
Mon Amérique est une femme Afghane
par Maurice G. Dantec le 18/01/2002 Cancer!
À tout moment de l'histoire, c'est l'Occident du moment, en tant que civilisation « avancée », qui est le lieu historique de l'émergence du Nous transcendental néantisant l'histoire.
Raymond Abellio - La structure absolue.
La Nuit fut désormais le sein fécond d'où naissent les révélations.
Novalis - Hymnes à la Nuit.
Prévenons d'entrée de jeu notre lecteur occidental nourri au pop-corn du post-modernisme et de l'activisme humanitaire : ta fin est désormais écrite dans l'histoire. C'est-à-dire dans sa fin même. Une narration incompossible avec les autres - pour reprendre le terme de Leibnitz, un obscur philosophe datant d'avant 1968 - est en train de rédiger ton testament. Il était temps. Et les Temps, en effet, sont venus.
Dernier Homme, ton dernier jour est arrivé, profite bien des 750 grammes d'oxygène que tes poumons insuffleront et exsuffleront pour la dernière fois, tâche de faire en sorte qu'un peu d'hémoglobine, par ce fait, alimente un moment les cellules de ce qui te tient lieu de cerveau, s'il n'a pas été remplacé entre-temps par une intelligence artificielle interactive.
Vois maintenant, depuis ton appareillage de perfusion clinique, l'Époque qui vient de naître sous nos yeux ébahis, en cette date du 11 septembre 2001. Oui, comprends qu'il ne s'agit pas d'un événement, sous quelque appellation qu'on l'entende, mais comme Hegel l'avait perçu avec la Révolution Française, de l'ouverture critique d'un âge nouveau pour ce qui reste de l'humanité ici-bas.
Comprends-le comme tu le pourras, entre un cours de « cultural studies » et une manifestation de « vigiles » - qui portent bien leur nom en effet - devant l'Ambassade d'Israël : L'effondrement gémellaire des tours du World Trade Center dessine en creux l'abîme qui s'est ouvert sous nos pieds. Comprends-le comme tu le pourras, en effet, toi qui demandais il n'y a pas si longtemps sur internet qu'on « intervienne » poliment et pacifiquement auprès des Emirs autoproclamés d'Afghanistan pour qu'ils cessent leurs atrocités commises au nom de Dieu envers les femmes de ce pays, violées auparavant en masse par les troufions soviétiques, puis lapidées en public par les mercenaires de la Légion Arabe, dans un stade de football où des hooligans en turbans défaisaient la Loi et souillaient le Nom de Dieu tous les jours, oui tâche de bien réaliser ceci : l'acte terroriste du 11 septembre marque en fait la fin du règne de la Terreur, au sens de « fin du règne de la pensée humaine en tant qu'incarnation positive de l'histoire », et en cela tes épigones ont raison, il s'agit bien de la « fin de la liberté », comme on le proclame avec moults you-yous de pleureuses dans le Monde Diplomatique et les torchons anarchistes, mais ces pauvres démocrates sans peuple ni pouvoir ignorent bien sûr que Terreur et Liberté sont des corrélatifs indivisibles, depuis que la Révolution Française, par ses guillotines, et Sade, par ses écrits méta-humains, en ont apporté la preuve.
Car ils ignorent tout de ce qui fonde la liberté, ils ne savent même pas comment elle surgit, au coeur d'un non-être, en état de manque absolu, et qui se produit en osant investir le métacentre du Langage de la puissance de la Liberté, moment d'invention de la Terreur, moment où l'homme ne devient pas libre en tant qu'individu, mais en tant que figure universelle de la Liberté, moment d'Absolu, et de Néant, où la mort elle-même n'a plus aucun sens, pas plus de sens que des têtes coupées comme des choux, et qui roulent dans un sac rempli de farine, sous le tranchant mécanisé du couperet démocratique. Comment pourraient-ils même, sans ruisseler de frayeur, oser t'apprendre en quoi elle consiste, et ce qu'elle détruit en corrolaire, cette liberté sur laquelle ils répandent sans arrêt leurs bavardages, oui, comment pourraient-ils deviner ce qui est en jeu, eux qui en ont fait une idole positive de plus, eux qui l'ont prostituée au nom de la Raison sur les trottoirs de la « Cité », et qui désormais s'étonnent que lorsque son chant se fait à nouveau entendre, il soit rythmé du bruit sourd des bombardements, comme l'écho ouvert vers l'infini de l'impact des avions de ligne dans le cristal des tours ?
La grande sauterelle cavernicole a RÉÈLEMENT actualisé les visions des Saintes Écritures, comprends-le bien, petit terroriste universitaire, elle est à coup sûr - au-delà de tout ce qu'elle attendait - la figure du minable antéchrist que notre sinistre momentum historique méritait. En cela, il faut lui reconnaître d'avoir été l'idiot utile de sa propre farce, et l'instrument aveugle, et halluciné, des plus hautes Oeuvres, il annonçait en effet la venue de l'Armageddon. Pour ceux qui ne s'en seraient pas rendu compte, les Quatre Cavaliers de l'Apocalypse sont bien apparus un beau matin, dans le ciel de septembre, sur la côte est des États-Unis. Mais les Textes ne sont pas écrits pour êtes lus, c'est bien connu.
Voilà pourquoi, petit homme de la contestation-marchandise permanente, l'acte « terroriste » de Ben Laden, son programme post-moderniste n'étant que l'accomplissement de tes meuglements d'animal manifestatoire, a totalement manqué son coup : il n'a, au fond, terrorisé personne. À part les témoins directs et indirects du simple événement factuel, de toute façon télévisuel, des fatals impacts. Au contraire, il a réveillé le dragon endormi de l'Amérique impériale, et celui-ci s'est chargé de réduire en poussière son avenir de designer urbain. Ce que Ben Laden et ses gangsters islamistes, désormais terrés dans leurs souterrains, ne pouvaient certes pas imaginer, c'est que cette icônographie des tours en implosion renvoyait directement à la nouvelle modalité de l'infra-monde en cours d'actualisation : le renversement du renversement. De grand Terroriste anti-mondial le voilà devenu specimen de l'ultime Touriste universel, son Club-Med est une série de grottes situées au Kashmir, en Somalie, ou sous des tonnes de roche afghane, ses G.O sont des mollahs incultes et des égorgeurs professionnels, ses activités préférées consistent à se filmer sur une caméra vidéo en se prenant pour Mahomet et à envoyer au martyr ses « frères palestiniens ». L'année précédente il faisait exploser des Ambassades et des statues bouddhistes multimillénaires, on disait que l'Unesco menaçait à tout instant de lui envoyer Bernard Kouchner.
Essaie alors, toi qui croît que la liberté se mesure à ton confort, comme celui de « voyager » partout dans le monde selon tes congés payés, et tandis que ton dernier souffle vide ta cage thoracique des quelques grammes résiduels d'une atmosphère polluée par tes interminables déplacements, de bien prendre conscience de ceci : à travers ce crime de guerre non-déclaré par un non-État théocratique à la méta-démocratie impériale américaine nous pouvons d'ores et déjà saisir la topologie de l'économie générale de cette IVe guerre mondiale, devenue notre mode d'existence pour le 21e siècle : une guerre ouverte, entre réseaux, une guerre sans « ligne de front », une guerre a-topique, métastable, une « guerre de troisième espèce », et dont le theâtre d'opérations est l'humanité tout entière, jusqu'à son ontologie génétique ; ce n'est donc pas l'effondrement de l'Impérialisme Économique Global que celui des deux tours accompagne, au contraire, puisqu'il s'agit en fait de l'écrasement sur lui-même de l'humanitarisme post-moderne, et foncièrement anti-politique, qui veille sur nos consciences depuis 1945. Et par cela même, laisse-moi te dire que la genèse d'un processus cosmopolitique, authentiquement porteur de liberté et de connaissance, et donc d'une Terreur nouvelle, est en train de voir le jour. Mais il me semble devoir encore maintenir tes yeux ouverts pour quelques instants, par la force si nécessaire : Il faut que tu te dises qu'enfin - peut-être - la vérité révélée par Nuremberg retrouvera ses assises, après un demi-siècle de culpabilité moralitaire, il faut que tu te dises, j'espère avec la plus grande terreur, que seuls des tribunaux militaires ont en effet le droit de juger les crimes de guerre, et que seule la peine de mort est en mesure de les sanctionner.
La Liberté est Morte, Vive la Liberté !
*
Car cette « liberté » que tes petits compères des journaux et des rassemblements pétitionnaires nomment telle, ce n'est que la batterie de droits que la société d'élevage démocratique avait mis en place pour te sustenter, toi qui croit être un « individu », et pis encore, croit être « membre d'une communauté sociale ». Et qui, plus grave encore, à force d'y croire l'est effectivement devenu.
Mais Ben Laden n'est pas autre chose que l'androïde terminateur du régime que cette « liberté » imposait. Fils déviant d'un constructeur de routes bédouin, qui rajoutait au désert de silice celui du béton, il n'avait d'autre avenir que celui d'entrepreneur en démolitions générales. L'argent pétrolifère mène à tout, pourquoi pas au jihad ?
Aussi, petit homme occidental perclus de tes maladies auto-immunes, apprend que si la Terreur est morte enterrée par l'acte même du terroriste ultime, c'est parce que la Liberté devait périr pour qu'enfin elle advienne.
Il faut bien sûr que tu comprennes, au dernier instant de ta pauvre existence, que cette liberté, impériale, dominatrice, civilisatrice, est une guerre sans cesse recommencée contre les tyrannies de l'ignorance, et la volonté de servitude. Cette « liberté » c'est précisément par l'anéantissement préalable de l'ONU, cette mère maquerelle des peuples et des nations, qu'elle est en train de faire craquer le monde qui t'a vu « naître », toi qui pourtant était déjà mort avant ta conception, cette liberté, elle est en train faire s'élever des tours invisibles depuis les souterrains où elle conspire, cette liberté - ne le vois-tu pas dans un pénultième battement de tes paupières? - ce n'est pas celle de l'humanité qui a pris possession de notre orbicule terrestre, puisqu'elle s'avère incapable de la vivre comme un absolu - la liberté OU la mort -, cette liberté, vois-tu, c'est d'abord et avant toute chose sur ton cadavre qu'elle se réalise, c'est du coeur même des déserts que tu fais croître, comme le savait Nietzsche il y a plus d'un siècle, que s'élève déjà le haut Mur de la Parole, celui qui a tout jamais disjoindra l'homme de lui-même, pour la Gloire du Christ Ressuscité.
*
Alors tant pis si tu m'as déjà quitté, devant les mots qui t'effraient, ou dont tu te moques, ces mots te poursuivront quand même, car désormais, je sais que tu le pressens, le langage semble sur le point de se terminer lui aussi, et cette mort annonce sa résurrection, enfin devenue possible, mieux encore : elle annonce sa transformation imminente en Logos résurrectif. Cette mort était attendue, tu t'en doutes. Cette mort du langage était devenue l'impérieuse nécessité à laquelle la Parole devait s'attacher, afin de faire ressurgir le Verbe des déchets que la « culture » aura entassé sur sa pauvre dépouille.
Alors, même en ton absence, mes mots marqueront ta non-conscience
:
L'Amérique, par dessus l'Europe avortonne, s'engage dans le processus du
basculement historique des Alliances. Le condominium Russo-Américain a été
expurgé du rêve du XXe siècle, et c'est en Afghanistan qu'il prend corps, que
l'impossible devient possible, c'est au coeur de cette terre d'hommes et de
femmes farouchement et instinctivement opposés à la tyrannie, au coeur de cette
terre d'Islam soufi et chi'ite que la Légion Arabe de Ben Laden et des Talibans
wahabbites avait élu domicile. Mais ce domicile fut leur tombeau, comme il avait
été celui des marxistes soviétiques. Tâche de l'entrevoir comme une Sainte
vérité révélée : L'homme qui tenait tête aux Talibans, seul dans son fief, cet
aristocrate qui avait défait l'Armée Rouge « grâce au Coran et au Stinger » -
comme il se plaisait à le dire lui-même -, ce guerrier de la Liberté et de la
Foi qui repartit de France trois mois avant sa mort avec une poignée de mains du
président Chirac et des cacahuètes socialistes - oui, cet homme nommé Shah
Massoud, est le véritable vainqueur de cette guerre. Du coup nous revient
l'exclamation paulinienne : Mort, où est ta victoire ?
Oui, petit homme, toi qui est la mort incarnée, où est donc ta victoire ?
Alors essaie de saisir cette image, si tu le peux encore, s'il te reste une
once de compassion qui n'aura pas été carbonisée par le doucereux napalm des
idéologies humanitaires, oui, vois maintenant la Statue de la Liberté éclairant
le Monde devenir enfin l'icône dévastée de la conscience en mouvement, de la
conscience en scission avec le monde, et avec elle-même.
Ne la vois plus, si
tu peux encore voir quelque chose, comme une simple madonne républicaine
porteuse de livres et d'un flambeau.
Considère maintenant qu'elle est voilée, comme toute vérité, comme toute
lumière. Appréhende cela avec toute la terreur que tu es encore capable de
fournir, en tes derniers instants, oui, l'Amérique est désormais gardée par une
femme Afghane. Le fait que la ville de Kandahar, ancien bastion taliban, soit
désormais devenue l'antichambre des tribunaux militaires américains (et non pas
ceux de l'administration onucratique) qui jugeront les criminels d'Al Qaeda
n'est pas qu'un simple symbole univoque. Car il se dédouble du fait que
désormais la vérité est voilée, donc vivante, à l'entrée d'Ellis Island. Cette
vérité est celle de la Terreur qu'engendre la métamorphose brutalement
actualisée de l'Amérique en Empire (post)Humain, en cette passerelle en attente
d'être ouverte depuis 1500 ans, entre Rome et Jerusalem. Cette vérité est
incarnée par les seules femmes vraiment libres de cette planète. Et si elles
sont libres, c'est parce qu'elles ont vécu jusqu'à son point de dissolution le
règne universel de la Terreur.
Elles portent un voile que la Loi du Prophète
considérait avant tout comme une Sainte protection contre les abus des hommes,
mais elles ont failli être exterminées par ceux à qui tu voudrais qu'on concède
maintenant quelques faveurs humanitaires, alors que la seule justice expiatoire,
en dehors de leur exécution, serait de les livrer à leurs victimes, après qu'il
eussent traversé l'Hindu Kuch sur les genoux en implorant le Tout-Puissant.
Pathétique rogaton du révisionnisme en temps réel, comprends-le si tu le
peux alors que tu t'éteins dans le souvenir d'un siècle qui n'aura été grand que
de tes turpitudes, la Femme Afghane qui veille sur la liberté est armée d'une
torche qui vient en un instant de consumer tes pauvres certitudes.
Maurice G. Dantec -
Écrivain occidental,
Montréal,
Amérique du Nord, le 18 janvier de l'An de Grâce 2002