
The Red and the Blue
par Maurice G. Dantec le 08/07/2004 Egards
Texte paru sur la revue canadienne EGARDS

Bien sûr, une des toutes premières illusions qui s'évanouissent ici, au Québec, au Canada, pour certains immigrants fraîchement arrivés, c'est celle du bilinguisme. Le bilinguisme est une des meilleures farces-et-attrapes en magasin aussi bien chez les politiciens canadiens que leurs homologues québécois. C'est pratiquement avec ça qu'ils attirent leurs immigrants, en tout cas français, voire britanniques, mais c'est aussitôt ce qui s'avère une simple nullité sans la moindre consistance dès lors qu'on commence, pour de bon, à vivre ici, dans la perspective d'y rester. Une des choses qui nous attristent le plus vite, surtout au Québec, c'est l'incroyable persistance du MUR qui sépare ici les deux communautés, en gros par l'équivalent d'un boulevard et d'un ou deux blocs d'immeubles entre Saint-Laurent et du Parc, à Montréal. Rappelez-moi combien de revues BILINGUES existent au Canada? Combien de journaux BILINGUES en circulation à Montréal, au Québec tout entier? Au moins, à Berlin, ou à Belfast, et bientôt en Israël, le mur était, est, sera concret, visible, intangible, en bon et vrai béton. Ici, il n'y pas de mur ailleurs que dans les consciences. Le communisme soviétique est brillamment enfoncé, par la plus avancée des démocraties: le béton ne fait pas le poids face à la neuroprogammation sociétale. Le bilinguisme proclamé, mais jamais assumé - avec tous ses risques comme avec toute sa grandeur - est à l'image de ce pays des deux solitudes et c'est comme si cela était un FAIT À JAMAIS ACQUIS, comme si les deux nationalismes antagonistes, français et britannique, devaient pour toujours se tourner le dos alors qu'ils sont par la force des choses, l'histoire du XXe siècle et plus encore celle du XXIe commençant l'ont prouvé, destinés à faire au moins chambre commune.
L'un des aspects de ce phénomène qui m'a le plus frappé à mon arrivée, et que je n'ai pu analyser que des années plus tard, c'était ce que j'appelais alors la «guerre des drapeaux». Bourses du Millénaire, délégations à l'étranger, protocoles et procédures, sous le gouvernement Chrétien, et alors que Bouchard puis Landry étaient aux commandes de la province, aucune occasion ne manquait pour que chacun des deux «camps» sorte sa pesante artillerie lourde dialectique, grâce à laquelle ils prospèrent, tels de véritables parasites de l'avenir, depuis des lustres. Me promenant dans le Canada et au Québec, dénichant au hasard de mes pérégrinations dans les bouquineries des villes traversées de petits opuscules datant d'un demi-siècle au moins et que tout le monde a oubliés depuis, mais qui s'avèrent bien être les reliquats de la mémoire en perdition de ce peuple - parce que si tout le monde les a «oubliés», c'est sûrement qu'ils ont été dûment refoulés par l'inconscient collectif du Québec dont je commence tout juste à pénétrer les abyssales profondeurs -, désireux d'en apprendre toujours plus sur l'histoire étrange de ce pays étrange, je suis un jour tombé sur un de ces pamphlets nationalistes canadiens-français, datant de l'époque de la «polémique» du drapeau, en 1964-65. NON AU DRAPEAU CANADIEN! clame le tirailleur dès la couverture. Et c'est en ouvrant ce petit livre à la couverture bleue, puis en le lisant en une portion d'après-midi, que j'ai finalement compris à quel point les SYMBOLIQUES ne tenaient pas au hasard, qui n'existe pas, mais qu'elles étaient bien un langage, un langage chargé de nous dire des choses terribles, et presque secrètes, sur la POLITIQUE. C'est-à-dire sur la psychologie des hommes qui fondent les cités.
Lorsque le choix du drapeau fédéral canadien s'est finalement porté sur la feuille d'érable rouge sur champ blanc et ses deux bandes verticales, rouges elles aussi, cela faisait déjà plusieurs années que le débat faisait rage tant au Québec que dans le Canada anglophone. Il est à ce titre intéressant de noter que c'est le Québec qui, après la Deuxième Guerre mondiale, en adoptant sa fameuse bannière fleurdelisée bleu et blanc, pose la première pierre de la haute muraille transparente qui bientôt va s'élever entre les deux peuples «fondateurs». Au Canada, si l'on excepte la division plus tardive entre les «teintes» des partis politiques, le rouge est la couleur du Red Ensign anglais, et le bleu est la couleur millénaire des Rois de France. C'est ainsi. On n'y peut rien. Sauf peut-être souligner quelques points au préalable:
· le Red Ensign anglais n'est rien d'autre que la bannière papale des croisés francs, que Richard C½ur de Lion et ses chevaliers anglo-normands ramenèrent de Palestine, bannière dont les couleurs avaient été décidées par le Saint Pontife. Ce qu'il y a d'amusant dans cette histoire c'est que les couleurs d'origine de la bannière des chevaliers anglo-normands étaient... une croix blanche sur fond bleu!
· Pendant plus de deux siècles, la cour britannique des Plantagenêt parla le même français que celui des dynasties capétiennes.
· Durant toute la Guerre de Cent ans, et même plus tard, la couronne d'Angleterre porta les armoiries, en quartiers, fond bleu, fleurs de lys or, de la Monarchie française.
· Le drapeau du Royaume-Uni, depuis 1701, est l'Union-Jack, un drapeau tricolore.
· Depuis 1789, le drapeau français est bleu-blanc-rouge.
· Le drapeau américain, lui aussi, porte cette trinité chromatique qui semble s'imposer comme symbolique fondatrice d'un bout à l'autre de l'Europe, je devrais dire de l'Occident tout entier (jusqu'au drapeau russe lui-même).
En 1965, le Canada fédéral décide d'opter pour les seules couleurs anglaises. La symbolique du rouge s'impose. La présence française n'est même pas habilitée à disposer d'un seul quartier bleu sur le drapeau fédéral. Mais, plus étrange, dans le même temps, le Red Ensign des croisés francs disparaît pour un drapeau sans la moindre référence historique européenne et chrétienne. En retour, au Québec, le fleurdelisé bleu et blanc s'impose avec d'autant plus de facilité que les années 60 sont aussi celles de la Révolution Tranquille. Mais, et c'est comme une preuve terrible, et éclatante, des deux schizophrénies dans lesquelles ce peuple divisé est enfermé: c'est aussi le moment d'une dévolution religieuse bien pire encore qu'au Canada anglais, et, faut-il le souligner, plus rapide et débilitante qu'aucune autre nation occidentale n'en a connu depuis des siècles. Dès lors la cassure symbolique est consommée. Il n'y a, comme par un fait exprès, rien sur le drapeau fédéral qui permet à un Français d'y retrouver ne serait-ce que la trace héraldique de la culture et de l'histoire spécifique qu'il a produite ici. En retour les 700 000 Anglo-Québécois sont privés de toute symbolique propre sur le drapeau «national» du Québec.
On peut également parier qu'en cas d'indépendance gauchiste, les références chrétiennes de l'actuel drapeau québécois subiront la tabula rasa «anti-discriminatoire» et «multiculturelle» qui a vu le Canada oblitérer de son identité ses propres origines! Et l'on s'étonne du manque de «reconnaissance» du Québec par les uns, et de l'absence de «reconnaissance» du Canada fédéral par les autres! Dans le même temps, puisque le christianisme et le bilinguisme franco-britannique, soit les seuls ferments possibles de cette nation située au nord du parallèle 42, sont évacués, du geste hautain et irrémissible des criminels de guerre de la «Culture», aucune identité commune, basée sur le passé européen des deux peuples fondateurs, ne peut être évoquée. Il y a peut-être bien deux peuples fondateurs au Canada. Le problème, c'est qu'il n'y a toujours pas de fondation.
Qu'on le veuille ou non, le drapeau d'une nation, c'est l'apostille d'une famille, c'est le «lieu» symbolique primal dans lequel tous les membres de la dite famille peuvent se «reconnaître»: riches, pauvres, ouvriers, patrons, soldats, généraux, professeurs, ingénieurs, apprentis, vagabonds, flics, juges, et même les criminels les plus endurcis.
Mais on me dit que ces «histoires de drapeau» n'intéressent plus personne
ici, comme les vieilles affaires de constitution, de «peuple fondateur», etc. Ce
qui compte, entends-je dire, c'est de faire de la bizness, et de conserver le
statu quo ante ad vitam aeternam, comme Jean Chrétien, ce Mitterrand canadien, a
si bien su le faire. Ce qui compte, c'est que les deux peuples, séparés
autrefois par 30 kilomètres de Channel sont maintenant séparés non seulement par
250 ans d'histoire, ce qui au fond n'est presque rien, mais par leur propre
futur, par ce langage primitif qui s'exprime avec les premiers signaux de
reconnaissance d'une société. Je m'inquiète probablement pour pas
grand-chose.
Maurice G. Dantec