
Métacortex : sept questions pour la fin d'un monde
par Maurice G. Dantec le 31/08/2009 Black Box United
Métacortex, par Maurice G. Dantec – éditions Albin Michel

SEPT QUESTIONS POUR LA FIN D’UN MONDE.
Entrevue réalisée par Karen Sedviv ; Route 138, Québec, Canada –
copyright 22 août 2009 - pour Black Box United
Étant une des rares personnes privilégiées à avoir pu lire votre manuscrit sur épreuves, je ne vais pas m'appesantir ici sur l'intrigue, je dirais plutôt le "noeud d'intrigues" qui constitue la base « narrative » de votre roman. Je préfère par exemple vous demander en quoi consiste précisément la trilogie Liber Mundi et comment ce livre s'y insère. D'autre part, avez vous déjà pensé au volume trois ?
La trilogie Liber Mundi est tout sauf une saga à personnages récurrents, basée sur une « série » d’aventures. En fait, Métacortex n’est pas à proprement la « suite » de Villa Vortex, il est la « poursuite » de Liber Mundi. Les seuls « personnages récurrents » de ces romans sont INHUMAINS : la Cité/Polis/Police/Politique ; l’impact des technologies et de la post-industrialisation sur l’être humain et les sociétés où il réside ; la désintégration ontologique/phylogénique engendrée par la domination de la Technique-Monde ; la seconde guerre mondiale ; les grandes idéologies totalitaires du XXe siècle, la Loi, le Crime, le Châtiment, le Sacrifice, la notion de « personne », la présence d’une « Maison » (deimos). Chaque volume est une « reprise » de ces éléments fondamentaux, mais placés dans des contextes spatiaux et temporels différents. Métacortex se déroule au Canada, dans une dizaine d’années. « je ne pense pas » au volume trois, il est déjà en train de se penser, depuis longtemps, quelque part dans mon système nerveux central.
Métacortex fait constamment référence à la Chute de l'Homme comme cause de la Chute du Cosmos, la narration nous guide droit vers une sorte de réplique finale de cette Chute Générale, comme si la fin de la Chute était le miroir de son début ?
Oui, d’une façon invertie : cette fois c’est la Chute du Monde tel qu’il se l’est construit qui entraîne la Chute de l’Homme tel qu’il s’est déconstruit. Cette « seconde » Chute ne termine pas la première, elle la poursuit, ou plutôt la « reprend », et ouvre ainsi une Époque en tant que telle.
Le roman est constitué de deux lignes de vie constamment entrecroisées : celle du personnage principal, flic de la Sûreté du Québec, et celle de son père, ancien Waffen SS, pouvez vous expliquer pourquoi vous avez choisi de telle figures ?
Il y a plusieurs réponses à votre question.
Tout d’abord, encore une fois, la trilogie Liber Mundi doit obéir à un certain nombre de lois structurales. Parmi elles, la présence d’une ligne de tension entre le point alpha et le point oméga d’une époque. Dans Villa Vortex on partait du 9/11/89 (chute du Mur) pour arriver au 11/9/2001 (chute des Tours). Métacortex demandait une autre synchronicité, celle de toute l’époque que nous avons vécue depuis la seconde guerre mondiale et qui, je pense, est sur le point de s’achever dans un chaos singulier que j’essaie de décrire : co-présence de conspirations politico-militaires et « criminalo-culturelles »,. co-présence d’organisations supranationales et de micronations néoféodales, co-présence de technologies de pointe et de la fin de la Technique, co-présence de la dictature du langage et de la fin du Logos, co-présence de tous les matricules. C’est le Monde qu’auront laissé les Nazis, avec l’ONU, à la charge du binôme impérial Russie/USA.
Ce premier axe de tension se voit toujours repris, ainsi, dans Villa Vortex, la polarité Chute du Mur-Chute des Tours est-elle "englobée" par toute l'histoire du 20e siècle dont le nexus tout autant que les termes se trouvent à Sarajevo; De manière analogue, dans Métacortex, la ligne de tension 1945-2018 apparut assez vite comme un dispositif "historique" de la guerre évolutionniste conduite et gagnée par les Mammifères contre les Sauriens depuis 100 millions d'années.
Or, pour parler du nazisme sans tomber dans les pièges des « writer’s studies », il faut le comprendre comme l’entreprise de destruction créative qui a produit notre époque. Il fallait qu’une filiation concrète se fasse jour entre le moment où l’espèce crée les conditions objectives de son anéantissement total et celui où les conditions objectives de cet anéantissement deviennent les dispositifs de la Mécanique Générale du monde qui se met en place. C’est cette ligne « métapolitique » qui relie Paul Verlande et son père, plus que tout autre lignage.
Je devais aussi écrire sur les Sacrifices, puisque c’est le seul thème « théologique » abordé par le livre, un jeune Alsacien incorporé de force dans la Waffen SS, un simple prolétaire de l’Apocalypse, me sembla un choix plus judicieux qu’un haut fonctionnaire de la Solution Finale.
Le monde que vous décrivez est comme piégé au milieu de contradictions insolubles : par exemple les solutions éco-énergétiques ont provoqué plus de problèmes qu’elles n’en ont résolu, la dégradation du climat opère désormais avec une précision quasi mathématique, une méga-économie parallèle s’est constituée autour du pétrole et des produits non recyclables, la piraterie maritime s’est d’autant plus étendue que de véritables favellas nautiques de réfugiés transitent par les océans, bref une sorte de chaos auto-organisé. C’est une prospective basée sur des données vérifiables ?
Disons qu’elles seront vérifiées bien avant.
Vous montrez deux organisations clandestines, les « entités tueuses », aux motifs très différents mais dont les destinées s’entrelacent et finissent par entrer en collision. Au téléphone vous m’aviez parlé d’une influence de l’album Tyranny and Mutation de Blue Öyster Cult, mais je n’ai pas trouvé de références directes à ce groupe dans le livre, pourriez vous éclairer ma lanterne ?
En ce qui concerne les deux entités tueuses, pour commencer : elles sont les pôles actifs d’un rapport quadripartite qu’on retrouve aussi, sous une forme différente, dans Villa Vortex.
D’une part, si vous voulez, le territoire « politique », au sens de « Polis », avec ses formes extrêmes de violence devenues généralisées et indifférenciables, son contre-pôle « contre-terroriste » clandestin, paramilitaire est une variation d’intensité de haute magnitude dans cette dévolution générale, mais elle en est un aboutissement qui finit par faire partie intégrante du chaos qu’elle s’est donnée pour mission de réguler.
La même chose se reproduit dans la sphère de la « culture ». Une criminalisation générale indifférenciable qui produit finalement une cristallisation d’une perversité « extra-orbitale », c’est à dire en dehors de toute référence ontologique à l’humanité et, paradoxalement, à l’inhumanité elle-même. Or ce saut quantique est le moment où l’humanité se sépare pour de bon d’elle-même en coévoluant avec toutes ses formes séparées, aussi cette exorbitation finit-elle à son tour par être rattrapée par cette néo-humanité de la Seconde Chute et à devenir la nouvelle norme.
Je crois comme René Girard en cette existence terrible de la violence, mais pas uniquement comme phénomène « extrême », autant dire « excentré ». Je crois tout d’abord que nous avons dépassé le stade de la simple ex-centricité pour entrer dans celui de l’exorbitation, du transfert hors de l’attraction de toute humanité.
Dans le même temps, si je partage sa conception d’un rapport conflictuel eschatologique entre violence et vérité, il ne peut être dualiste. Ainsi, si toute violence n’est pas porteuse de vérité, en particulier aux « extrêmes » pathologiques, on ne doit pas perdre de vue que la vérité est un acte d’une violence incommensurable puisqu’elle peut créer comme détruire un monde.
Ainsi il me semble qu’il existe une « violence-vérité » centrale, pré-sacrificielle, qui doit être probablement une manifestation de la Justice Divine et qui appartient à l’ordre de la Création même, dont il ne faut s’éloigner tout autant que s’approcher qu’avec de grandes précautions. Je pense à l’arbre de Vie et de Mort, qui est aussi celui du Logos, et celui de la Chute.
L’album « Tyranny & Mutation », de blue Oyster Cult, qui date du début des années 70, avait une face rouge et une face noire, un des titres de l’album s’appelle The Red and The Black, et dans une chronique du disque dont l’essentiel m’est resté jusqu’à aujourd’hui, Patrick Eudeline expliquait fort bien le multiplex rouge/noir-politique/culture-méthédrine/quaalude autour duquel les membres de ce groupe hors normes avaient conçu leur disque. Ce type de processus sert de carburant principal pour tout ce qui touche au projet Liber Mundi.
à plusieurs reprises le personnage principal, particulièrement à la fin du roman, fait référence à la Fin du Monde non pas comme à une terminaison de toute histoire mais au contraire comme une Époque ? pourriez vous expliciter un peu cette notion ?
C’est ce que j’ai tenté de proposer comme réponse à une de vos questions précédentes.
Primo, un événement comme la seconde guerre mondiale ne peut s’arrêter, par nature, il est – au mieux – un facteur évolutionniste majeur.
Ensuite, il faut comprendre que la technique-monde a absolument besoin de la guerre totale pour imposer sa Paix Universelle.
Aussi l’anéantissement de l’homme ne se fera pas selon la logique initiale du flash mégatonnique, même si cet éclair terminal reste notre horizon, notre « délai » toujours remis, toujours présent, cet « événement » qui poursuit la course sans arrêt possible de l’homme exorbité va se présenter sous la forme d’un phénomène éminemment « naturel », cet anéantissement ce sera tout le processus de séparation ontologique terminale de l’Humanité d’avec son centre originel. Cet anéantissement, cette réduction à « zéro » n’est pas d’ordre numérique, le zéro-humain c’est le moment, c’est l’Époque où collectif et individu deviennent indifférenciables, c’est le moment du grand Monoclonage général.
Comme dans Liber Mundi 1, Villa Vortex, il y a une volonté narrative de dépasser la « porte fugace de la mort », vous inventez même un état « troisième » du vivant, ni homme, ni ange, ni spectre, ou plutôt les trois à la fois, par le biais d’une « métatechnologie » dont la fonction principale est de vous connecter à l’état psychique du Cosmos et d’accéder ainsi à une « cognition immédiate » voire « absolue ». On y sent l’influence de Saint Thomas d’Aquin. Est-ce voulu ? Pourriez-vous essayer de tracer les grands traits de ce « métacortex » ?
Vous me demandez d’éclairer directement le mystère du roman. Ce que je peux dire de cette « métatechnologie » c’est qu’elle est d’ordre « spirituel », au sens où sa création, son existence, sa mission, appartiennent exclusivement au domaine du psychisme, il s’agit de processus imaginaux dont le « bootstrap » - le cerveau - est en même temps le terrain d’expérimentation, et plus encore, la plate-forme biologique mutagène vers ce troisième état du vivant, où l’homme ne fait même plus l’expérience de l’extase mystique (ex-stase : vers l’extérieur) mais où il devient surface d’impression infinie, boîte noire, incorporation du Cosmos, En-Stase disait je crois Mircea Eliade.
Pour tout ce qui concerne les rapports entre Science et Révélation, Saint Thomas finit inévitablement par croiser ma route. Ni Michel Onfray ni la plupart des « blogueurs » littéraires n’y parviennent, je me demande pourquoi.
Enfin, l’inévitable question-surprise en surplus : j’irais vite, le 6 août dernier (personne n’a je crois remarqué à quel « anniversaire » historique cela correspondait), s’est ouvert à Montréal le Congrès Mondial de la Science-Fiction où fut remis le Prix Hugo, comme chaque fois lors de cet événement. Mais il s’agissait d’un véritable événement dans le sens où c’est la première fois qu’il se déroule en terre nord-américaine et francophone. Je n’ai pas été la seule à remarquer votre absence presque bruyante. Vous m’avez dit n’avoir été invité par aucune des instances en charge de l’événement, professionnelles, institutionnelles, culturelles, bref, vous avez l’ombre d’une explication ?
Voyons cela sous l’angle d’une sorte de « théologie négative », d’ailleurs ce que vous avez noté sur la date oubliée d’Hiroshima s’inscrit peut-être dans le schéma général : Je suis trop pop pour les petits profs, je suis trop ésotérique pour les avaleurs d’intrigues au kilomètre, je suis trop « mystique » pour les sciento-matérialistes, je ne le suis pas assez pour les tenants de l’un ou l’autre des supermarchés spirituels du moment, je suis trop réac pour les progressistes-universalistes, je suis trop futuriste pour les « conservateurs-nationalistes », je suis trop chrétien pour les athées, je suis trop catholique pour les chrétiens, je suis peut-être trop européen pour les Américains, et trop américain pour les Européens, après tout, je suis peut-être un simple fantôme.