel, et quand on est dans l'outre-monde, elle change de statut, elle devient une sorte d'organisme métavivant qui permet à quelques humains de passer entre les mailles du filet d'une certaine manière. C'est sans doute un des thèmes que va développer le deuxième volet. Je sais que le roman à une structure bizarre...
En même temps, ça se tient...
Oui, j'ai fait en sorte que ça se tienne, mais je savais que le bouquin devait être à la fois une clôture et une éclosion, c'est à dire clôturer une bonne fois pour toute le champ du politique et du roman policier, et à partir de cet appui paradoxal, puisque c'est un appui sur l'effondrement, l'effondrement du Leviathan, l'effondrement de l'Etat; aller au-delà de mon écriture. Je savais très bien que le personnage allait mourir et que je ne pouvais pas m'arrêter à sa mort. Ce fut toute la difficulté, c'est à dire trouver un système de narration qui au bout de six cent pages puisse repartir...
Puisque, en fait, c'est le début du cycle qui est à la fin du roman...
Exactement, et renvoie en plus au début même du roman, à l'origine du roman. Ça n'a pas été simple je dois dire.
Vous critiquez beaucoup le projet "des Lumières". C'est parce que vous êtes contre cette forme de savoir normatif, encyclopédique?
Ce ne sont pas mes valeurs. Contre? En fait, ils sont ailleurs, c'est pas la même vision du monde! Les encyclopédistes n'ont jamais fait autre chose, après tout, que ce qu'ont fait des dizaines de civilisations avant eux. Ils ont simplement déposé l'attrait de marque "encyclopédistes" sur leur projet mais la bibliothèque d'Alexandrie ou d'autres grandes bibliothèques de l'Antiquité avaient déjà ce projet là. C'est aussi un projet global, d'une certaine manière, de révolution des connaissances qui aboutit dans le monde dans lequel on vit actuellement! C'est donc pour cela que les agents du Bibliogon vivent à rebours. Ils sont sur la rétro-transcription de ce monde-là, parce ce que ce monde-là est devenu invivable : la guerre-monde!
C'est pour cela que même si l'action se passe dans le futur - dans la dernière partie du roman - les agents du Bibliogon sont tous des personnages du passé: Massoud, Rommel...
Oui, parce qu'ils sont morts. De plus, dans ce monde-là, le curseur temporel se déplace constamment du passé au futur. En fait, il n'est pas dans une zone stable. Futur, passé, présent se mélangent. Oui, il y a Gagarine, Massoud et Rommel qui sont des figures emblématiques du vingtième siècle, d'une certaine manière, et dans ce monde-là, les morts parlent! C'est un livre sur la dé-création de l'Homme, la re-création de l'Homme, la destruction du monde par lui même et donc des virtualités, des possibles de re-création de ce monde... C'est un livre assez ésotérique, je le reconnais. C'est peut-être pour ça que des gens n'ont pas compris que mes références à la Kabbale n'étaient pas gratuites, n'étaient pas que logique à l'intérieur du livre, mais nécessaires pour tout projet au-delà même de ce livre. Je pense sincèrement que se ressourcer à ce type de connaissances est de l'ordre de l'indispensable aujourd'hui. Les critiques qui n'ont pas compris cet aspect là, je pense que ce sont des personnes qui en fin de compte veulent du roman de distraction. Eventuellement du roman de distraction avec deux ou trois arguments philosophiques, ça va, pas de problème. Paulo Coelho, même moi à ma première période, on va dire, y a pas trop de problème. Mais à partir du moment où l'étude même de cette connaissance devient narration, là y a problème.
Pour faire un lien avec l'actualité, que pensez-vous du pillage de la bibliothèque de Bagdad?
Ah, mon dieu! Ça fait partie des grandes tragédies que les guerres suscitent. Maintenant peut être que les Américains n'avaient pas prévu ce type de chose, mais en attendant vu qu'ils étaient tous seuls à faire le boulot, j'aimerais bien voir les Français critiquer, ça me ferait bien rigoler!
On le voit déjà, l'Allemagne, la France et la Russie font leur petit sommet entre eux, essayent de sauver la face...
Là, ils sont mal! Là vraiment, Chirac aura enterré la nation pour quelques décennies! Les américains ne sont pas près de refaire confiance à la France. C'est terminé! Faudra pas venir sonner à la porte. C'est une période historique qui se ferme. Chirac a réussi quand même le coup de Jarnac génial d'avoir fait sortir la France de l'Alliance Atlantique d'une certaine manière. Je crois que les Américains vont attendre un peu, ils ont des problèmes plus urgents à régler : la Syrie, la Corée du Nord, préparer une paix durable et définitive entre Israël et les Palestinien,... Après le 11 septembre, ça a été : "Bon on arrête tout, on reprend à zéro, pouf pouf, un, deux, trois, et on y va !". Donc les cinquante années de politique néo-coloniale franco-britannique au Moyen-Orient sont mortes. Le problème c'est que la France a décidé de rester en dehors du coup. Et quand t'es en dehors du coup, t'es en dehors du coup mon pote, faut assumer jusqu'au bout. T'as pas voulu faire la guerre, ben tu feras pas la paix non plus! Ça veut dire qu'il y a deux siècles d'histoire franco-américaine qui tombent à l'eau par tonton Chirac. Ce qui à mon avis est de l'ordre de la tragédie nationale. Mais ça les Français s'en rendront compte dans deux, trois ans.
Justement d'être parti à Montréal depuis 1999, revenir là, deux mois de suite, dans le contexte actuel...
C'était très intéressant de voir cet espèce de lavage de cerveau général. J'ai jamais vu ça dans un pays! Même aux Etats-Unis, il y avait plus de débats sur la guerre qu'il n'y en a jamais eu en France. Honnêtement. Partout, mes amis me racontaient que se soit dans une entreprise de marketing, une entreprise de chaussette, à la radio, à la télé, dans l'édition, chauffeur de taxi, patron de bistrot! Quasiment unanimité générale derrière Chirac!
En même temps, c'est pas évident d'aller contre, parce que dans mon cas je suis à Paris 8 et ...
Ah ben là, t'es mal! Mais bon, ça va être l'effondrement total. Comment veux-tu qu'ils tiennent leur discours dans une semaine? Ils ont promis à tout le monde ici... Enfin, au bout de trois jours, tout le monde disait "les Américains s'enlisent". Ils ont vendu à tout le monde que ça allait être un nouveau Vietnam. Ils ont vendu à tout le monde que même, à la limite, si les Américains arrivent à gagner en Irak, ça allait être le soulèvement général de tous les peuples arabes!! Attends là! Bon la Syrie si tu veux, c'est un pays un peu à part, parce que c'est pas vraiment un pays musulman. Je veux dire par-là que c'est des gens qui ont massacré des dizaines de milliers de musulmans depuis qu'ils sont au pouvoir, le parti Baas, comme Saddam Hussein. Bon l'Iran, d'après ce que je vois, et qui n'est pas relaté dans la presse française, il y a un imam Chiite du Sud-Liban; qu'est ce que ça veux dire un imam Chiite du Sud-Liban? C'est un imam proche du Hezbollah, donc c'est un peu la voix officieuse de l'Iran! Donc cet imam a déclaré "qu'il ne fallait pas s'en prendre aux chrétiens, que ce n'était pas une croisade chrétienne et que ce qu'ont fait les Etats-Unis en Irak, ç'aurait du être le travail des pays musulmans, et que les pays musulmans ont trahi l'Islam en ne faisant pas ce que les américains ont fait"! Je sais pas si tu te rends compte de la porté que peut avoir un discours comme celui là aujourd'hui! Donc la France en croyant se faire aimer des peuples arabo-musulmans en ne faisant rien, voire en soutenant Saddam Hussein, en essayant d'empêcher l'intervention américaine va se prendre le back-clash. C'est pas les américains qui vont être détestés ! On en reparlera dans deux ans, mais je connais bien les pays du Moyen-Orient, je connais pas trop mal les arabes, j'ai failli me convertir à l'Islam en Bosnie, je te fiche mon billet que toutes les prédictions de la presse française consistant à dire "les attentats-suicide", etc. Enfin pendant trois semaines, c'était de l'ordre du délire pur! Y a eu deux attentats suicides, dès qu'il y a eu deux jours de flottement à Bassorah, "ça y est, c'est la fin...", attends, deux jours de flottement, après c'était fini en dix jours! Alors maintenant c'est les pillages... Faut voir aussi que c'est un pays que Saddam Hussein avait ramené au niveau d'un pays en sous-développement alors qu'on nourrissait le plus d'espoir dans le développement de ce pays! Donc les pillages... Déjà les gens ont pillé tous les ministères, - bien fait pour leur gueule -, les trucs du parti Baas, - bien fait pour leur gueule -, qu'après, là-dedans, certains se disent "on va aller faire un petit raid sur le musée ou la bibliothèque de Bagdad", bon. On peut reprocher aux Américains de ne pas avoir été assez vigilants, mais là, la presse française en est au stade où elle est obligée de mettre ça en épingle pour faire oublier que pendant des semaines elle nous a fait croire que ça allait être l'échec. Reprend la presse française du 19 mars au 14 avril, c'était quasiment de l'ordre de l'Allemagne nazie! Le pire, c'est que sous l'Allemagne nazie les directives venaient d'un parti totalitaire, là les directives viennent des gens eux-mêmes! C'est le nazisme démocratique si tu veux, c'est effrayant quoi!
C'est vrai que finalement, il y a eu peu de réflexions. J'ai eu l'impression que la plupart des manifestants étaient contre pour être contre, sans vraiment avoir essayer de réfléchir. Une sorte de jugement brut, sans aucun moyen de penser autrement, essayer d'aller plus loin que cette idée générale de faire le "bien", si l'on peut dire.
Mais ça c'est la bêtise, plus le gauchisme,... En fait, si tu veux, Chirac n'a pas fait autre chose, je pense, que de prendre les pantoufles de Mitterand. D'une certaine manière, Chirac, c'est "super-Mitterand"! Mitterand avait déjà établi son règne sur une forme de consensus, un certain nombres d'idéologies qui s'emboîtaient plus ou moins les unes dans les autres: la tolérance, les rollers, la festivité...
"L'homo-festivus" décrit par Murray...
Oui. La culture aussi en tant que domaine stratégique d'influence sur une société de troisième type. Une société justement basée sur "l'industrie culturelle". C'est presque lui qui invente, tout du moins développe cette notion "d'industrie culturelle", ce qui lui permet en fait de pouvoir bizarrement libéraliser, à la place de la droite, les radios, les télés, tout ça, mais vu qu'il a une idéologie plus ou moins centriste et en fait très expansive, qui va de Canal + à TF1, de LCI à Arte, Chirac n'a plus, en 1995, qu'à sortir la "fracture sociale" pour se faire élire, et aujourd'hui surfer sur la vague pacifiste. Qui aurait imaginé qu'un président de droite, gaulliste entre guillemets, adopte le point de vue d'Olivier Besancenot! A la limite, même Mitterand n'aurait pas osé! Certes il a fait beaucoup pour essayer de reculer la première guerre du Golfe, et sauver déjà les miches de Saddam, mais s'il était peut être fou, comme tout homme politique, il n'était pas idiot! Il savait qu'il fallait montrer à l'Irak qu'on était leur pote, sans pour autant se griller avec les ricains! C'était quand même encore un mec dans l'ordre du réel. Mais là, ça y est, la France n'est plus du tout dans le réel, elle n'est plus du tout dans l'Histoire, elle est dans le délire!
C'est la formule de Bruno Deniel-Laurent (BDL): "Le réel ne passera pas".
Oui, c'est tout à fait ça! D'ailleurs, ce n'est pas un hasard si j'écris dans la revue "Cancer", dont il est le rédacteur en chef.
Pour en revenir à "Cancer" justement, j'hallucine de voir comment la presse, Tecknik'Art, Lindenberg, se déchainent sur cette revue alors que dans le Hors série sur Bagdad, il y a en première page Marc Edouard Nabe qui clame "tous à Bagdad pour faire barrage à l'invasion américaine", et page suivante, Dantec qui dit "aller hop, comme en quarante, consensus national, tous contre l'Amérique et les juifs". En plus, cette revue donne la parole à Costes, Belhaj Kacem ou encore le rédacteur en chef de la revue néo-marxiste "L'évadé". Enfin bref, oppose des points de vue totalement différents, mais qui se rejoignent dans cette volonté de critique, de pensée, de réflexion... Tout le contraire en fait du "prêt à penser "en kit sauce les "Inrocks'"...
Oui, tu as raison, c'est de l'ordre du délire, là aussi. Voilà quoi, "le réel ne passera pas". Quand BDL a sorti ça, je lui ai dit: "grand coup de génie, t'as tout résumé en une phrase". Ensuite, je crois qu'il y a un respect réciproque entre Nabe et moi. Je pense que là où on se rejoint, c'est sur les Français! A la limite, j'aurais presque préféré que la France soutienne vraiment Saddam Hussein, c'est-à-dire qu'elle envoie des troupes pour protéger Bagdad, qu'elle rentre en conflit avec les Etats-Unis, mais ça, on a pas eu les burnes! Faut dire que c'est pas avec nos chars Leclerc ou notre porte-avions trop court qu'on aurait pu faire quelque chose. Si tu veux, il y a un truc de l'ordre de l'honneur, si l'on peut dire, d'une nation. Ou tu respectes ton pacte d'alliance stratégique avec tes alliés, ou tu te planques derrière l'ONU. Et la France depuis la première guerre du Golfe, en passant par la Bosnie, le Kosovo, l'Afghanistan, s'est toujours déballonnée et protégée derrière les sacro-saintes règles de l'ONU, qui sont pour moi des règles criminelles puisqu'elles empêchent précisément la politique, d'une certaine manière! Si tu veux, l'ONU aujourd'hui consiste à laisser faire les massacres, les génocides et les guerres, en trouvant toujours des faux-semblant! Et la France a été la grande spécialiste de ça pendant des années! Ça a commencé avec Mitterand, et Chirac n'est que le "super successeur" de Mitterand, mais en pire! Il a tout compris sur l'art du court terme, malheureusement, ce talent là a envoyé le pays dans le mur! Et vu qu'on est plus dans le réel en France, la population n'a pas encore réalisé le désastre géopolitique que Chirac a provoqué avec sa non-intervention. Si on était au vingtième siècle on pourrait dire que c'est l'équivalent de Chamberlain et Dalladier à Munich!
Pour en revenir à Nabe, dans le numéro 7 de "Cancer", il parle de Brunerie, et emploi ces termes: "lecteur de Dantec, qu'il dévorait d'une paluche en s'astiquant devant une photo de Laetitia Casta de l'autre".
Je pense que c'est possible que Nabe est de temps en temps un peu énervé par le fait que j'ai toujours raison, et lui tort! (rires) Un truc que Marc Edouard n'a peut être pas saisi, c'est que Paris Match est une caisse de résonance des RG (Renseignements Généraux). On le sait depuis trente ans, bon, parce qu'il l'a lu dans Paris Match ça. Donc le fait que Brunerie ait eu un TdO en sa possession, bon. A mon avis, il a du être d'accord sur trente pages peut-être, qu'il n'a sans doute pas compris en plus, alors que c'est un bouquin de 700 pages! Je défends dans le TdO Israël, l'Amérique, les musulmans de Bosnie, bref tout ce que haïssent les gens d'Unité Radicale. Donc je pense que Nabe voulait plus m'envoyer une pique qu'autre chose, je ne lui en veux pas! Mais bon, c'est vrai qu'il y a un problème dans l'extrême-droite française, si j'ose dire, parce qu'au moins, à l'époque du "Petit Clamart", les mecs avaient du bon matériel! C'est pas avec du 22 long Rifle que tu vas taper un président! Ça manque de professionnalisme un peu, tout ça! (rires) Mais ceci dit, Chirac aura eu l'attentat qu'il mérite!
Pouvez vous nous dire ce qui constitue votre "bibliothèque de combat", ce que vous lisez en ce moment?
En ce moment précis, pas grand chose! Je suis un peu débordé. J'ai un tas de bouquins dans ma chambre parce que j'ai acheté à peu près quatre vingt livres depuis un mois que je suis à Paris! Mais je lis principalement de la philosophie, de la patristique chrétienne, des écrits religieux de toutes sortes, par exemple les Soufis de l'Islam, les grandes Saintes Chrétiennes... Sinon, pas mal de littérature scientifique, et quelques romans qui me tombent comme ça dans les mains. Là, j'ai entendu parler d'un roman qui s'appelle "La Maison Des Feuilles" de Mark Z. Danielewski. Sinon, j'ai relu Céline y a pas très longtemps, la trilogie. Il me reste "Rigodon". Honnêtement, des choses qui m'ont frappé récemment en roman français: Rien! Dans le domaine étranger, j'ai redécouvert De Lillo par exemple que je ne connaissais pas très bien en fait, "Mao 2" par exemple qui est une tuerie totale!
Vous vous êtes inspiré de la notion d'acte pur, vrai, dans l'acte terroriste décrit par De Lillo dans "Mao 2"?
Si tu veux, ce roman date de 20, 25 ans déjà. D'un certain côté, Narkos et les agents du Bibliogon sont des terroristes dans le métamonde. Kernal flirte constamment avec le terrorisme d'état. C'est donc une problématique qu'il faut constamment affronter, c'est à dire : la littérature, qu'est-ce que c'est? Est-ce que c'est uniquement un moyen de communication qui permet au gens de se réunir, ou est-ce que ce n'est pas au contraire, à l'intérieur du langage, une arme de scission, de fission même. C'est ce qui fait qu'il y a un aspect assez luciférien dans la littérature! Ça pose un gros problème pour quelqu'un qui se converti au christianisme comme moi, c'est-à-dire : comment ce "luciférisme" de la littérature peut-il être réinitialisé vers quelque-chose d'autre ? Quelque chose de l'ordre de la foi ou de la révélation, ce que j'ai essayé de faire dans ce roman. C'est un roman très luciférien, mais il y a quelques points d'appui qui essayent de montrer que c'est une étape. C'est un truc que Raymond Abellio a essayé d'expliquer, puisque je le cite pas mal dans le roman : pour lui, la gnose christique passe aussi par l'étape luciférienne et, évidemment, il ne faut pas s'y arrêter! D'ailleurs, je reprends ce qu'il a tiré de la Bible, pour différencier Satan et Lucifer, à savoir que Satan est l'activité exclusive de la matière et que Lucifer...
C'est l'activité exclusive de l'intellect!
Voilà. Or, le christianisme est précisément quelque chose qui se fonde sur l'annihilation de ce rapport dialectique et l'élévation du corps au niveau de l'esprit ; et, du même coup, l'élévation de l'esprit au niveau du corps. C'est pour moi tout le travail qu'il y a à faire dans la littérature.
En même temps, le pêché originel est symbolisé par la connaissance, le fruit défendu...
Oui, mais les exégèses bibliques sont tellement nombreuses sur ce sujet : c'est des milliers de pages de patristique chrétienne ou de science juive, sans parler de l'Islam. La Chute, le pourquoi de la Chute, reste une question ouverte.
Pour terminer, qu'est ce que vous écoutez comme musique en ce moment?
Des choses diverses : Recoil, Tarwater, Boards of Canada, Mouse on Mars... Sinon, j'écoute des vieilleries rock-punk, ou alors des choses comme The Verve. Je peux aussi écouter des choses comme Gorecki, Debussy ou Mahler que j'aime beaucoup. Qu'est ce que j'écoute? Peu de rap, surtout contemporain en fait, maintenant que c'est devenu n'importe quoi! J'écoute pas non plus la nouvelle chanson française à texte, qui me fait redoutablement chier, du genre Vincent Delerm, fils de son père! Je vois ce qui ce passe ici, depuis Montréal. Ça me permet de voir l'idéologie qui se profile là-dedans. Pas une idéologie, dans le sens d'un discours formaté par les auteurs eux-mêmes, mais bizarrement, une idéologie plutôt de l'ordre du périphérique. C'est à dire ce que dit la critique sur ces gens-là, qui est intéressant et important : Télérama, les "Inrocks'", etc. Comment, pour eux, c'est à la fois une alternative propre, si j'ose dire, au "rap banlieue", "cité", qui fait peur au petit bourgeois "versaillais", mais en même temps sans non plus aller vers la musique électronique expérimentale où personne bide que dalle... Donc cette espèce de ligne médiane où l'on revient au texte français relativement écoutable et distrayant... Enfin, tu vois, c'est pas Nine Inch Nails quoi!
Très bon le dernier...
Oui, "The Fragile". Il est sorti l'année dernière, non?
Exact.
Donc voilà. Sinon ça dépend des jours. J'écoute Velvet Underground, Kraftwerk, un peu de psychedelic rock anglais du début comme Echo & the Bunnymen, Joy Division! Sinon Death in Vegas, pas mal, mais je préfère des groupes plus anciens comme Meat Beat Manifesto, Renegade Soundwave, des groupes électros déjà avec une plus grosse pulsion dub. Voilà.
Un dernier mot?
Bof, y a plus rien à ajouter je crois, R.I.P comme on dit, Rest In Peace !