
Portrait Chronic'art
par Maurice G. Dantec le 10/02/1999 Chronic'art
C'est après plus de deux ans d'absence partielle que ce romancier français d'exception revient au devant de la scène médiatique avec son nouveau roman, Babylon Babies, et un album surprenant de musiques électroniques (Le Plan).
Né en 1959, Maurice Dantec fait ses premières armes dans la contre-culture punkoïde et technoïde dans les années 80 avec son groupe Artefact. Après des jobs divers, dont un travail principal dans la publicité, il se consacre à l'écriture au début des années 90. Son premier roman, La Sirène Rouge, sort chez Gallimard à la Série Noire en 1993. Posé en première pierre d'un parcours en devenir, ce roman est une exception dans le paysage littéraire français : plus gros roman de la "Noire" jamais publié, il s'agit d'un road-movie aux accents technoïdes. On y découvre Alice, surprenante héroïne adolescente, qui passe de l'autre côté du miroir du réel, sorte de contre-plongée abrupte dans un univers adulte perverti. Du snuff-movie à la guerre en Yougoslavie, en passant par Kraftwerk et une bonne dose d'héros-in, ce premier roman au succès important intronise Maurice G. Dantec dans le cercle fermé des auteurs français -contemporains- d'exception. Et pourtant le plus inattendu est à venir de la part de cet érudit Nietzschéen et Deleuzien, encore plus autodidacte qu'il en a l'air.
En 1995, il écrit et publie Les Racines du mal, toujours à la Série Noire, qui défie et repousse les limites du genre littéraire. Best-seller étonnant et pourtant salué par la critique littéraire institutionnelle, Dantec navigue entre cyberpunk à la Gibson, new-wave science-fictionnesque comme la pratiquent Ballard, Dick ou Spinrad, le tout arrosé d'une bonne dose de polar hard-boiled. Les Racines, c'est surtout une oeuvre hypertextuelle, une sorte d'adaptation papier d'un essai fictionnel et didactique aux possibilités infinies. Dantec, dès le début de son roman, présente au lecteur ses armes et ses chemins en devenir avec une bibliographie plus ou moins complète du making-of de son livre. Un fourre-tout génial où l'on retrouve aussi bien Gilles Deleuze que Raoul Vaneigem, le Zohar que Kraftwerk. Proposant une liberté absolue à un lecteur en pleine montée schizotropique, Dantec nous laisse l'infinie liberté de pousser les portes de la connaissance de nous-mêmes, d'aller au-delà de ces racines, de découvrir en naviguant via les textes cités, ou juste suggérés, une infinité de mondes possibles.
A cet aspect purement textuel vient s'ajouter une thématique inattendue et traitée de manière oblique : c'est dans un monde empreint de la relativité des concepts, où le Mal apparaît dans ses nuances, ses gradations, ses travers qui font de lui un cousin si proche d'un soi-disant Bien, que les personnages du roman évoluent. Un roman fort en couleur où l'on croise une multiplicité de théories idéologiques confrontées les unes aux autres, un monde où la survie est le maître-mot, et ça par n'importe quel moyen. Dantec joue dans l'obscurité avec son non-héros Schaltzmann, devenir de l'humanité, et une neuromatrice (expansion digitale du cerveau humain) qui a trop lu Timothy Leary et Gilles Deleuze. Une théorie du chaos à part entière donc, pour un roman dont malheureusement la plupart des critiques n'ont retenu de prime abord que le côté "techno", qui n'est qu'une facette de l'oeuvre. Dantec le dit lui-même : "ce que les gens ont vu, c'est uniquement la présence d'Internet, des ordinateurs et d'un réseau, se focalisant sur cette partie forcément très réductrice". Avec le temps, il est pourtant évident que nombres de problématiques émergent de ce roman dense et épais -la perception des mass media est ici remise en cause : pourquoi ce roman, situé à l'interface entre les littératures blanches et les littératures noires, a ainsi réussi à transpercer les barrières de bienséances des littératures, faisant voler en éclats les balises trop vite posées ? Au-delà d'une remise en question idéologique, Dantec a permis d'ouvrir les portes du canon et du genre littéraire à ce que certains auraient pu classifier dans un élan méprisant comme sous-littérature. La chaotation thématique fait ainsi place à une chaotation générique. (...)
Preuve s'il en est de cette entrée du loup charbonneux dans la bergerie lactée du canon littéraire Français, Dantec inaugure l'été suivant le feuilleton d'été du Monde, à l'occasion des 50 ans de la Série Noire. Avec Là où tombent les Anges, le virage vers le Cyberpunk est encore bien plus marqué : univers prototechnologiques, projections diverses et mondes parallèles font de cette nouvelle un hommage direct au "Neuromancier" de Gibson ou au sous-estimé et très Burroughsien roman de Philip K. Dick, Substance Mort. Poignard d'acier au coeur de la violence du réel, la nouvelle ouvre en beauté une série d'écrits de la Série Noire, et se démarque très nettement des nouvelles à venir par sa volonté de faire copuler les genres, à transgresser les limites de la bienséance littéraire, cette volonté politiquement correcte de rester dans son domaine, et adoptée des deux cotés par les écrivains polar et littérature blanche.
Avec ce succès retentissant et surprenant, Dantec devient connu dans les milieux littéraires mais aussi populaires avec des passages TV (Nulle Part Ailleurs, Cyberculture, etc.), radios et de nombreux articles dans la presse. Une version cinématographique de ses romans est en cours (sont pressentis Olivier Mégaton pour réaliser La Sirène Rouge et Jan Kounen pour Les Racines du mal). Fin 1998, Dantec clôt le numéro spécial des Temps Modernes sur la littérature-polar avec un essai intitulé "La fiction comme laboratoire anthropologique expérimental", où il fait le point sur ses rapports au réel, sur sa volonté de faire violence à une pseudo réalité universelle, de relayer le chaos en bon "sismographe des changements en cours". Dans un monde en mutation, il affirme que nos dialectiques culturelles sont elles-mêmes en porte-à-faux, "soumises sans ménagement à l'interrogation supercritique". Pas plus de réalité que de normalité ou de Bien et de Mal donc dans la fiction de Dantec, une fiction qui, comme il l'affirme lui-même, fait "avouer" le réel, un réel qui ment en permanence.
Dans cette même veine d'essai didactique, il signe, début 1999, "Millenium Machines, boîte à outils théoriques pour le troisième millénaire", publié en exclusivité sur le Web par le magazine électronique Art Zéro. Là encore, dans un style direct et limpide, il expose sa vue d'un présent darwiniste, subissant la mutation.
Dantec écrit en samplant les sources littéraires, sorte de réécriture actuelle d'une machine plus ancienne et séculaire de textes amoncelés. Rendant vivant la matière-texte, c'est tout naturellement qu'il revient progressivement à la musique, tout d'abord en "invité", en 1997, dans le groupe français No One Is Innocent, puis de façon radicale et plus impliquée au côté du guitariste/électroniciste Richard Pinhas, fondateur du mythique groupe Heldon dans les années 70, groupe dans lequel figurèrent Gilles Deleuze et Norman Spinrad. Avec un album intitulé Only Chaos is real, à venir en Septembre 1999, et où l'on retrouve Dantec avec Pinhas, Norman Spinrad et de nombreux musiciens, l'écrivain signe des textes acerbes servis par une musique violente, hautement technologique, aux strates musicales claires et densifiées. Parallèlement, il lance conjointement avec Richard Pinhas un projet Electronica, Schizotrope, où il lit des textes du philosophe Gilles Deleuze, tandis que Pinhas morphe les voix et joue sa musique métatronique inspirée de Robert Fripp et des courants électroniques actuels.
Exilé au Canada, Dantec revient bientôt en France pour nous présenter conjointement son nouveau livre, Babylon Babies, et son album Le Plan (Sub Rosa) lors d'un concert parisien exceptionnel le 1er Avril, à la Maroquinerie, en compagnie de Richard Pinhas et du groupe londonien Scanner. Avec cette actualité frémissante, il est donc plus que jamais temps de partir à la rencontre de l'oeuvre protéiforme de Maurice Dantec, romancier des réels au même titre, outre-Atlantique, que Bret Easton Ellis, Philip K. Dick et William S. Burroughs.
Jérôme Schmidt