"Le monde ressemble à un milliard de lampes électriques coagulées et envoyant comme autant de SOS aux astres impassibles."
Villa Vortex
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Maurice G Dantec

Les Villes sous les Cendres

par Maurice G. Dantec le 05/05/2005 Chronic'art

 

ANUS MUNDI -


Un livre récent paru chez Calmann-Lévy, « Les voix sous la cendre », nous invite à prendre connaissance de l'indicible, de ce qui n'a jamais pu être nommé, de ce qui ne le pourra sûrement jamais. Les sonderkommandos des camps de la morts nazis, souvent obligés de faire partir en fumée les corps de leurs propres parents et enfants sortis tout violets-cyanosés de la chambre à gaz, parvinrent à laisser, cachées sous les cendres des crématoires, des lettres où, si cela revêt quelque sens, ces hommes conduits au-delà, ou plutôt en deçà de l'humanité, tentèrent de laisser un témoignage de ce qui, « ici », dans ce « non lieu » exorbité du temps, cet « anus mundi » situé à l'extrême limite du monde connu, et même partiellement éjecté hors de ce monde, était systématiquement accompli chaque « jour ».


Je n'évoque cela que pour que l'on ne se méprenne pas sur ce que je vais essayer de dire : nous sommes nés « là-bas ». Nous sommes les enfants de la cendre, les enfants de nulle part, de ce jour indéfini, sans cesse recommencé, ce jour rendu analogue à la nuit, ce jour rendu analogue à la mort. Nos vies se sont construites sur cette destruction générale, comme point d'ancrage préliminaire, comme tête de ligne. Nos vies se sont élaborées sur l'anéantissement de la vie.


Si nous sommes les enfants de personne, il nous faut bien l'entendre sous toutes ses acceptions : nous sommes les enfants de personne cela veut dire que nous ne sommes pas les enfants de quelqu'un de particulier ‑ j'entends ici bien sûr : de deux singularités humaines ‑ mais bien de personnes devenues des non-personnes, nous sommes les enfants d'êtres humains transformés en nihil, en matière première indifférenciable, jetable et recyclable; si nous sommes les enfants de personne, des « nobody's children », cela signifie en fait que nous ne sommes absolument personne à notre tour et, plus terrifiant encore, que nous pourrions être absolument n'importe qui.


Nos vies sont contenues dans ces mots, retrouvés sous la cendre, nos vies sont en train de brûler sur ces lettres envoyées par delà les barbelés du temps, et l'encre qui a servi à les écrire, c'est de sang qu'elle est faite.


C'est pourquoi nous ne comprenons toujours pas que nous ne sommes pas sortis du Camp. Que le Camp est le Monde, c'est à dire qu'il a structuré en secret tout ce qui est venu « après » lui.


C'est pourquoi nous ne risquons pas de comprendre ce qui nous arrivera lorsque le Camp redeviendra son axe visible, lorsqu'il apparaîtra pour de nouveau se configurer en cet « anus mundi » qui fera des êtres humains de cette planète les cobayes d'une expérience biopolitique totale, sans début ni fin, sans origine ni terme, sans histoire ni géographie, sans politique ni religion, sans tradition et sans futur.


Le Camp que l'on nous prépare c'est un Camp d'extermination culturelle, c'est un Monde-de-la-Culture dont la finalité est de produire la Culture-du-Monde, c'est à dire le réseau globalitaire de l'anéantissement des singularités, le centre d'élevage et d'instruction des masses indifférenciées par leurs différences, la Très Grande Bibliothèque qui concentrera TOUS les livres, afin de mieux faire disparaître la LITTÉRATURE.


Ce Birkenau de la pensée aime à apparaître sous les allures festives d'un vaste Club Médittéranée. Ses G.O sont plutôt sympas et souriants, ils ont remplacé les dobermans par des tamagushis, et c'est presque comme si on était à la télé. Le Camp d'extermination physico-mental de la biopolitique nazie était une expérience, centrale pour l'idéologie en question. Le Camp d'anéantissement sémantique/symbolique qui se met en place est une expérience non moins fondamentale pour la biopolitique onuzie qui, peu à peu, dessine ses contours tout autour du globe.


Ce Monde n'est pas tant fondé sur les massacres, qui bien sûr se poursuivent à un rythme soutenu, que sur l'idée génialement perverse de faire croire à l'ensemble des peuples de la planète, désormais unifiés par cette pensée humanitaire globale, que si tous ces génocides et autres atrocités se perpétuent c'est parce que l'Agence Mondiale de Gouvernance nommée ONU n'a pas encore assez étendu son pouvoir de domination !


Autant dire que si les chambres à gaz continuent de fonctionner c'est parce que le Camp n'est pas encore parvenu à sa pleine rentabilité.


TARGET CITY -


Depuis le début du XXe siècle, et l'apparition subséquente des armes de destruction massives, les villes, les cités humaines, sont devenues des cibles en soi, elles sont devenues les réceptacles potentiels de la mort à grande échelle, elles sont toutes des Sodome et Gomorrhe en attente de l'éclair lumineux qui viendra les souffler. Du blitz sur Londres à la phosphorisation de Dresde, de l'anéantissement de Varsovie à l'atomisation d'Hiroshima et Nagasaki, le siècle a posé ses jalons en quelques années, il a, de fait, créé un « nouveau monde », celui succédant à l'Apocalypse, quoique sa « révélation » tarde à nous parvenir, et il nous a offert ce legs, terrible, d'être Ceux d'Après.


James Ellroy le rappelle au début d'American Tabloïd : l'Amérique n'a jamais été innocente.

Cette forte vérité est cependant moins puissante qu'il n'y paraît à première vue, non qu'il s'agisse d'une lapalissade quelconque, mais simplement parce qu'elle cache une autre vérité, qui pourrait menacer d'emporter la première si jamais on l'apercevait : c'est la civilisation qui n'a jamais été innocente.


Ce que l'Amérique découvre au moment performatif de son « entrée dans le monde » c'est l'Histoire de la Chute qui du coup cesse métaphorique : « toute civilisation est mortelle » cela signifie que toute civilisation est humaine donc coupable, sortie du Jardin d'Eden, bientôt le sang de ses frères/soeurs sur les mains, cela implique qu'aucune civilisation ne peut en effet se targuer d'être innocente, pas plus l'Amérique que Rome, la France, l'Angleterre, la Chine, l'Arabie ou l'Allemagne.


Et aujourd'hui, cela signifie que dans ce monde, tout le monde, à tout moment, n'importe où, pour n'importe quel motif, peut être rayé de la carte, cela signifie que chaque ville est une cible potentielle, chaque ville est en sursis, chaque ville est une survivante de la guerre qui chaque jour se mène aux quatre coins de la planète.


Désormais chaque ville est un Camp.


Nous marchons sur les cendres qui recouvrent le Camp-Monde. Sous les cendres, les villes. Sous les cendres, des millions de voix, sous les cendres, des milliers de noms.


Lors du 11 septembre 2001, un certain nombre d'aspects « techniques » de la tragédie, donc essentiels pour l'époque où nous vivons, n'a pas été, me semble-t-il, noté comme il se devait.

Je sais que je m'expose à l'incompréhension ou plutôt à la mauvaise foi et à l'esprit d'amalgame de mes contemporains, mais tant pis. Lorsque les avions de ligne percutèrent les tours du World Trade Center, ils actualisèrent, en une fulgurance de micro-instants, tout ce que le Camp portait en lui. Et il n'est pas anodin de constater que cette ré-ingénierie du Camp, sur une autre orbite quantique de l'Histoire, se produit par la collision d'avions de tourisme contre le cristal vertical de l'Économie Universelle.

En quelques secondes, les tours furent transformés en une effroyable synthèse de chambres à gaz géantes et de fours crématoires de 100 étages. Les gens piégés dans les structures en feu succombèrent tout autant par l'effet des émanations toxiques de diverses natures que par la progression infernale du brasier.


Et pour finir, les Tours s'effondrèrent sur les corps des vivants et des morts, recouvrant le tout d'un immense champ de cendres qui entourait le cratère central, là où tout s'était contracté sous la force la gravité, là où les cendres avaient recouvert le monde, là où les cendres avaient recouvert l'écran. Ground Zero, là où il est tout le temps 10 heures 50 du matin, eastern times.

Dans le Camp-Monde, il n'y a pas d'histoire, le temps est aboli, comme à Treblinka où l'horloge du quai avait été fixée indéfiniment sur 3 heures. Entre les cendres des crématoires nazis qui clouent le vingtième siècle en son milieu et le Ground Zero qui ouvre le siècle qui suit, et le poursuit, ce qui se propage c'est une succession invisible d'inversions de rapports, ce qui se constitue c'est une métaforme de la vie considérée comme matériau recyclable, ce qui fait sens, étrangement, c'est l'absurdité de l'acte terroriste lorsqu'il est diffusé en direct sur des millions d'écrans de télévision.

La Nuit et le Brouillard convenaient parfaitement au Camp expérimental nazi de l'Avant-Après-Monde.

Désormais les exterminations de masse, les atomisations de cités, les dévastations bactériologiques, les attentats chimiques, toute la panoplie du Camp-Monde sera filmée en direct et diffusée sur internet, l'Apocalypse s'accomplira en pleine LUMIÈRE, et dans la clarté cathodique la plus nette. Il faut ajouter aussitôt que c'est ainsi que cela est écrit.


30 SECONDS OVER TOKYO ‑

Flew off early in the haze of dawn in a metal dragon locked in time, skimming waves of an underground sea in some kind of a dream world fantasy / Sun a hot circle on a canopy, '25 a racing blot on a bright green sea, ahead the dim blur of an alien land, time to give ourselves to strange gods' hands / Dark flak spiders bursting in the sky, reaching twisted claws on every side, no place to run, no place to hide, no turning back on a suicide ride / Toy city streets crawling through my sights, sprouting clumps of mushrooms like a world surreal / This dream won't ever seem to end, and time seems like it'll never begin / 30 seconds, and a one way ride, 30 seconds, and no place to hide, 30 seconds over Tokyo, 30 seconds over Tokyo...

(30 seconds over Tokyo /Père Ubu)

©1978 EMI Music (ROW),
Bug Music (US/Can)
Lyrics by David Thomas

Quoique le titre de la chanson fasse explicitement référence au film de Raoul Walsh narrant le fameux raid "e;Doolittle"e; de 1942 contre la capitale japonaise, la vision poétique de David Thomas pointe directement sur l'Événement ontologique global que représentent l'invention et l'utilisation de l'arme atomique. Vision d'un pilote s'apprêtant à larguer le cylindre fatal, la fulgurance de ses images : « dark flak spiders bursting in the sky », la noirceur lumineuse de son rythme : « no place to run, no place to hide, no turning back in a suicide ride », la précision chirurgicale/aphoristique de certaines de ses rimes : « this dream won't ever seem to end, and time seems like it'll never begin », tout concourt à l'expression d'une possible « poésie d'après Auschwitz », en tout cas, la démonstration est apportée que l'on peut, et même probablement que l'on doit écrire après Hiroshima.


LA FOSSE DE BERLIN -


Alors maintenant marchons, oui, je vous en prie, marchons ensemble au dessus des nuées qui ont recouvert le monde, nous volons sur les nuages, la Terre est un mirage. Je le sais, vous l'avez deviné, ce n'est pas à la surface de plantureux altocumulus que nous avançons, mais sur la cendre qui a recouvert les villes, sur la cendre qui a remplacé, qui a transformé, terminé, dé-terminé, sur la cendre qui est devenue le Monde.


Nous sommes les touristes de la fin des Temps et nous photographions notre mort souriante en millions de clichés aussitôt numérisés sur le réseau, cette grande famille métanationale qui habite momentanément cette planète, et dans laquelle nous sommes tous frères-et-s½urs. Grands Frères, et Grandes Soeurs.

Nous sommes les Résidents. Nous sommes les Locataires du Parc Humain. Et nous gambadons d'un pas léger vers notre disparition.


Marchez avec moi, je vous en supplie. Marchez avec moi jusque là-bas. Oui. Vers ce Ground Zero dont nous parlions tout à l'heure, cet axe inverti qui creuse une fosse là où s'élevait une tour.

Ah, tiens, celui ci est différent. Un événement d'une autre nature, quoique assez similaire, s'y est produit. Ce Ground Zero ne semble pas le résultat d'une chute verticale s'invertissant en une fosse dirigée vers le c½ur de la terre.


Non, en effet : nous marchons toujours sur la cendre qui recouvert le Camp-Monde mais nous ne sommes plus au-dessus de New-York City, ni d'Hiroshima, Nagasaki ou de Tokyo, nous marchons maintenant sur ce qui fut un jour nommé Berlin.

C'est ici que s'est produit l'autre événement. L'autre inversion des rapports de rapport. L'autre destruction-invention du monde.


C'est ici, avec le docteur Mengele, que je marche maintenant. Le docteur Mengele est l'homme de la situation. Il est l'homme qui a inventé ce monde, il est l'homme qui sait jusqu'à quel degré on peut conduire un être humain sur la voie du matériau biologique.

Il est l'homme des cendres, l'homme du Camp, l'homme qui a expérimenté sur l'homme.

Il a beaucoup de choses à nous apprendre.


En premier lieu, nous explique-t-il, il faut bien comprendre l'Anus Mundi comme un « Axis Mundi » en tous points inverti. L'axe pivotal transcendantal est réorienté tout entier vers les ténèbres sous la forme d'une fosse. La Fosse d'Auschwitz.

Or, lorsque cette Fosse d'Auschwitz s'est « effondrée », avec la Chute du Reich nazi, elle a transposé son niveau d'énergie vers le « Monde » suivant. De la Fosse « effondrée », c'est à dire en fait redressée, a surgi le Mur.


Le Mur n'a rien d' un axe pivotal, ce n'est pas une Tour ‑ de Babel, ou de New York ‑ c'est une FOSSE restructurée selon un autre espace-temps, comme si elle se trouvait multiplexée au régime de la division longitudinale, horizontale. L'unification catabolique de l'Europe sous la botte nazie se translate en une division anabolique du continent sous le double régime communiste/libéral.


C'est pour cette raison, me fait remarquer le docteur Mengele avec un sourire, que nous avons perdu la guerre, car en la perdant, nous étions en revanche presque certains de gagner le Monde, comprenez-vous ? Certes, cela ne fut pas vécu consciemment comme tel par tous ceux qui, comme moi, avaient la charge de mener à bien cette mise en esclavage du genre humain par ses aboutissements technique les plus avancés. Mais consciemment ou non, ce que nous avons fait a fonctionné au-delà de toutes nos attentes.


Car le Mur de Berlin, né de la Fosse d'Auschwitz, s'est effondré à son tour, creusant sur l'ancienne ligne-frontière le cratère d'un astéroïde migrateur. La Fosse d'Auschwitz laisse place au Monde de la Fosse de Berlin, ce monde où la Paix Universelle qui est garantie à chacun ressemble un peu plus chaque jour à une guerre de tous contre tous.


JUDGMENT DAY -


C'est alors que je me suis retrouvé sur le navire du Jugement Dernier. Ce navire a une histoire et, mieux encore, on peut dire qu'il est l'Histoire, ou plus exactement le point limite exact où, après un éclat à l'ultime magnitude, elle va disparaître. Ce navire a existé, et d'une certaine manière existera toujours, tout au moins au stade potentiel. Ce navire c'est l'Anti-Arche de Noë.

Ce navire est né du Monde de la Fosse de Berlin, ce navire est né du Monde du Camp, ce navire est en fait le point nodal où le nouvel Axis Mundi viendrait à passer si...


En 1962, peu de temps avant l'interdiction des essais nucléaires atmosphériques, les soviétiques procédèrent au plus puissant tir de Bombe H jamais réalisé dans l'Histoire. La bombe fut larguée sur l'arctique russe, pas très loin du Spitzberg.


L'onde de choc fut si puissante qu'elle fit plusieurs fois le tour de la terre et fut dûment détectée par les senseurs des centres de surveillance américains. Le verdict tomba rapidement : la bombe à fusion thermonucléaire que venait de lancer les soviétiques avait dépassé la puissance de 80 mégatonnes.

Les gens discutent souvent des choses techniques sans rien connaître du mécanisme qui les anime. À Hiroshima, la bombe était ce qu'on appelle une Bombe A, une bombe « atomique », c'est à dire basée sur la fission - dite « réaction en chaîne » ‑ d'une « masse critique » d'uranium, ou de plutonium (ce fut le cas pour Nagasaki).


La puissance de la bombe à fission d'uranium d'Hiroshima est estimée à environ 15 kilotonnes de TNT.

La Bombe H est la fille de la Bombe A. Car il faut une Bombe A pour faire une Bombe H. La différence réside en ceci :


La bombe H, la bombe thermonucléaire, n'est pas fondée sur la réaction en chaîne d'une masse critique de matériau fissile, non, au contraire, son principe de base est la FUSION de deux atomes d'hydrogène en un atome d'hélium, processus en cours à chaque seconde dans notre soleil, par quadrillions de tonnes. Mais pour obtenir la température nécessaire à ce que cette fusion se réalise, il n'existe qu'un seul moyen connu à ce jour : la déflagration thermique d'une bombe atomique. Une bombe H c'est donc une Bombe A qui fait fusionner une certaine quantité d'hydrogène en hélium, propageant très exactement le même type de rayonnements à haute énergie créés au c½ur de notre soleil. Et une Bombe H est donc mégatonnique par définition. La Bombe soviétique de 1962, qui flirtait avec les 90 mégatonnes représentait la puissance de 6,000 Hiroshima. C'était un très net progrès.

Mais le progrès est sans fin. Le Monde du Camp ne connaît aucune limite, son enclosure réside paradoxalement dans cette indéfinition du temps et du possible.


Après que les essais atmosphériques furent interdits, la course aux armements ne cessa pas pour autant et les soviétiques lancèrent un nouveau programme. Ils ressortirent des plans une vieille idée des années 50, datant de la fin du stalinisme. L'idée était fort simple : le Monde ne devait en aucun cas tomber aux mains de la barbarie capitaliste. Ce serait le communisme ou la mort.

La mort de toute l'humanité, bien entendu : si le communisme perdait le Monde, le Monde se perdrait lui-même. Il n'y avait désormais rien de plus simple à réaliser.


Alors je vogue sur le navire qui est né de ce programme secret. Les soviétiques eux mêmes le surnommèrent « Jugement Dernier », il est clair qu'en dépit de leur athéisme idéologique, ils avaient pleinement conscience de qu'ils étaient en train d'entreprendre.

Regardez ce beau méthanier transformé par la science soviétique en une arme de destruction totale. Nous naviguons dans les eaux glaciaires de l'arctique russe. Nous naviguons vers le pôle nord de la destruction générale, nous naviguons vers Pole Zero.


Le principe était fort simple car basé sur l'analyse approfondie du « super-tir » de 1962. Si l'on parvenait à produire une bombe suffisamment puissante, on pouvait dès lors parier sur un cataclysme général, métalocal. Peu importait l'endroit exact où la déflagration aurait lieu, peu importait le « ground zero » de l'impact fatal, le Monde en son entier succomberait à la chose. À La Chose. Cela avait des conséquences techniques et logistiques qui simplifiaient tout. Plus besoin d'avions bombardiers, de missiles, de sous-marins sophistiqués.


On n'aurait même pas à cibler une ville en particulier, on n'aurait même plus à cibler de ville du tout. Toutes les villes seraient ciblées. Par une seule et unique bombe.

La « Bombe du Jugement Dernier » est donc un simple navire. C'est bien le retournement antédiluvien de l'Arche. Les soviétiques avaient tout compris. Ils avaient tout prévu. Même s'ils ne croyaient qu'au socialisme. Peut-être même parce qu'ils ne croyaient qu'au socialisme.


Ils avaient raison avec le Diable, et la Mort.

C'est pourquoi je suis à la barre de ce navire qui vogue vers le Pôle.

Dans les soutes, on a placé une bonne vieille bombe atomique, au c½ur d'une sorte de piscine remplie d'un liquide saturé de plutonium, bref de quoi faire fusionner un réservoir d'hydrogène qui, par sa taille, et celle de sa charge atomique de mise à feu, devrait pouvoir dégager la puissance de 1000 mégatonnes de TNT !


Oui, je navigue avec à mon bord la puissance de plus de soixante mille Hiroshima, je fais route vers le point d'impact, vers le « Pole Zero », cette simple ligne blanche, là bas, à l'horizon, d'où partira bientôt une onde de choc si terrible qu'elle fera fondre la banquise entière en quelques minutes à peine, soulèvera une vague de plusieurs mètres de hauteur pour la propulser en un tsunami radioactif sur tout l'hémisphère boréal, et enverra jusqu'en orbite des morceaux de la planète que le navire du Jugement Dernier aura dévissé de leur matrice.


Je navigue vers le soleil que je vais faire naître sur la glace. Je navigue vers la nuit que je vais faire fondre sur la Terre.


GROUND ZERO TO MAJOR TOM -


Alors qui suis-je maintenant, sinon le dernier astronaute survivant dans sa cabine en orbite autour du monde en cendres, autour du Ground Zero global ?

Je ne cesse d'envoyer le même message sur toute la surface du globe, cette surface de cendres : Major Tom To Ground Control ? Major Tom to Ground Control ? Do you hear me Ground Control ?

Mais personne ne répond, d'ailleurs se peut-il qu'il y ait quelqu'un à la surface de cette planète plus morte encore que sa compagne sélénite ?

New-York City, ville-frontière du Nouveau Monde, est devenue le Monde, la Ville-Camp planétaire, La Ville-Camp globale et « éternelle », l'anti-Jérusalem surgie de la Fosse d'Auschwitz, l'anti-Jérusalem subterranéenne, troglodyte, infernale, mais rendue au régime géologique du visible, retournée vers la surface, sous la forme de ce champ de cendres répandu sur toute la superficie du Monde, qui n'est plus ni nouveau, ni ancien, mais sans âge, sans passé, ni futur, juste un présent carbonisé à chaque instant.

J'ai à bord assez de dvds pour vivre toute l'évolution humaine assis devant la télé. Tout ce qui fut l'homme et tout ce qui fut la Terre qui l'a vu naître m'accompagnent dans cette course orbitale sans cesse recommencée.


Le synthétiseur de nourriture fonctionnera pendant des siècles après ma mort, sa pile à deutérium devrait même pouvoir durer deux bons millénaires. Et la capsule continuera de tourner autour du Camp-Monde pour un temps au moins équivalent, son moteur à fusion lui garantissant assez d'énergie pour maintenir en permanence son altitude.


Suis-je même vraiment vivant ? Peut-on vraiment dire d'un être humain tout seul dans une capsule pressurisée orbitant autour d'une planète de cendres qu'il est vivant ?

Qui d'autre que lui peut en tout cas le certifier ?

Je tourne, je tourne, je tourne dans la journuit indéfinie de l'espace circumterrestre. J'orbite autour de ce qui un jour fut la Maison de l'Homme, et je regarde pour l'instant en même temps un match de foot Liverpool/Milan AC, datant de 2005, et une série américaine des studios Walt Disney contant par le menu l'histoire des dinosaures.

Alors, brusquement, je ne sais pourquoi, quelque chose répond à mes messages, oui, on me répond depuis la Terre en cendres, on me répond depuis le Ground Zero global !

J'entends une faible voix, non, des voix, comme mixées au travers d'une chambre d'écho à la dimension d'un camp, à la dimension d'un monde. Ces voix me disent simplement : Ground Zero to Major Tom... Ground Zero to Major Tom, do you hear me Major Tom ?


Et je comprends que ce sont les voix tapies sous la cendre, les voix des villes anéanties, les voix des millions d'êtres humains carbonisés en un instant aussi brillant que le soleil.


Elles me parlent, ces voix, et même, on dirait qu'elles chantent. Et si elles me parlent, si elles chantent, alors qu'elle sont « mortes », c'est probablement parce qu'elle sont écrites. Ce sont des mots, jetés sur des notes que l'on retrouvera sous la cendre dans quelques âges géologiques, si jamais quelqu'un venu d'on ne sait où s'amusait à rendre visite à cet astre mort, où l'expérience de la vie consciente a échoué.

Ces voix sous la cendre, ce sont six milliards de haut-parleurs qui hurlent le fracas mégatonnique et qui, pourtant, murmurent un frisson de lumière.


Ces voix, je les entends nettement, très nettement, si nettement que c'est à croire que c'est la mienne.