
Turbo-Réaction : GENESIS
par Maurice G. Dantec le 10/06/2004 Egards
Turbo-Réaction : GENESIS
In Egards - NUMERO III - PRINTEMPS 2004

Un des plus grands, et sans doute un des seuls mérites du Canada moderne, c'est qu'il est devenu une authentique puissance performative, ce qui n'est tout de même pas rien, pour une nation qui a engendré A.E Van Vogt et Marshall Mac Luhan, eux qui apprécieraient sûrement cette assertion à sa juste valeur au vu de ce que je vais dire, et que j'ai vu, j'en atteste. Le Canada est le seul pays au monde susceptible d'apporter un démenti au mot célèbre de Korzybsky: la carte n'est pas le territoire, tout autant qu'il rend vrai, a contrario, celui non moins fameux à propos des Juifs: ce peuple qui aurait trop d'histoire et pas assez de géographie. Au Canada, carte et territoire ne font qu'un, sous la forme d'une terra incognita symbolique et historique. Ce pays est devenu, c'est à n'en pas croire ses yeux, la réalisation de son image d'Épinal, la matérialisation sociale d'un grand continent boréal fait d'étendues arctiques presque sans fin. Il est pure géographie, un simple «espace sociétal» sans plus de limites sinon celles de ses «droits» toujours plus avant repoussés vers leur «autonomie» pas du tout temporaire, un «territoire» sans plus aucune finitude, c'est-à-dire aucune politique, plus aucune historicité, donc plus aucune souveraineté. Il l'est à tous les points de vue, que cette chronique tentera de dépister, et de décrire, il l'est de l'intérieur, nous verrons un peu plus tard pourquoi, mais aussi de l'extérieur: rien ne ressemble plus au Canada que l'image qu'on s'en fait: c'est-à-dire à peu près rien.
Cette terra incognita, qui ne montre d'elle que cette brume neigeuse d'inconnu, semble plus inconnue encore aux habitants qui y résident. Et il y a d'excellentes raisons pour cela. Et en tout cas, au moins une: c'est que le Canada n'existe pas. Alors que les États-Unis bâtissent une mythologie active au cours du XXe siècle, en particulier après la fatidique date de 1945, simultanément l'image du Canada se brouille; des décombres fumantes que laisse derrière elle la Seconde Guerre mondiale, l'héroïsme canadien - qui avait vaillamment participé, en dépit de résistances «nationalistes» au Québec, à la victoire des forces alliées sur le nazisme - surgit tout hébété, et paraît subir de plein fouet deux contrecoups majeurs, qui affectent simultanément la société occidentale dans son ensemble mais qui semblent se cristalliser avec une intensité particulière ici, sur le continent américain, au nord du 45e parallèle :
1) Tout d'abord, l'Empire américain, au sens «états-unien», est là, et bien là, face à l'Empire communiste des soviets, puis des maoïstes; il dispose dès lors de tous les moyens techniques et politiques pour asseoir sa souveraineté sur la moitié «occidentale» du Monde. Il contrôle l'atome, grâce à des savants juifs ayant fui le Reich hitlérien, bientôt il contrôlera l'espace, grâce à des savants allemands ayant participé à la machine de guerre nazie, il va découvrir entre-temps, via ce qui subsiste d'énergie créatrice dans les universités anglaises, la structure intime de l'ADN. Être «souverain», comme le savait Hobbes, c'est pouvoir agir - à l'échelle humaine - avec la liberté et l'autorité de Dieu, cela signifie, à l'échelle humaine, être en mesure de créer le monde à son image, et de créer un homme à son image. Les Grecs, les Romains, les Israélites, les Étrusques, les Celtes, les Hindous, les Chinois, les Perses, les Mayas, les Arabes, les Carolingiens, les Capétiens, les Espagnols, les Hohenzollern, les Élisabéthains, et bien d'autres l'avaient fait avant eux. La différence avec le Techno-Monde global pris en charge par les USA est de taille, je l'avoue, car elle est justement de la taille d'un monde, elle est, pour reprendre de mémoire Raymond Abellio, ce «moment où le monde devient cosmologique et non plus seulement géopolitique», le moment nucléo-cyber-orbital, le moment de la Grande Dissolution. Les Empires eux-mêmes ont changé de nature, pour eux le Monde n'est plus un horizon, une «frontière» à conquérir, il est un capital acquis, un espace bio-politique techniquement gérable, et conçu comme tel, un globe révélé à lui-même, et pour lequel deux sociétés globales, deux sociétés infinies, vont se disputer durant un demi-siècle.
2) Le nazisme - et ses abominations inconcevables - né de la décomposition terminale du nationalisme et de la démocratie européenne, servait désormais de spectre fétiche, de «poupée vaudou», d'épouvantail à moineaux si vous préférez, pour tous ceux qui souhaitaient flétrir, du haut de leurs divers nihilismes - pour lesquels le marxisme tient lieu de place-forte centrale, encore aujourd'hui -, la moindre tentative de souveraineté occidentale, contre les avancées du communisme dans le Tiers-Monde en tout premier lieu. Ainsi, en France, même la Guerre de Corée, dès 1950, fut-elle vilipendée, avec moult comparaisons avec les divisions de Waffen SS qui avaient dévasté les espaces russes, ou au nom de «Ridgway-la-peste*» - après que les communistes eurent réussi à faire croire que les troupes de l'ONU se servaient de l'arme bactériologique dans la péninsule coréenne - par tout un «rassemblement» hétéroclite qui réunissait, de l'extrême gauche à l'extrême droite: les trotskistes et les anarchistes, les pacifistes et les communistes qui les manipulaient (les archives du KGB ont tout dévoilé!), les factions centristes indécises et trouillardes par nature (celles-là mêmes qui avaient provoqué la débâcle de 1940), les nationalistes-républicains de gauche, ceux-là mêmes qui allaient infiltrer la tête du gaullisme - soit le Général himself -tout comme les «anciens» nazis, collabos ou antisémites fanatiques apparentés qui haïssaient plus que tout au monde cet «arsenal de la liberté» qui s'était mis en travers des aspirations mégalomanes du gnome autrichien, par la grâce de kamikazes japonais interposés. Quiconque verrait une analogie avec des faits présents ou récemment survenus serait sans nul doute un individu de mauvaise foi, et de plus un fieffé réactionnaire.
Le Canada se retrouve ainsi, au début de cette «après-guerre» qui n'en est pas une, coincé dans la nouvelle «matrice» planétaire alors même qu'il commence à naître, c'est-à-dire à apparaître aux yeux des autres nations: il ne peut pas, ou plus se distinguer comme un «État Souverain» au sens hobbesien, parce que cela signifierait immédiatement pour lui, ne disposant pas de la puissance effective de son voisin méridional, un suicide politique: on l'accuserait de tous les maux, et il n'aurait même pas les moyens d'en user. Il ne peut évidemment pas se dissocier de cette énorme machine globale qui, désormais, polarise la moitié du Monde sur son axe, juste au sud d'une frontière commune longue de 5000 kilomètres. Mais il ne peut non plus complètement se dissocier de l'ancienne souveraineté impériale britannique des origines, qui disparaît en tant que superpuissance planétaire, alors qu'il doit impérativement, sous l'injonction plus ou moins tacite des «directives» de la bureaucratie onuzie qui modèlent déjà le reformatage mondial des consciences, s'inventer une «identité nationale» en conformité avec les nouvelles règles du jeu.
Cela aurait pu s'avérer un pari impossible, si cela n'était pour ainsi dire tombé à point nommé pour tous ceux, et ils commençaient à être nombreux, qui pensaient qu'on allait pouvoir élaborer quelque chose d'aussi dense et volatil, à la fois éternel et impermanent (n'est-ce pas la même chose en fait?), qu'une identité, et quelque chose d'aussi tragique, dynamique, dangereux, splendide et mortel qu'une «nation», sur de tels prodromes, édictés par un secrétariat sis à New York, mais dont un tiers des fonctionnaires avaient reçu les cours de l'Université Lumumba de Moscou. On inventa donc le Canada invisible, le «Canada humanitaire», le «Canada multiculturel»; celui-ci parvint, ô miracle des idéologies en kit qui font le nid des nihilismes terminateurs, à concilier le «nationalisme» identitaire québécois et le «nationalisme» unitaire anglo-canadien. L'enjeu était de taille. Le Canada deviendrait une sorte de Méga-Suisse fédérale-boréale. On aurait la Paix. On en serait même les représentants officiels, les parangons, les paladins, les missionnaires internationaux. Les Helvètes pouvaient commencer à la rabattre: en place de leur traditionnelle et fameuse neutralité multiséculaire, qui avait en effet montré le vrai visage, hideux, du pacifisme entre 1939 et 1945, le Canada inventa l'humanitarisme actif. Il devint en fait «le bras armé de l'ONU», je me demande si l'expression n'est pas de Churchill lui-même. En tout cas, John F. Kennedy dit quelque part, je crois bien me souvenir, qu'il s'était inspiré de «l'exemple canadien» pour ses fameux «Peace Corps». Un homme est à lui seul le symbole de cette «réussite», puisqu'il en est presque l'inventeur. Disons plutôt qu'il en fut le grand ordonnateur final, le «synthétiseur», le «terminateur», l'homme qui sut, de la société canadienne tout juste embryonnaire, détacher les parties qui lui semblaient «porteuses» d'avenir (nous verrons duquel il s'agit un peu plus loin), pour les conserver dans le formol de son «projet prométhéen» typiquement moderniste, et arracher pour les jeter aux poubelles de l'histoire «en mouvement» toutes celles qui pouvaient encombrer la marche de ce Canada MégaSuisse vers sa place au soleil, sa «destinée manifeste» - dirions-nous, si ces mots ne déclenchaient pas aussitôt, en regard de la chose qu'ils sont chargés de décrire, une surcharge de rire incontrôlable. Quoi qu'il en soit, cet apprenti sorcier, ce grand «ingénieur social» - tel que la propagande soviétique les chantait à l'époque - porte un nom, celui d'un aéroport sis à Dorval et quoiqu'en disent les Québécois, et les Canadiens, toutes opinions confondues, le trudeauisme, et ses variantes, a intégré toutes les consciences. Trudeau à su créer le «tronc commun» civilisationnel du Canada moderne. Il a permis aux Canadiens de développer, chacun suivant son «modèle» culturel, une sorte de Palais des glaces où chacun trouverait l'image de lui-même, miraculeusement reflétée par cette «nouvelle société» qui offrait à la plus grande illusion de l'Après-Guerre la possibilité de se répandre: celle de l'Après-Guerre, justement. Or il n'y a jamais eu d'Après-guerre.
Les années 60, 70 et 80 allaient voir se dérouler cette production du Canada-qui-n'existe-pas*, mais dont l'existence est paradoxalement activée par la coalition des mirages que l'ensemble des subjectivités projette sur un mur d'autant plus opaque qu'il renvoie à chacune sa propre image.
Ce fut la triple décennie qui vint oindre le post-modernisme sur les fonts baptismaux du libéralisme général. Après avoir servi avec discipline et autorité pendant un peu plus de 20 ans ses maîtres onusiens, l'humanitarisme actif-collectif hérité de l'«Avant-Guerre», ou plutôt de la «Guerre» elle-même, des traditions judéo-chrétiennes de charité et de l'idéologie libérale britannique, s'avère déjà obsolète: une nouvelle ère est en train de s'ouvrir, nous sommes - disons - en 1967, ou 68. Le Canada, devenu la Suisse de l'Amérique du Nord, s'invente un autre projet, beaucoup plus «hype», ou plutôt: Trudeau et ses diverses variantes locales (dont le nationaliste Lévesque) décident de passer à la phase «papillon» de la métamorphose: de l'humanitarisme actif-collectif, simple chrysalide encore gestatoire, on va passer à l'humanitarisme individuel-sentimental (et «spectaculaire»**), parfaitement intégré. On va consacrer la mort du politique, et du religieux, soit l'ensemble des touts-finis et des touts-infinis (pour reprendre l'excellente terminologie de Jean-Claude Milner) des anciens régimes, qui se perpétuent encore grâce à ces antiques pôles de souveraineté. On va les remplacer par le tout-indéfini de la société-infinie, aux droits infinis, à la révolution infinie, donc sans cesse recommencée, toujours remise en question, car devenue inséparable de ce recommencement toujours recommencé, ce changement-pour-le-changement, cette positivité absolue du changement qui mue celui-ci, de facteur de négativité et de singularité, en un paramètre structurel du patronage international des consciences. Cette «révolution permanente», triomphe posthume de Trostki, conduit paradoxalement l'histoire à être cryogénisée par cette cinétique générale sans plus la moindre discontinuité, lorsque tout est flux, et en premier lieu le modèle de représentation central de ce que nous osons encore nommer «rapports sociaux». C'est le moment supraconducteur de la résistance-zéro. C'est le moment que nous sommes en train de vivre. De la Croix Rouge plantée sur les champs de bataille ou aux abords des colonnes de réfugiés, on s'envole alors avec les ballons roses d'Act-Up vers le ciel sans fin des «contre-pouvoirs sociétaux» et du «monde néotribal en réseau»; ainsi, de Méga-Suisse nord-américaine, le Canada va sans le moindre problème s'identifier à son nouveau rôle de Californie boréale et, à la vitesse d'un navire qui prend l'eau, tous les partis politiques, toutes les pensées, toutes les paroles s'alignent sur la fréquence du haut-parleur humanitaire, l'exemple de la presse québécoise - dont La Presse est un symptôme révélateur - vient tout de suite en tête: un consensus transpolitique s'établit, créant cette société post-moderne avancée, autant dire désormais une des pointes avancées de la dis-sociation générale des sociétés démocratiques occidentales.
Le simple fait d'être «conservateur», ou de se dire « de droite», quel que soit d'ailleurs ce que le mot sous-entend vraiment pour vous-même comme pour votre interlocuteur éventuel, est devenu, et au nom de la «tolérance», proprement in-tolérable pour cette société qui a fait une idole indéboulonnable de sa Charte des droits et libertés! Un ex-premier ministre souverainiste l'a littéralement jeté comme une insulte à la face d'un dangereux néonazi de chef-libéral-du-Québec qui a ingénument décidé de s'en prendre à quelques forteresses bureaucratiques de la Société-Providence québécoise, dont tout le monde, «artistes» en tête, profite allègrement, avec pour ces derniers l'obligation de clamer sa rebellitude au prorata des subventions reçues. La Californie du Nord est née, elle ressemble à ce monstre dont la télévision a parlé récemment, ce jeune garçon qui souffrait de maux inexplicables, et dont on a découvert qu'il portait son jumeau, mort, quelque part à l'intérieur de lui, et que l'embryon s'était mis à pourrir lentement, faisant pourrir l'organisme vivant avec lui. On parla métaphoriquement, mais sans la moindre formalité, d'alien. Je crois aux histoires de monstres. J'ai toujours cru aux histoires de monstres. Je crois que les monstres nous disent quelque chose. Quelque chose au sujet de la Fin de l'Homme. Je ne me souviens plus de la nationalité de ce cas tératologique contemporain, mais une chose est sûre, lorsque j'ai vu ce bout de reportage à la télévision, il y a quelques semaines, l'image m'a obsédé des jours durant, et je n'ai pu m'en détacher qu'en comprenant qu'elle était l'image de notre condition, notre condition de Canadiens, de Québécois, d'occidentaux-humanitaires quels qu'ils soient.
Quelques jours plus tard, Jean Renaud vint comme clouer le cercueil en me confiant lors d'un repas dans un restaurant de la Côte-des-Neiges qu'il me fallait sans attendre considérer les Québécois comme des «Supercanadiens». L'image du foetus pourrissant, enclos par la chair vivante de l'organisme-hôte, mais enclosant en retour par sa mort tout le destin de cet organisme, revint me hanter, avec désormais comme une possibilité d'explication rationnelle: pour «assimiler» les Québécois, à la mode Unesco alors en vogue, en conformité avec la «conscience de la communauté internationale», et afin de se trouver une place dans «le Nouvel Ordre Mondial de l'Après-Guerre», les «Canadiens» avaient inventé le Néo-Canada humanitaire des années 1950-1960. Par là même, ils créaient les conditions objectives (c'est-à-dire subjectives-médiatisées) d'émergence d'un souverainisme politique local dont le nom même est une usurpation puisque s'appuyant sur les mêmes idéaux humanitaires que son jumeau fédéral il ne pouvait bien sûr prétendre qu'à une souveraineté de façade (mais très pratique pour tout le monde, comme nous allons le voir). En retour, en effet, les Québécois co-inventent le Canada multiculturel en servant d'avant-garde éclairée, marxisée, et tiers-mondiste pour des populations anglophones soucieuses d'échanger coûte que coûte leur ancienne souveraineté impériale déchue contre une cause humanitaire, la première disponible sur le marché fera l'affaire. Les Québécois deviennent dès lors les étendards non seulement de la «Révolution tranquille», mais de tout le Néo-Canada, ils indiquent le sens du courant, dirait Nietzsche. Et tout le monde aujourd'hui suit le sens du courant.
Il faut bien comprendre ce paradoxe: le «souverainisme» québécois de la Révolution tranquille est une forme locale avancée du libéralisme britannique et, par cela même, il a contribué à la création du Canada fédéral new-look, humanitaire, non-souverain par définition, qui tuait ainsi dans l'½uf toute possibilité de séparation politique du Québec lui-même. Le Québec est ce jumeau «mort» à l'intérieur de la Matrice Canada. Mais il ne faut pas entendre ici le qualificatif «mort» comme un absolu, rien n'est absolu dans une société où tout est relatif: nous dirons donc que chacune des entités est «morte» pour l'autre, tout autant qu'elle est l'image-miroir de l'autre, chacune des entités a un rôle à jouer, selon un rapport asymétrique, dans l'amnésie collective qui tient ici lieu de frontière métapolitique, chacune a un rôle à jouer dans cette absence de Re-Con-Naissance identitaire nationale spécifique autre qu'humanitaire, c'est-à-dire en creux de toute souveraineté, absence performative dans les deux cas (CanadaMatrix, Québec Incorporated) qui sert d'axe vide à toute la structure et maintient sur l'inertie du mirage une société qui en fait n'existe même pas assez pour parvenir à se défaire. Il arrive parfois que des pensées vous hantent des années, errant au seuil de l'invisible dans les sous-sols de votre esprit, structurant en secret la plupart de vos Actes, et de vos Paroles, qui ne font qu'un, si vous servez la Vérité, qui n'est équidistante que d'elle-même, et de l'Infini, dont elle est la Manifestation. Puis il arrive qu'un simple fait, isolé des autres, comme tous les autres, par la machine à concasser les événements en informations, fasse surgir la pensée cachée à la lumière. C'est pourquoi les «écrivains fantastiques», de tous temps, ont fait se côtoyer les monstres, en tout cas les fous, et les saints. Nous savons qu'ils nous parlent, de nous et de notre temps, alors que leur voix provient d'au-delà même les astres. Je suis, à l'heure où je vous parle, et cela ne pourra surprendre qu'un cuistre, un social-démocrate, ou un «nationaliste», ce qui revient généralement au même, en train de demander officiellement ma naturalisation canadienne et pour une simple et unique raison, qui m'a fait adopter ce monstre, pour me faire adopter par lui: si je suis venu au Canada c'est très vraisemblablement, comme je l'ai dit dans mon Journal, parce qu'il n'existe pas encore. C'est-à-dire que tout, encore, ici, reste à faire. Certes, et nous aurons l'occasion de revenir sur ce sujet, comme toutes les formes de vie, même les plus imparfaites, il paraît désormais menacé par l'ultime assemblage nihiliste que le Monde a créé pour asservir l'Homme mais, et cela peut être considéré comme une sorte de paradoxal «avantage», sa «non-souveraineté» générique, j'oserais dire génétique, pose très clairement la nature du vide, elle pose la question de l'origine de cet effet de dépressurisation que connaît une société démocratiquement avancée comme le Canada, et son jumeau. Et ce vide, c'est la mort de Dieu.
Je croyais venir dans une société à la fois futuriste et religieuse, futuriste et chrétienne, comme les États-Unis, avec ses particularités, certes, mais avec le même sens tragique du destin-machine du Monde (in)Humain, et du contre-monde christique de l'Homme-en-devenir; mais ce qui aurait pu être si... si tout ce que j'ai écrit durant les pages précédentes n'était survenu, ce qui aurait pu se produire si un autre projet que MégaSuisse, puis NorthernCalifornia, avait vu le jour, ce qui aurait pu devenir le Canada si le Monde et son Prince n'en n'avaient décidé autrement, est un pays où, tout particulièrement au Québec, les Églises sont à vendre pour en faire des «condos» de luxe et où l'Islam, profitant des statuts régissant ici la liberté de culte fait, comme en Europe, des progrès constants, en partie grâce à un des appendices les plus pompiers du programme post-nazi de lavage de cerveau anti-occidental de cette pseudo après-guerre: la «lutte des Palestiniens et des minorités ethniques contre l'impérialisme et le colonialisme» qui a servi de pattern récurrent depuis les années soixante à tous les nihilismes terminateurs de la bourgeoisie mondiale (ceux qu'elle engendre et qui la détruisent), tous ces monuments de logorrhée que pondent sans la moindre interruption de fort efficients «professeurs» diplômés en reprogrammation psychologique, vendant leurs divers mérites aux universités locales, devenues en une vingtaine d'années les bastions de l'antisémitisme et de l'anti-américanisme - comme du racisme anti-blanc - les plus ultras. Le choc est rude, il faut l'admettre. Mais c'est normal, après la Chute vient le Choc, ne l'avais-je pas dit moi-même en toutes lettres dans un Théâtre des Opérations? L'Illusion post-moderne avait - grâce au Canada - commencé par moi à être défaite; au bout d'un an ou deux de présence en continu, c'en était fini, me restait à recoller les morceaux en vue d'une analyse plus poussée, mais j'avais alors, comme on dit, d'autres chats à fouetter. Mes contrats avec la Maison Gallimard qui m'emploie sont dignes d'un mercenaire de la Guerre de Trente ans, le gîte est assuré, le couvert aussi, mais il faut guerroyer sans arrêt. Et je venais tout juste d'émigrer, ici-même. C'est la rencontre avec Jean Renaud, il y a quelques mois, qui a tout bouleversé à ce titre. Il me fallait un vecteur, un véhicule approprié à ma pensée sur ce terrain spécifique, à partir de ce point de vue singulier. Le Théâtre des Opérations, même si le prochain volume à paraître en automne 2004 s'avère une proclamation de foi paradoxale en mon exil nord-américain - et un abandon définitif des utopies européennes qui ont aussi fondé cette Nord-Amérique pour une conversion sans faille au catholicisme romain - ne me permet pas de concentrer ma pensée sur l'énigme que pose cette nation en devenir, alors que le monde humain s'éteint, qu'à partir de mon identité d'écrivain français en exil. La rubrique Turbo-Réaction que m'ont offerte Jean Renaud et l'équipe d'Égards m'offre l'opportunité de devenir un écrivain canadien-français en toute liberté, dans l'espace singulier qui est le mien: celui de la réappropriation de la Parole en une époque qui tente de l'anéantir par le bavardage. La Parole est un Acte - disait Ernest Hello, c'est pourquoi j'essaie de parler.
Maurice G. Dantec