
Niet !
par Maurice G. Dantec le 01/05/2005 Ring
Aussi, dans la mesure où elle est, comme Nietzsche, restée agnostique, la société européenne ne peut-elle plus se relever des coups portés par Nietzsche que pour célébrer la solennité de son anéantissement et se griser du drame de sa mort.
(Raymond Abellio, Assomption de l'Europe)
1.)NEIN OR NIET
Dans quelques jours, le
peuple français, ou ce qu'il en reste, va être appelé aux urnes afin - comme on
le dit dans les journaux - de « choisir son destin ». Nous allons rapidement
constater de quel type de joyeuse arnaque ce « choix » et ce « destin »
participent mais, comme en préambule, il va falloir vous préparer à cette idée
toute simple : les petits papiers qui vous présentent « l'alternative »
contiennent une erreur fondamentale sur laquelle il nous faut nous pencher sans
plus tarder : on vous y invite en effet à opter pour un « OUI » ou pour un
« NON » à une « constitution européenne » sur laquelle nous reviendrons plus
tard en détail.
Mais vous n'allez pas choisir entre « OUI » et « NON ».
Et non !
Car - et oui ! - cette « alternative » n'en est pas une, elle masque une terrible univocité, réplique invertie et démoniaque de cette Univocité de l'Être dont parlait le théologien Duns Scot, il y a des siècles. Cette univocité est bien celle du Diable car elle est à la fois invisible et hypermédiatisée, innommable et contaminant tous les noms : elle vous dit « OUI-OU-NON » mais en fait elle indique :
NON OU NON.
En d'autres termes, que je vais essayer d'expliciter, le diable, quoique sans vraiment deviner la portée de son geste (en cela il est définitivement trop humain), vous engage à choisir entre DEUX NONS, et il est vrai que ces deux « négations » délimitent paradoxalement une frontière identitaire intra-continentale, un abîme entre DEUX NOMS, entre DEUX EUROPES, qui ne fera que s'approfondir, car ce « Mur » a déjà existé, durant près d'un demi-siècle, et ce que nous n'avons pas voulu voir, lorsqu'il s'est « effondré », c'est qu'il ne faisait que s'inverser, ou plutôt inverser ses polarités, c'est-à-dire substituer l'Est à l'Ouest et vice-versa, le passé et le futur, la tyrannie et la liberté, nous n'avons pas voulu voir que tandis que les peuples de l'orient européen sortaient du totalitarisme, nous, à l'occident, nous inventions le nôtre.
Et c'est pour cela que si sous le fallacieux « OUI-OU-NON » que les technocrates bruxellois vous présentent se cache en fait le rire du diable et son « NON-OU-NON », le diable, à son tour, se trouve face à sa limite lorsque la vérité s'extrait, au grand étonnement du Conseiller Fatal, sous la forme d'une osmose sémiotique étrange mais qui DIT ce qui doit être dit, soit, très simplement :
NEIN OR NIET !
Les barons de Bruxelles et leurs bourgeoisies compradores ont depuis longtemps fait leur le rire du diable. Chaque jour, ils en laissent des millions de traces comptables.
Il fallait très vite, dès les années 80, placer les peuples devant cette fausse alternative : il fallait leur laisser le choix entre LE NÉANT ET LE NÉANT. Comprenez bien l'ignoble stratégie qui a guidé les pensées de ceux qui proposèrent Maastricht, Amsterdam, Nice, et jusqu'à cette constitution turcopéenne, qu'on pourrait sans doute aller ratifier à Ankara :
Il fallait laisser le choix entre l'Europe des Commissaires et l'Europe des « Populistes »; si l'on me permet une simplification que j'espère parlante : Il fallait que l'option s'établisse entre la NON-Europe de Chirac (ou de Hollande), et la NON-Europe de Le Pen (ou de Besancenot).
Il fallait ainsi laisser aux Européens le choix de la corde qui servirait à les pendre, on leur devait bien ça, à ces braves peuples occidentaux ! On irait même jusqu'à inventer une monnaie unique qui permettrait à toutes ces nations autrefois séparées par l'Histoire de s'acheter, d'un bel ensemble démocratique, et sans taux de change rédhibitoires, la dite longueur de corde nécessaire à leur éviction de ce monde qui se fera désormais sans elles, plus encore que contre elles.
Voici donc le « choix » qu'on vous a laissé, vous qui furent contés par Homère il y a près de trente siècles, voici le « destin » qui à vous se manifeste : En votant OUI à la « constitution européenne » vous voterez précisément NON à toute « constitution de l'Europe », en votant OUI au projet infâme des eurojacobins, vous direz NON à toute « destinée manifeste » de la civilisation que vous êtes‑ peut-être - encore en mesure d'inventer, et c'est donc bien en opposant un NON catégorique à cet hideux piège (méta)politique qu'il vous reste ‑ peut-être ‑ une chance de l'éviter, juste à temps.
Car il faut bien comprendre cette double inversion : le OUI chirako-giscardien, ce OUI-OU-RIEN, répété jusqu'à plus soif, c'est le NEIN haineusement prononcé contre l'héritage du christianisme européen qui n'est même plus, dès lors, ne serait-ce qu'évoqué dans l'immonde papelard que ces barbons osent parer du nom de « Constitution ». Quant au fameux NON des « Populistes », suprême ruse de « l'Histoire », il n'est rien d'autre qu'un JA au status-quo, et masque donc une sorte de message occulte disant en fait OUI-AU-RIEN.
Par conséquent VOTRE NON, lorsque vous oserez le dire, lorsque vous oserez le faire, par delà les figures imposées de la double inversion NON/JA, OUI/NEIN, ce vrai NON sera le même que celui que jetaient à la face de leurs bourreaux tous ceux qui ont osé, au cours du fameux « Siècle des Camps », résister à l'oppression communiste, votre NON sera le NIET que les Russes, les Ukrainiens, les Géorgiens, les Serbes, les Kirghizes et, très bientôt, les Azéris et d'autres peuples du Caucase, ont envoyé (ou vont bientôt le faire) aux tenanciers des ruines post-soviétiques qui avaient, on ne sait trop comment, survécu à la désintégration de l'URSS.
Votre NIET, du coup, sera aussi un YES définitif à l'autre Europe, celle qui n'existe pas encore, celle qui semble toujours se refuser à vouloir naître, celle qu'il vous reste à faire.
Celle qu'il vous faut inventer avec ces peuples qui ont connu et vaincu la bêtise totalitaire « démocratique ».
2.)JA WOHL ILI NOTHING
C'était donc OUI-OU-RIEN ou bien OUI-AU-RIEN, ce qui revient très exactement au même, et ce le fut durant deux bonnes décennies, pendant lesquelles tout le ban et l'arrière ban des potinières de la politique, intellectuels, journalistes, critiques, « artistes », fut mis à contribution afin de bien faire avaler la pilule, enrobée de tous les MOTS MAGIQUES nécessaires pour rassurer les peuples et effrayer, juste ce qu'il fallait, les citoyens qui les composent à l'idée d'un quelconque changement de direction.
Personne, c'est étrange, n'osa affirmer l'évidence, à savoir que c'était OUI DONC RIEN car, « en face », dans le camp du Néant « opposé », là où le diable, dans sa malicieuse facétie, a disposé un miroir truqué de prestidigitateur, on prétendait évidemment que son « NON » représentait quelque chose, je veux dire qu'on faisait croire, pour la survie de son fonds de commerce, qu'il y avait bien UN OUI, et donc UN NON, et par conséquent qu'une réelle alternative existait.
Mais nous l'avons vu, cette alternative n'existe pas sous cette forme, elle ne peut être perçue que comme un au-delà de la fausse question posée par le diable de l'antipolitique.
Car votre NON, ce NIET qui va peut-être marquer l'heure de votre réveil civilisationnel n'indique de fait aucune certitude, au contraire puisqu'il s'agit du VRAI NON/NIET que recouvraient les simulations du FAUX OUI/NEIN, c'est à dire cette dualité à la fois factice et réelle, irréelle et factuelle, dans laquelle les Commissaires et les « Populistes » jouaient parfaitement leur comédie, et avaient enfermé les consciences comme à l'intérieur de leur théâtre.
Votre NON ce peut être le début du retour de l'Histoire, c'est à dire du risque, de la destruction créatrice sans cesse renouvelée, votre NIET peut enfin mettre un terme à la prison sémantique du « Ja Wohl Ili Nothing », du OUI-OU-RIEN dans laquelle on a enfermé le peu de conscience collective qu'il vous reste. Au dehors, juste au-delà des murs, des barbelés, des miradors du Camp s'étendent les espaces infinis des vrais horizons, écartelés entre tous les possibles qu'ils recèlent, au delà de la sinistre enclosure du Ja-Wohl-Ili-Nothing Correction-Center il y a le doute, qui va de pair avec la vraie foi, il y a les authentiques questions et les grands artifices humains pour les résoudre, il y a une absolue affirmation du monde, un OUI-AU-MONDE dont le sous-texte hurle : et donc NON-À-VOTRE-IM-MONDE.
3.)ZEROPA AD LIBIDUM
La « constitution européenne » qu'on vous demande, de toutes parts, et de façon de plus en plus panique, d'approuver sans réserve contient plus de quatre cent amendements fondamentaux. Un chef d'½uvre de minutie bureaucratique, fort bien héritée de notre tradition jacobine qui allait jusqu'à émerveiller Edmund Burke lui-même qui disait, à propos du monumental édifice juridique républicain: « on s'étonne qu'une nation aux moeurs si légères ait pu produire une telle somme de labeur ! »
400 amendements : Je ne suis pas sûr qu'une micro-fraction des députés de l'assemblée nationale pourrait vous en citer nommément le dixième, mais je sais déjà qu'ils seront, tous en choeur, les premiers à vous en faire la promotion, comme de vulgaires bateleurs ignorant la provenance et la composition de la camelote qu'ils vendent à la sauvette !
Il y a quelque chose que, je crois, on a essayé de vous cacher, durant toutes ces années, et si on l'a fait avec une telle ardeur et une telle efficience, je suppose qu'il y avait d'excellentes raisons pour cela.
Ce qu'on a essayé de vous cacher c'est que LES MOTS AVAIENT UN SENS.
Et pourquoi donc a t-on fait cela ? Précisément parce que dès que l'on comprend que les mots ont un sens, on saisit qu'ils sont des pensées mises en actes, et qu'ils sont en mesure non seulement de « transformer le monde » (abstraction néo-darwiniste que les sociétés sans avenir emploient communément) mais bien, littéralement, de le faire, ou le défaire.
Il fallait donc vous empêcher de comprendre que tous ces mots, qu'on allait laborieusement empiler telle une tour de briques sans la moindre cohérence, sinon celle du vide, recelaient, en dépit de tous les efforts déployés pour l'anéantir, encore un sens. Il fallait vous empêcher de comprendre que tous ces mots, qu'on allait essayer de vous faire acheter, grâce à une bonne campagne de publicité, étaient en mesure de faire ou de défaire un monde.
Il fallait vous empêcher de penser à la gravité presque indicible de votre acte.
Il fallait vous empêcher de penser tout court, c'est à dire de mettre en mots vos actions, et vos mots en action. Il fallait, par exemple, vous empêcher tout bonnement de LIRE.
De LIRE LES MOTS.
LES VRAIS MOTS.
CEUX QUI ONT UN SENS.
CEUX QUI CRÉENT ET QUI DÉTRUISENT DES MONDES.
Comme je l'ai rappelé plus haut, la « constitution » invertébrée du mollusque que l'on veut fabriquer à Bruxelles est composée d'au moins 400 amendements chargés d'harmoniser ce « machin » qui n'est rien d'autre qu'un comité de syndics de propriété.
On pourrait probablement passer en revue chacun de ces articles, de demi-solde, et y trouver de quoi sustenter notre rire pour quelques siècles mais, je pense que personne ne l'a vraiment noté, notre explosive hilarité aurait dû s'initier bien avant.
Dès l'apparition du CHIFFRE.
400.
C'est à dire plus de 10 fois le volume de la Constitution américaine !
Ce CHIFFRE est un MOT.
Il a un sens.
Un sens ésotérique. Et ce sens est mystérieusement mis en lumière lorsque l'on compare, non pas le volume, ni même le contenu des amendements des deux constitutions, mais tout simplement lorsque l'on s'amuse à LIRE leurs préambules respectifs.
Et même, il faut aller jusque là, comme dans une étude sur les fractales, descendre jusqu'à l'atome fondamental, l'élément « constitutif », c'est à dire aux TOUS PREMIERS MOTS qui ouvrent chacune des deux « constitutions ».
Il faut simplement laisser LES MOTS DIRE CE QU'ILS ONT À DIRE.
La Constitution des États-Unis d'Amérique, rédigée en 1776, commence très exactement par ces mots :
WE, THE PEOPLE...
Un peu plus loin, vous notez l'occurrence d'un : UNDER THE LAW OF GOD.
La "e;constitution"e; zéropéenne qu'on a le toupet de vous présenter comme le fondement possible d'une quelconque "e;union politique"e; commence, elle, par ces mots ci :
NOUS, SA MAJESTÉ LE ROI DES BELGES, suivis de toute la nomenclature des Chefs d'État, classés par ordre alphabétique (!), c'est à dire de tous ceux qui aujourd'hui vous ordonnent presque de voter comme il faut, bien rangés dans leur mausolée verbal qui préfigure assez bien le colossal tombeau de famille que l'on est en train de vous construire.
We, the people...
Nous, Sa Majesté le Roi des Belges...
Chaque fois qu'un soprano du OUI-OU-RIEN fait désormais élever sa voix de castrat, en dépit des efforts que je prodigue pour échapper aux nouvelles, je ne peux m'empêcher de me répéter ces DEUX PHRASES : We, the people. Nous, Sa Majesté le Roi des Belges.
Répétez les vous aussi, à l'occasion, en cas de doute, si jamais une émission spéciale avec Drucker et Ardisson, improvisée sous la forme d'un Eurothon, finissait par ronger votre instinct, pourtant de plus en plus sûr, au vu des derniers sondages d'opinion.
We, the people...
Nous, sa Majesté le Roi des...
En deux petites locutions, vous avez effectivement le choix, comme illuminé d'une aveuglante clarté.
Avec ces deux préambules, avec ces deux fractales de MOTS DONT LE SENS FAIT OU DÉFAIT LES MONDES, vous avez face à vous l'alternative entre la mort et la vie, entre le faux oui et le vrai non, vous avez le choix entre NEIN ET NIET.
Vous avez le choix de faire comme les peuples de ce qui fut l'Est communiste en prenant, pour de bon, votre destinée manifestement en main, ou de finir, sans doute assez benoîtement, par disparaître de l'Histoire des hommes.
Maurice G. Dantec
Montréal, le 1er mai 2005