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Maurice G Dantec

Transitions urbaines, scenarii du futur.

par Maurice G. Dantec le 07/03/1997


Archiprospective files 02 Review/Revue 1997

TRANSITIONS URBAINES, SCENARII DU FUTUR.
 

Maurice DANTEC, Conférence JUIN VIRTUEL 1997.

Des personnes bien intentionnées m'ont convié à abuser de votre temps afin que je vous expose, en ces lieux, ma vision du futur urbain, autant dire tout de suite du futur tout court, car, comme vous ne l'ignorez pas, le futur sera urbain ou ne sera pas, à moins qu'il ne satisfasse de manière collatérale aux deux exigences, c'est à dire qu'il soit urbain ET ne soit pas; au milieu du XXIe siècle, en effet, les 9/10 de la population seront des urbains, le problème consistera plutôt à trouver un représentant de cette espèce disparue, l'homme des campagnes, dans un monde où la biodiversité naturelle sera reprogrammée dans les laboratoires de biochimie écosystémique, à l'aide du clonage, du séquençage génétique et des nombreuses biotechnologies dont les prémisses sont à l'œuvre sous nos yeux, de façon irrémédiable.

Avant de vous présenter mes propres visions, fantasmes, intuitions concernant la "polis" de l'avenir, j'aimerais si vous le permettez commencer mon exposé en rappelant quelques uns des travaux de mes augustes prédécesseurs.

Depuis les origines, la littérature de science-fiction s'est posée comme problématique centrale la relation de l'humanité avec ses propres productions techniques. Ne comptez pas sur moi pour que je vous brosse un tableau exhaustif des multiples représentations que cette problématique a revêtu, de Mary Shelley à Bruce Sterling, de Lovecraft à Gibson, ce n'est pas là l'objet de mon propos, admettons simplement une bonne fois pour toute que le laboratoire de l'avenir se trouve dans la fiction qui en a fait sa préoccupation première. Pour parler clair, je suis intimement persuadé que c'est la littérature qui produit le monde et non l'inverse, je suis donc en mesure d'affirmer tout de go que nous sommes bien les TEMOINS DU FUTUR, que nos cerveaux sont des machines neuroprogrammables branchées sur des phénomènes physiques qui nous permettent de recevoir des messages de ce futur, grâce à des lois de causalité inverse, aujourd'hui décrites par les modèles les plus avancés de la recherche en physique théorique, et qui permettent d'envisager que des INFORMATIONS voyagent plus vite que la lumière en remontant le cours du temps.

Ceci étant posé, voyons voir ce que ces messages du futur ont à nous dire.

Depuis que la science-fiction s'est établie comme littérature majeure, c'est à dire depuis qu'elle est en âge de concevoir les relations tortueuses existant entre l'homme, la technique, et le Mal, c'est à dire depuis 1945, le genre n'a cessé de proposer un certain nombre de visions récurrentes à l'humanité. Parmi elles, la vision de l'apocalypse nucléaire n'a bien sûr cessé de hanter les esprits depuis le double champignon atomique de Nagasaki et Hiroshima et la science fiction s'est acharnée à produire une véritable mythologie correspondant à cette branche du futur. Je veux qu'on me comprenne bien : l'âge du feu nucléaire est concomitant à l'âge de la Mégapole. Au temps où l'humanité vivait dispersée en tribus nomades ou en petites bourgades isolées au milieu de vastes étendues naturelles, non seulement la Bombe était techniquement inenvisageable, mais elle aurait été d'un piteux rendement, si vous me passez l'expression. Larguer une charge mégatonnique au milieu du Sahara n'aurait que peu d'effet sur l'ensemble des Touaregs qui y nomadisent, c'est la raison pour laquelle on continue de les massacrer à la mitrailleuse lourde.

En revanche la Bombe est l'instrument rêvé pour rayer des mégavilles entières de la carte, car dans la seule seconde de son cyclone thermonucléaire, elle souffle les immeubles, consume ses habitants et les figent pour l'éternité sous la forme de silhouettes se découpant en négatif sur les murs irradiés. Les structures d'acier et les autoroutes sont fondus dans un magma informe, rendant à la Mégapole son aspect initial, caché, et obscur, celui du chaos le plus pur.

Voici donc le premier futur de la mégaville, son horizon ultime : son anéantissement total dans le feu nucléaire.

Les autres branches du futur - je reviendrai ultérieurement sur la structure rhizomique et interactive qui nous relie à notre avenir - les autres alternatives de la civilisation humaine, donc urbaine, ont été tout autant explorées par les Pères Fondateurs du genre que cette consomption terminale née de l'expérience acquise par l'humanité en 1945.

Les villes sont omniprésentes dans l'univers de Van Vogt, par exemple. Dans le Cycle du Non-A, Van Vogt décrit la mégapole du futur comme une entité cybernétique contrôlée par la Machine, un cerveau artificiel fonctionnant selon les Lois de la Sémantique Générale, un ensemble théorique créé par le comte Alfred Korzybsky, un théoricien de la communication des années 30 et 40 que Van Vogt rencontra à maintes reprises, devenant un de ses amis les plus proches. Les théories non-aristotéliciennes de Korzybsky ont fondé le corpus théorique de Van Vogt, dont l'essence peut-être résumée en quelques termes simples comme "le mot n'est pas la chose, la carte n'est pas le territoire". En nos temps de confusion et de régression mentale, il n'est pas inopportun de rappeler que les travaux de Korzybsky, majeurs à mon sens, comme Science and Sanity, n'ont toujours pas été traduits en français, plus de cinquante ans après leur rédaction, et je clorais cette digression en rappelant que la même chose est arrivée à l'œuvre de Karl Popper, dont la traduction dans notre belle langue n'a commencé qu'en 1979, un demi-siècle, là encore, après les publications originales.

Les Mégapoles de Van Vogt combinent l'aspect machinique des territoires hyper-industrialisés, le baroque vertical des grandes villes américaines de son époque avec des paysages purement postindustriels, zones résidentielles et pavillonnaires vivant en vase clos aux périphéries des conurbations.

Plus tard, dans les années soixante, puis soixante-dix, l'explosion urbaine allait devenir le centre même de plusieurs romans majeurs du genre, je pense aux Monades Urbaines de Silverberg, ou l'humanité est concentrée dans des Mégatours cernées d'immenses plantations automatiques chargées de les ravitailler. IGH, de Ballard, décrit la décadence chaotique d'un tel système clos, l'humanité la plus sauvage se révélant au grand jour, dans une mégatour isolée de l'extérieur, comme une onde piégée dans une chambre d'écho, jusqu'au larsen cannibale et génocidaire qui finit par auto-détruire la communauté humaine en question.

Tous les romans de John Brunner ont posé la Ville comme thématique centrale, depuis La ville est un Echiquier jusqu'à Sur l'Onde de Choc, où il fut le premier à cerner le nouveau territoire stratégique que représentait les technologies de l'informations alors naissantes, comme une "infosphère" de réseaux informatiques "superposée" à la ville physique et spatiale. Son personnage est le premier Hacker de la littérature, Brunner a poussé très loin son extrapolation des virus, qu'il nomme "couleuvres", plusieurs années avant que de telles bestioles apparaissent dans les mémoires des ordinateurs du monde entier.

Dans Tous à Zanzibar, qui est selon moi un des chefs-d'œuvre de cette littérature si ce n'est de la littérature toute entière, Brunner s'est attaché à retranscrire l'explosion protéiforme de la civilisation hyperurbaine du futur. Son roman tourne autour d'une parabole simple sur l'explosion démographique, parabole ou l'humanité se verrait accordée un mètre carré par individu sur l'île de Zanzibar, la question étant de savoir quand les premiers habitants devraient se résoudre à vivre les pieds dans l'eau.

La ville est omniprésente dans Tous à Zanzibar, la ville et l'information, les deux semblant vivre comme une créature symbiote se nourrissant des ressources apportées par l'autre. Violence ethnique et désagrégation politique, réseaux d'information mondiaux, effets de serre, accidents industriels de grande ampleur, mutations génétiques, toute notre fin de siècle est au rendez vous de ce bouquin écrit en 1970.

Comme je vous le disais, ce petit parcours ne se prétend aucunement exhaustif, je cherche juste à bien faire comprendre que la science-fiction, comme bien d'autres cultures du XXe siècle revendique ouvertement son caractère de mythologie collective. Comme le roman noir, le rock, ou la cyberculture, elle pose l'art en termes de production, c'est à dire en terme de recombinaison mutagène du réel. En écrivant Neuromancer et la suite, Gibson, je pense, savait pertinemment qu'il posait les bases d'une nouvelle expérimentation anthropologique, celle qui consiste à envisager sérieusement la connexion physique de nos systèmes nerveux avec des entités intelligentes artificielles. Lui, Sterling, et quelques autres, ont non seulement puisé leur inspiration dans les travaux scientifiques de l'époque, mais, tout au contraire, ont inspiré la plupart des grands axes de recherches en sciences de l'information, depuis une dizaine d'années, aux Etats Unis.

Comme je vous le disais, les auteurs de science fiction sont des individus un peu particuliers, ils ne sont évidemment pas les seuls, capables de recevoir des informations venues du futur, la seule chose qui nous différencient des autres personnes dotées de ce même pouvoir, c'est que nous nous en faisons des livres pour survivre.

Dans un de ces livres en question, aujourd'hui toujours en chantier, j'essaie de rendre palpable une réalité quotidienne que je connais bien, celle de la région parisienne, en la transposant dans les années 2040-2050. En m'appuyant sur la conjoncture actuelle, locale, tout autant que mondiale, j'en suis venu à penser que la France ne s'épargnerait pas le luxe d'une bonne petite guerre civile durant les premières années du XXIe siècle, mon opinion étant que l'enterrement de l'Europe Fédérale, grâce aux efforts conjugués des eurocrates de Bruxelles et des bureaucraties nationales, vient de commencer dans ce pays, tout autant qu'en Allemagne, autant dire que le cercueil est en terre. La Mort de l'Utopie Européenne fut à mon sens consacrée lors de la guerre en Ex-Yougoslavie, où le national-socialisme à la française a enfin montré son vrai visage, celui d'un allié indéfectible des Grands Empires Communistes. De là, mon projet d'un espace narratif transeuropéen se consuma dès la

naissance, alors que le Mur venait de s'effondrer dans le bruit mou de la pourriture, une guerre d'extermination menée ouvertement par une conjonction d'ultra-nationalistes et de communistes serbes reçut l'accueil embarrassé mais intéressé des grandes diplomaties occidentales, qui misent sur la botte serbe dans cette région du monde depuis 1914, si vous voyez ce que je veux dire.

Dès lors, le futur de l'Europe me semblait tout tracé : la France et l'Allemagne, qui ont raté la fenêtre de tir, et qui n'ont encore aucune institution commune sont désormais incapables de proposer un destin fiable aux peuples d'Europe. L'Europe Fédérale remises aux calendes grecques, la monnaie unique va s'avérer un instrument redoutablement pernicieux pour l'ensemble du continent, de très violentes discordes internes et externes vont finir par disloquer l'édifice en féodalités concurrentes, imposant un Moyen Age techno-économique à l'ensemble de la zone durant le premier quart de siècle.

Ruinée par vingt cinq ans de déclin économique et de désagrégation politique l'Europe est remise à flot par un Plan Marshall américano-asiatique dans les années 2020-2025.

J'envisage alors que la ville de Paris, gravement endommagée et ruinée par la guerre est mise aux enchères, comme d'autres parties de l'ancien territoire national, devenu un Lander de la toute nouvelle EuroFédération, regroupant trente et une nations de Brest à Bucarest.

Gouvernée par un Directoire techno-économique et une Présidence collégiale, la Fédération entérine la naissance de Paris-Ville Lumière, une ville entièrement reconstituée au micron près par un consortium international de Travaux publics géant, puis gérée comme Parc à Thème Historique par EuroDisney et le Ministère Fédéral de la Culture. Les différents quartiers historiques de Paris sont désormais référencés selon une époque précise, le Montparnasse des années 20, le Saint Germain existentialiste de l'après-guerre, le Palais Royal du XVIIe siècle, la Tour Eiffel de l'Expo Universelle, etc.

La population permanente de Paris Ville Lumière est divisée en trois catégories : les acteurs-résidents, payés pour faire la figuration dans les différents quartiers restaurés, les fonctionnaires fédéraux et les agents d'EuroDisney chargés de faire tourner la machine, les résidents de classe AA-Un, multimillionnaires ayant pu s'offrir un duplex donnant sur le Pont Neuf pour le prix d'une navette spatiale. A cela s'ajoutent les masses de touristes internationaux qui paient en bons Dollars-Onus électroniques dûment validés, et occupent toute le catalogue des hôtels et gîtes urbains mis à leur disposition.

Dans les années 2030-2040, le consortium géant de travaux publics réalisateur de l'ouvrage deale avec Eurodisney pour construire un mégadôme de carbone-carbone transparent au dessus de Paris intra muros.

L'ensemble de Paris-Ville Lumière devient ainsi la réplique exacte d'une boule à effet de neige possédée par le Patron du consortium. Le Dôme permet notamment la préservation de la Ville des attaques du chaos météorologique, pluies acides, effet de serre, vents radioactifs.

A l'extérieur de cette Ville Musée sous globe s'étendent les vastes territoires conurbains de la Région Parisienne. Redivisés en quatre grandes ceintures périphériques situées aux quatre point cardinaux, les zones métropolitaines franciliennes forment une conurbation de trente millions d'habitants, un cancer qui prolifère vers le nord à la rencontre du nœud conurbain Nord-Wallonie, vers l'est en direction de l'axe conurbain d'Autobähn city, le long du Rhin, et vers le sud, en direction du Réseau conurbain Alpes-Méditterranée, qui s'étend de Lyon à Marseille, et de Marseille à Gênes.

A l'extérieur des axes conurbains, des campagnes en friches, des villes abandonnées et des centres industriels se disputent le paysage, autour d'unités de production agricoles à très haute valeur ajoutée (comme les vins, le champagne, certains élevages garantis non clonés) cachées sous des chapiteaux anti-UV, sur des terrains entièrement refertilisés et dépollués, et surveillés par des régiments entiers armés jusqu'aux dents.

Les Zones métropolitaines ne sont pas homogènes. Dans ma mythologie, la conurbation Paris-Sud est dominée par un cartel de triades asiatiques, la conurb Paris-Est, autour du Centre HyperMonde de Walt Disney (une ville artificielle utopique crée sur le site de l'ancien parc d'Eurodisney à Marne la Vallée), Paris-Est, donc, rassemble le nouveau centre techno-économique local, qui vient de supplanter le vieux complexe de La Défense, grâce à son architecture de tours verticales hautement intégrées.

Dans le Nord, la conurbation s'étend de part et d'autre de Plutonium Park, une vaste zone irradiée par l'explosion d'une centrale nucléaire, lors d'un bombardement intempestif des forces de l'ONU à la fin de la guerre civile.

Paris-Ouest, quant à elle, comprend pour sa majeure part le District d'OSIRIS, vaste cité artificielle s'étendant entre Saint Germain en Laye et Poissy et possédant le statut de Zone Franche Religieuse. Toutes les religions du monde possèdent une succursale à OSIRIS, une église, un temple, une mosquée, une chapelle, et quand je dis toutes, je dis toutes. Toutes les sectes, hérésies, croyances, rites, ont droit de cité, à la condition bien sûr de respecter les lois criminelles fédérales.

Il va de soi que les sacrifices humains sont de rigueur chez certaines de ces entreprises de charité publique, et les polices métropolitaines découvrent régulièrement des bébés égorgés dans les poubelles du coin.

Le rendement général de tout ce bel assemblage ferait pâlir d'envie un zillionnaire indonésien ou chinois. En moins de dix ans, le programme Paris Ville Lumière a largement rempli son retour sur investissement, les conurbations, le district Osiris, la TechnoPole de Paris-Est, le trafic des Triades ou des narcos russo-sibériens, tout cela contribue à un des meilleurs taux de croissance de la Fédération.

Je ne crois pas en un futur univoque. Comme je le disais plus haut, je crois que l'avenir et son mode de production ressemble à une structure interactive, rhizomique, dans laquelle les informations voyagent plus vite que la lumière, du futur vers le passé, mais aussi réciproquement, ce qui permet au réseau des possibles d'être constamment en phase d'écriture si je puis dire.

La ville du futur continuera d'abriter en son sein différents espaces et topologies, nées de l'histoire, c'est à dire de la flèche du temps et de ses turbulences chaotiques. ici, comme ailleurs, les mégatours à la japonaise côtoieront les centres de fermages urbains, immeubles squattés et rafistolés transformés en serres hydropones, métros et centres industriels désaffectés côtoieront les complexes édifices architecturaux géodésiques ou les arcologies high-tech. Des autoroutes intelligents réguleront le trafic d'automobiles intelligentes, des lignes ferroviaires à sustentation magnétiques relieront Paris à Berlin, puis à Varsovie et à Moscou. Les anciens réseaux de métro ou de RER abriteront une population de survivants en marge du système.

D'autre part, Il est évident que la crise écosystémique globale (effet de serre, élévation du taux d'UV, montée des eaux océaniques, changements climatiques d'envergure) va produire des conséquences sensibles sur le mode de vie quotidien des humains vivants dans les conurbations du futur.

Si Paris Ville Lumière est désormais protégée des rayonnements intempestifs et du chaos climatique par le Mégadôme qui la recouvre, le reste de la conurbation continue d'endurer les caprices d'une météorologie devenue folle (fragmentation des saisons, euromoussons alternant avec période de gel ou de sécheresse). Les pandémies virales et microbiennes, nées des progrès de la biochimie en kit, ont rendues obligatoires les combinaisons de survie et les appartements-vortex, dérivés des techniques spatiales, qui isolent complètement les habitats de l'extérieur. Dans les zones moins bien loties de la conurbation, des villages mobiles, caravanes et maisons pliables suivent un mode de vie semi-nomade à l'intérieur de territoires plus ou moins définis.

D'autre part, en m'appuyant sur des données contemporaines mettant en évidence la croissance du phénomène dans les grandes villes du Tiers-Monde, et même du nord occidental, j'envisage que de nombreux immeubles soient plus ou moins reconvertis dans le "urban farming", l'agriculture urbaine si vous préférez, consistant généralement en des serres, ou des plantations hydroponiques situés au cœur des bâtiments, couloirs et appartements.

Dans le futur, il est probable que cette pratique se généralise, la campagne réintégrant au sens strict l'espace urbain, au point que j'ai imaginé que des écosystèmes en kit soient vendus au particulier afin qu'il transforme son appartement-vortex en une petite biosphère plus ou moins autonome. Bonzaïs, espèces clonées et transgéniques, de véritables vivariums ouverts transformeront les appartements du futur en une réplique fractale et particulière de l'écosystème terrestre.

Dans le même temps, évidemment, plusieurs générations de vie artificielle se seront succédées, empilées devrai-je dire.

Des microrobots, des bactéries ou des insectes transgéniques s'occuperont de recycler vos ordures, des animaux clonés, ou des créatures bioniques peupleront votre solitude, des chimères sauvages, évadés de laboratoires, hanteront les zones désolées et désertes de la conurb. De petites machines domestiques, biologiques ou informatiques, prendront la succession des animaux de poche électronique qui viennent d'apparaître sur le marché japonais.

Bien sûr à cette géographie du réel, se superposeront les diverses couches, les "circonvolutions" successives du complexe système nerveux artificiel que les réseaux informatiques sont en train de tisser autour de la planète.

La télévision n'a pas tué le cinéma, pas plus que le téléphone, ou la radio. Internet, et ses successeurs, j'y reviendrais, ne tuera pas les anciens médias, il consiste en une couche supplémentaire qui unifie les anciens médias, pour en faire un organisme plus complexe, rhizomique, et absolument pas homogène. Ce n'est pas tant une intelligence collective qui surgit de ce système nerveux informationnel, qu'une formidable expérience de personnalité multiple à l'échelle d'un système de communication planétaire. L'Internet ne crée pas un "organisme" symbiotique mettant les humains en relations selon les normes du rêve plat de la sociologie. L'Internet est le produit du chaos le plus pur, ce chaos déterministe qui selon moi sous-tend l'histoire des hommes. Si l'Internet crée un "cerveau mondial" comme certains le croient, alors il est complètement psychotique et sa "conscience" est désormais traversée par des millions de voix toutes uniques, parfois contradictoires, et toujours différentes. L'Internet n'est qu'une étape, une des mutations qui conduit l'homme à ce changement radical de sa condition, venu du futur.

Il est évident selon moi que les neurotechnologies, le croisement entre les sciences de l'information et les sciences de la vie, tout particulièrement la biochimie du cerveau aboutiront à la mise en place de techniques massivement parallèles, si j'ose dire.

Intelligence artificielle d'un côté, techniques neurotropiques avancées de l'autre, ce que j'envisage bien sûr est une forme d'interface entre cerveaux humains et cerveaux cybernétiques, par l'intermédiaire de la seule voie possible : celle des drogues hallucinogènes.

Timothy Leary disait que l'ordinateur était le LSD des années 90. Me permettez vous de penser que le LSD est sans doute le logiciel des années 2020 ?

Le LSD, ou quelque chose d'avoisinant, c'est à dire une molécule particulière susceptible d'altérer en profondeur l'esprit humain afin qu'il puisse saisir les modes de communication nécessaires à l'établissement d'une connexion directe entre son système nerveux et l'entité artificielle en question. Il faudra des interfaces graphiques mentales, des processeurs oniriques, car il s'agira de contrôler des phénomènes relativistes et quantiques d'une grande complexité.

Ce que j'envisage vraiment est plus complexe encore, mais le temps me manque pour tout exposer en détail et cela dépasserait le cadre de cette conférence.

Ce qu'il y a de certain, c'est que l'infosphère du futur sera une réplique ô combien proliférante du chaos hyperurbain. Cet univers de labyrinthes numériques et d'univers oniriques stockés dans les mémoires de machines quasi-vivantes, est lui aussi, comme le feu nucléaire dont je vous parlais au début, concomitant à l'âge de la mégapole. Il forme l'autre terme de ses limites. Le feu de la destruction totale d'un côté, la glace multiforme des labyrinthes informationnels de l'autre. Entre les deux termes le réel s'évertuera toujours à épuiser les possibles, il se nourrira sans cesse des deux expériences, nous faisant entrer pour de bon dans l'âge terminal de l'humanité, cette expérience transitoire servant de plate forme à la prochaine, encore tapie dans les profondeurs cachées de fictions à venir.

Je vous remercie de votre attention.

Maurice G. Dantec