"C'est quand on sait que la vie sur terre n'est qu'une étape, tragique, nécessaire, magnifique, unique, que l'on est prêt à mourir pour un être qu'on aime au dessus de tout"
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Maurice G Dantec

Requiem pour une République

par Maurice G. Dantec le 10/05/2002 Cancer!


OUF ! a soupiré d'aise un quotidien fondé par Jean-Paul Sartre, et toute La France.com avec lui, à l'annonce du résultat du second tour des élection présidentielles.

On les comprend. Le soulagement était si vif qu'on pu constater comme une saine et joyeuse libération des sphincters démocratiques, un peu partout, dans cette France paradoxalement plus divisée que jamais; la rave improvisée du RPR place de République, pleine de ballons multicolores et de drapeaux algériens, donnait en effet le visage d'une puissante réconciliation nationale, parfaitement conviviale, et tout-à-fait dans l'air du temps. Elle venait comme adouber les images du match France-Algérie, au son d'une Marseillaise cette fois inaudible, histoire sans doute de ne froisser aucune susceptiblité en passe d'intégration. Elle semblait annonciatrice d'un mouvement plus large qui, à entendre les commentateurs, viendrait mettre un coup d'arrêt à l'Abbé Timonde qui menace la vaillante démocratie européenne des Droits-de-l'Homme, celle qui a tant fait, on le sait, pour les jeunes nations de l'ex-Yougoslavie, ou pour les populations du Rwanda, au cas où quelqu'un se souvienne encore de ces péripéties locales datant d'avant la mort si regrettée de tous du Conducator Francois Mitterand, pour ne pas dire d'avant l'apparition de la vie consciente sur cette planète.

Hé bien, osons le dire : le message des écolotrotskistes donneurs de lecons a été entendu, et plutôt deux fois qu'une, un homme dûment AVERTI n'en vaut-il pas deux ma bonne dame ? et peut-être même trois ou quatre, si l'on sait y faire, en termes de « mobilisation civique », avec l'argent des ventes d'armes en Angola, et la collaboration active des salles de rédactions. Non seulement ce grand républicain qu'est Jacques Chirac a-t-il été réélu avec un suffrage qui ferait rêver tout haut un potentat de Corée du Nord ou du Gangsteristan oriental, mais la voix ardente de la démocratie antifasciste a su se faire entendre jusqu'en nos pays voisins.

Désireux de donner un peu de réalité concrète aux ferments d'infection savamment distillés par José Bové, Thierry Meyssan, Martine Aubry ou Jacques Higelin, un courageux militant batave des droits des animaux a su sacrifier quelques années de sa vie pour enfin oser abattre le nouvel Adolf Hitler des Pays-Bas. Cet acte fêté ici à Montréal par nos amis les universitaires anarchistes , comme le 11 septembre avait été commémoré avec moult you-yous de la Bande de Gaza jusqu'au Valenciennois, en passant par l'Université Islamique de Concordia (Émirat du Canadistan), doit absolument être inscrit au fronton du Grand Monument que la Démocratie Parisienne se devra de s'élever à elle-même, lorsque elle aura enfin exterminé tous ses ennemis.

Car il faudra bien que ces fossoyeurs patentés des Droits de l'Homme se mettent ceci en tête une bonne fois pour toutes : tuer un salaud de démagogue populiste d'extrême-droite démocratiquement élu par un peuple qui a passé outre les nombreuses injonctions de nos ligues de vertu et de tolérance, est une CHANCE inespérée pour l'universalisme anarcho-acéphale que nous attendons tous avec impatience depuis au moins 2 siècles, et personne n'a le droit de mettre en doute cette assertion, sans risquer de subir le même sort que ce proto-gauleiter un peu trop blond pour être honnête si vous voulez mon avis de résistant de la 25e heure, et ce à plus ou moins court terme, qu'on se le dise.

Cette action héroïque d'un martyr du végétarisme absolu donne enfin une légitimité à l'assassinat politique, je veux dire le nécessaire assassinat politique systématiquement entrepris à l'encontre des odieux fascistes réactionnaires qui refusent de sucer le membre pédagogique du taliban et qui s'obstinent à manger de la viande de boeuf venue du tiers-monde, ou pire encore, des USA, tous ces fanatiques xénophobes qui ne voient dans notre bidoche communautaire qu'une décoction de charogne trempant dans des vases de purulences virales, odieuse contre-vérité colportée comme on le sait par les agents du Mossad et de la CIA, ne sont-ils pas d'ailleurs derrière les attentats du 11 septembre, manigacant dans l'ombre et de leurs doigts crochus les équipées sauvages de nos amis multiethniques qui attaquent les synagogues ? Elle perpétue en tout cas le combat salvateur mené par nos vaillants destructeurs de Mac Donalds, comme la lutte d'autodéfense de nos manifestants lâchement attaqués par les bourgeoises vitrines de la ville de Gênes ou par quelque passant juif de passage.
Le message est clair : pas de liberté pour les ennemis de la liberté. AUX ARMES CITOYENS !
Gageons qu'il aura été entendu, bien au-delà des expectatives de ceux qui le profèrent.
*
Une des absurdités les plus tordantes de la campagne de l'entre-deux tours m'aura été démontrée en direct par une équipe de télévision de France 2 : s'étant rendue dans un petit bourg alsacien où Le Pen avait cassé la baraque, l'équipe de « journalistes » avait demandé à des électeurs frontistes, sur le ton faussement ingénu qui convient, s'il y avait beaucoup de délinquance et d'immigration dans leur village.
Saisit-on le comique involontaire de ces lobotomiseurs d'ambiance ? Représentants actifs du Village Global Téléplanétaire.com, les voici qui s'interrogent, à l'antenne, le microphone dirigé vers la cible statistique, sur le sens du vote de pauvres indigènes perdus au fin fond de leur cambrousse franchouillarde, sans électricité, ni chauffage central, sans poste de radio, sans quotidien imprimé, sans télévision, et certainement sans la plus petite Zone d'Autonomie Temporaire ni la moindre connexion Internet, vous le pensez bien.

Tout le monde sait qu'on vote aux Présidentielles pour les problèmes de voirie publique ou de remembrement agraire de la commune, et que les neuf-dixièmes de la population rurale francaise sont composés d'abrutis analphabètes parfaitement incapables de lire les éditoriaux de M. Colombani, en tout cas si vous ne le saviez pas, France 2 aura tout fait pour vous en convaincre.

Comprenons-le ainsi : ni les problèmes internationaux (comme le terrorisme islamiste, deux mots que pas un seul candidat de la campagne, sauf Qui-Vous-Savez, n'aura osé prononcer), ni les problèmes zéropéens (pas de pouvoir politique fédéral, pas de Justice, pas d'Armée, pas de Police, pas de Constitution continentale, etc), ni les problèmes nationaux (chômage endémique, corruption maffieuse, éducation en ruine, islamisation des banlieues, activismes régionalistes, antisémitisme virulent, gangsterisme et violences urbaines en courbe explosive, etc), ne sont à la hauteur de ces cortex à peine sapiens qui ignorent tout des délices vraiment trop cools de la vie dans une entreprise de communication transnationale et de vente de t-shirts à l'effigie de Che Guevara vachement impliquée dans le domaine de l'éthique tu vois.
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Tout d'abord, osons établir le constat (d'autopsie devrais-je dire) que la brillante invention du Quinquennat, menée comme une opération de la dernière chance sur le corps du malade, n'a fait qu'emporter le patient. Avec la trouvaille supplémentaire qui a permis de reculer l'échéance législative un mois après les présidentielles, nous voyons se profiler à l'horizon le spectre plus ou moins continuel, plus ou moins réversible, des cohabitations droite/gauche ou gauche/droite, ce qui est, on ne le rappelera jamais assez au monde ébahi par tant de subtilité, la panacée des dialectiques politiques.
La Constitution francaise de 1958 n'est rien d'autre qu'une constitution de crise, crise permanente qui était taillée à la mesure d'un de Gaulle, par lui-même, pour lui seul, et que ses successeurs auront habilement perpétuée pour se maintenir en place.

Par je ne sais quel tour de passe-passe, ou plutôt par quel grandiose programme de rééducation de masse, on a fait croire récemment aux Francais qu'ils vivaient dans une sorte d'équivalent hexagonal des USA, où une adaptation locale de l'amendement Miranda fournirait un ingrédient moderniste pour les dialogues légèrement limités de nos séries télé policières, et où tout le monde se chargerait de conduire sa petite réforme institutionnelle en dépit du bon sens, puisqu'il est devenu évident qu'il était nécessaire de réformer l'Etat, mais que personne ne veut prendre les mesures qui s'imposent pour y parvenir (la République Fédérale francaise, la Fédération Européenne).

Or, je me permets de le rappeler aux lecteurs de ce site, la France a aujourd'hui moins de pouvoir face à l'administration non mandatée de Bruxelles que les habitants de l'Iowa, de Californie, de Floride ou d'Hawaï vis-à-vis du pouvoir fédéral américain (un éxécutif, un congrès, une justice constitutionnelle, tous élus par la souveraineté populaire) et même moins encore que les provinces du dominion canadien.
Donc, puisque Chirac est le plus sûr garant de cette Non-Europe sans avenir, sans projet politique, sans destinée commune, sans la moindre vision, mais avec une chouette monnaie toute neuve, et un corps de fonctionnaires-mercenaires bruxellois à la botte, parions sur le fait que rien d'essentiel ne change, et que tout ce qui reste de vital soit anesthésié.

La France vient de placer aux plus hautes charges de l'État l'homme du status quo, son « gouvernement » en est une sorte d'archétype vrombissant, qu'elle va au demeurant s'empresser de rendre plus immobile encore dès le mois de juin, en élisant une Chambre inhabitable où, on peut il me semble le supposer sans être interné d'office, Chirac et son « Union pour la Majorité Présidentielle » devront soit :
- gouverner avec l'appui de la gauche plurielle ou les spectres de la IIIe République. Auquel cas, Le Pen peut envisager en toute sérénité la prochaine échéance de 2007.
- Gouverner avec le Front National.
- Ne pas gouverner.
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Le « sursaut » civique et républicain évoque alors plutôt la crispation poignante de l'agonie. Bernard-Henri Lévy en passionaria chiraco-démocratique à l'émission de Thierry Ardisson, voilà en effet une couronne mortuaire digne de cette république bananière aux suffrages électoraux plébiscitaires, et à la culture unanimement « mobilisée ».
On me permettra je l'espère d'établir un diagnostic accablant pour les années à venir : on le sait, la réforme générale de l'Etat francais et la construction d'une véritable Europe politique ne sont des slogans très porteurs ni pour Martine Aubry ni pour Nicolas Sarkozy, et pas plus pour Chevènement ou pour Laguiller, et je préfère passer sous silence celui qui surfe allègrement sur cette double impossibilité.
Nous dirons donc par euphémisme que la crise de régime se profile à l'horizon, on osera même rappeler le fait que les historiens, après coup, dénomment immanquablement ces moments de notre République des mots de « période pré-insurrectionnelle ».
Mais il importe plus que jamais - n'est-ce pas ? - de pousser un profond et rectal soupir de soulagement parce que la momie embaumée aura été conduite au Panthéon avec toute la pompe qui convient à ces circonstances.

La Ve République est morte.
Vive la République !

Maurice G. Dantec
Montréal, 10 mai 2002, 00H19 local time