"Le Christ savait qu’il provoquerait une fissure éternelle sur le corps terrestre de l’homme."
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Maurice G Dantec

Les démons de Dantec

par Maurice G. Dantec le 04/06/1999 Le Monde

1999 - LES DEMONS DE DANTEC

 

PORTRAIT DU JOURNAL LE MONDE - 1999

Les démons de Dantec

L'écrivain français évadé au Canada invente un futur high-tech peuplé de "monstres"

29 mai 1999.

Ses histoires sont pleines de bruit et de fureur. Ses héros sont des "monstres" : psychopathes sanguinaires, généticiens inventeurs de virus apocalyptiques, ordinateurs supérieurement intelligents. Ses mots dégoulinent d'ADN, de silicium et de sang. Cet écrivain du chaos, c'est Maurice G. Dantec, romancier français exilé volontaire au Canada pour cause d'incompatibilité d'humeur avec l'Hexagone et chantre d'une littérature qui n'aurait pas peur des nouvelles technologies - "le premier écrivain du XXIe siècle", selon certains.

Chapeauté de noir et rasé de loin, Dantec revient pourtant sur ses terres, le temps d'assurer le train-train promotionnel de son terrifiant Babylon Babies et de donner une série de concerts pendant lesquels il troque l'univers de l'anticipation pour déclamer du Deleuze sur des beats technoïdes. L'homme, boulimique de connaissances, est capable de digérer aussi bien des traités de criminologie que les derniers ouvrages sur le clonage humain ou la science-fiction de Philip K. Dick. Un travail qui lui sert à "faire exploser la littérature, comme il l'explique goulûment. Je n'arrive pas à cloisonner les genres. Tout fonctionne en même temps. Je suis l'actualité technologique et scientifique de manière assez soutenue. Elle m'intéresse dans ses multiples imbrications avec d'autres cataclysmes historiques."

Pas étonnant que, dans le grand cirque de Dantec, le futur ait de furieux relents d'authenticité et que l'avenir ressemble outrageusement aux bulletins d'information quotidiens. Babylon Babies débute dans les décombres de l'ex-Yougoslavie. L'histoire met aux prises un baroudeur trafiquant d'armes avec la mafia russe et des sectes chamanistes et millénaristes. Tous vont se battre pour mettre la main sur une jeune fille schizophrène qui porte en elle les fruits de manipulations génétiques susceptibles d'enfanter une nouvelle humanité. Le tout sur fond de réseaux informatiques cryptés, de "neuromatrices" fonctionnant sur des circuits neuronaux artificiels et de drogues hallucinogènes ultra-sophistiquées.

Dantec a bien digéré : Dolly, le Temple solaire, le bogue de l'an 2000, les puces à ADN, les expériences de communication avec un ordinateur grâce à la pensée… Ou comment le présent se trouve recyclé par les pepsines de son imagination. "Les écrivains français ont peur des nouvelles technologies. Pas moi. Si je mets en scène une schizophrène, c'est aussi parce que cela ouvre des perspectives intéressantes pour le roman. Notre littérature passe son temps à chier sur l'imagination mais c'est toujours l'imagination qui est au pouvoir".

Sous sa coiffe de cow-boy, Dantec enrage. Mélanger les genres et faire de la science-fiction moderne l'ont conduit à s'installer à Montréal. Pour ce Grenoblois d'origine, partir sur le Nouveau Continent signifiait revenir aux sources des romans des années 50. Et fuir une littérature française qu'il n'aime plus. Presque à regret, il cogne sur ses confrères : "Les auteurs français n'ont plus rien à dire. Ils sont prisonniers des dialectiques cartésienne ou hégélienne. Ils ne voient pas l'art et la science comme les manifestations quantiques d'un même phénomène. Je suis parti pour ça, par refus de choisir entre la gorgée de bière et Houellebecq. Aux Etats-Unis, au Canada, la science fait partie intégrante de la culture des gens. Elle balance les anciens paradigmes.".

Là-bas, sur les rives du Saint-Laurent, Maurice G. Dantec se sent libre d'écrire, d'imaginer le futur. Il avoue ainsi qu'il aimerait bien voir fonctionner une de ses "neuromatrices" : "Je ne serais pas surpris que ça arrive. Les vitesses de calcul qui augmentent de façon vertigineuse, l'apparition de processeurs quantiques, tout ça ne me fait pas peur. Au contraire même. J'aime l'idée que l'homme pourra être relégué au stade de primate par des machines qui le dépasseront et j'incite l'espèce humaine à se détruire avec ses créations."

Pessimisme sincère ou mécanisme de création d'un auteur qui rejette le contemporain pour mieux accoucher du futur ? Dantec garde le mystère. Ses personnages lui permettent dès à présent de voyager et de jeter les bases d'une nouvelle humanité créée de toutes pièces par les sciences. Des personnages qu'il qualifie volontiers de "monstres", avec une pointe d'admiration. Des monstres humains ou artificiels élaborés en laboratoire. Et c'est presque à regret qu'il constate que les livres actuels ne font pas plus souvent appel à eux. "Je crois qu'on ne comprend pas qu'il faille désirer les monstres." Lui, en tout cas, ne les désire plus. il vit avec.

Babylon Babies, de Maurice G. Dantec, Gallimard, 560 p.,130 F (19,82 euros)

Guillaume Fraissard

Dantec en dates

1959
Naissance à Grenoble.

Années1970
Jean-Bernard Pouy l'initie à la science-fiction des années 60 et 70.

1993
Sortie de son premier roman, La Sirène rouge, édité dans la "Série noire" de Gallimard. 255 000 exemplaires vendus.

1995
Sortie des Racines du mal. Reçoit le prix de l'Imaginaire. 309 200 exemplaires vendus à ce jour.

1999
Sortie de Babylon Babies, vendu à 65 000 exemplaires en quinze jours.