
Le projet DATA et l'anthropologie des machines de troisième espèce
le 06/09/1999

Les technologies sont vivantes.
Elles sont donc forcément mortelles.
Vivantes, elles le sont indéniablement, depuis que certains auteurs ont saisi le caractère co-extensif que suivent les évolutions respectives de l’homme et de ses créations.
Ainsi, il est admis depuis longtemps que les technologies “suivent” les évolutions de la société, cette Lapalissade a parfois fait place depuis à ceux qui prétendent, non sans raison, que les technologies sont à la source de la plupart de nos changements sociaux.
D’autre part, il est évident que les technologies tissent des liens entre elles, des liens qui leur sont spécifiques, qui les transforment, les sélectionnent, bref les soumet, comme l’ensemble des autres êtres vivants à la dure pression de la Loi de l’Évolution.
Bien sûr, il convient tout de suite d’évacuer certains quiproquos concernant les lois darwiniennes appliquées aux sociétés et aux cultures. D’abord il convient de replacer l’homme tout entier dans un processus de retournement critique de la nature contre elle-même, et ayant posé cela, on comprend mieux comment l’application du darwinisme à l’humanité et ses productions devient plus complexe et paradoxale que la simple étude de la crevette ou de la mouche drosophile ne le laisse supposer, n’en déplaise aux “darwiniens” rationalistes et positivistes qui refusent d’admettre cet aspect fondamentalement négatif de l’homme.
Car ce retournement n’est pas un événement unique et singulier qui marquerait l’apparition de l’espèce humaine. C’est un processus critique généalogique qui revient sans cesse, sous les formes les plus simples comme les plus sophistiquées, dans l’ensemble de ses productions. La façon dont s’applique la sélection naturelle à l’homme c’est en quelque sorte la façon dont il fait tout pour l’empêcher de s’appliquer, à des degrés divers, et pour de multiples raisons, et en créant à chaque fois une éducation spécifique, une discipline corporelle et intellectuelle qui puisse forcer la nature à adopter le cours de l’histoire tel qu’il en a décidé, quelque soit par ailleurs les méthodes et les résultats de cette “éducation”, en fonction des objectifs qu’elle s’est assignée.
Ce qu’il faut comprendre, c’est que la vision téléologique cachée qui conduit à penser que l’homme est le “produit” d’une Évolution générale plus ou moins programmée qui tendrait absolument vers un “mieux” (c’est-à-dire le mieux adapté à son milieu) s’arrête précisément de fonctionner dès que l’homme intervient sur la scène terrestre. L’homme est très mal adapté à son environnement, aucun enfant humain ne peut survivre seul jusqu’à un âge très avancé comparativement à toutes les autres espèces, phase sensible et dangereuse qui correspond à la phase de production la plus active des cellules de son cortex, apanage que la nature lui a réservé, et à lui seul, et c’est précisément grâce à la conjonction fructueuses de ces terribles manques et de quelques dons embryonnaires, que l’homme est l’anti-animal faiseur de langage et de technique.
L’homme est la méta-forme critique de la nature, donc une forme réactive et synthétique, qui n’est ni fortuite, ni de source transcendante, mais bien un cataclysme biologique qui survient sur un certain type de plate forme géologique après qu’un certain nombre d’expériences antérieures y ont été menées, et se trouve donc statistiquement répétable dans un univers galactique en expansion. L’Homme est à la fois la mémoire de la Terre, et son oubli.. Il porte en lui toutes les créatures vivantes (l’Ontogenèse reproduit la Phylogenèse) en même temps qu’il représente la menace suprême qui plane sur leur existence, et la sienne propre.
Karl Popper a démontré il y a déjà plus d’un demi-siècle que les idées et les théories (les objets du “troisième monde”) obéissent aux règles complexes de la sélection naturelle, comme celles du premier et du second. Il est à craindre que les brillantes théories d’un Karl Popper peinent à être connues d’où je viens, La France, où elles sont publiées depuis peu, mais aussi ici en Amérique du Nord française, où elles ne semblent susciter qu’un intérêt tout juste poli.
Comment les machines de l’information ont-elles opéré a nouveau ce retournement critique sans cesse à l’oeuvre dans l’homme comme dans ses productions ? la question pourrait se poser en ces termes : Comment et pourquoi la généalogie de ces machines de troisième espèce reste à faire, j’entends non pas sur le strict plan du récit anecdotique ou de la stricte ramification opérative entre ses différents instruments, mais comme le décodage de cette guerre antinaturelle qui se menait dans le biotope des technologies en fonction d’idées maîtresses, évoluant dans leur propre biotope, et en inter-relation avec les autres ? Il est temps en effet de concevoir les idées et les théories selon les principes de la théorie popperienne qui nous fait entrevoir que les créations les plus “pures” du cerveau humain, ses constructions intellectuelles, obéissent elles aussi aux Lois Synthétiques de l’Évolution, comme à celles de la Mécanique Quantique et de la Thermodynamique, et dont la traduction en termes philosophiques, et de morale pratique reste à faire.

Or la vie et la mort de nos machines de l’information est pleine d’enseignements.
La genèse même de l’informatique, en pleine seconde guerre mondiale, et au cœur d’une formidable bataille secrète pour le contrôle de l’information stratégique –dont le décodage d’Enigma reste l’occurrence la plue connue – témoigne de son aspect critique, voire même métacritique, puisqu’elle semble produire sa propre critique comme élément consubstantiel de son évolution, nous conduit à la constatation suivante. La théorie de l’Information et ses consœurs (jusqu’à Prigogine) est aujourd’hui la théorie prédatrice qui a pris le contrôle stratégique de l’évolution des théories scientifiques, jusqu’à créer les paradigmes et les instruments nécessaires à la genèse d,un tout nouveau type de production industrielle, ou post-industrielle (voire même hyper-industrielle)comme on voudra, qui précisément devient le cœur de la production de toute chose, y compris, comme le disait Baudrillard d’une véritable économie politique du signe, ou en d’autres termes, la société du capital marchand concentré en spectacle, comme le disait les situationnistes, ou la schizophrène terminale du capitalisme de troisième espèce, comme je serais tenté personnellement de l’étiqueter.
Les étiquettes n’ont de sens que si elles révèlent un tant soi peu les qualités du produit, et il est clair que la formule de “néo-libéralisme” ne recouvre que fort imparfaitement la nouvelle topologie qui se dessine, au tournant du millénaire.
Nous sommes bien loin du monde rêvé par Smith, Ricardo, ou Saint-Simon, et ce en dépit du fait que leurs théories positivistes ont finit par s’affirmer et à produire paradoxalement des “objets” d’un nouveau type, comme Internet, qui n’appartiennent plus à aucun des “mondes “ popperiens, ni même à un quatrième, mais définissent une sorte d’interface floue et à la logique probabiliste où les créatures des trois mondes sont convoquées pour s’affronter les unes les autres, et selon tous les diagrammes imaginables, dans une sorte de jeu vivant et instable où toutes les catégories semblent vouloir se fondre, public et privé, convivialité et guerre civile, science et ignorance, politique et entertainment, art et pornographie, un hypertexte foisonnant et babelien qui porte avec lui son lot de cataclysmes, métaphysiques en premier lieu.
Internet, comme toutes les grandes inventions connexes aux sciences de l’information. est né dans l’ombre des programmes militaires US qui surgissent après la seconde guerre mondiale. Il n’y a pas un beau jour de 1969 ARPANET qui apparaît ex-nihilo sur la scène des technologies de communication, mais un travail acharné mené sur deux ou trois décennies pour s’assurer de la suprématie mondiale, c’est-à-dire globale, en un mot fractale, qui ne pouvait s’appuyer que sur la maîtrise de la clé de voûte de tout l’édifice à construire : l’informatique et ses diverses instrumentations.
L’informatique est devenue une industrie globale, ou plutôt une trans-industrie, voire une méta-industrie, car il n’y a plus un secteur de l’industrie, de la culture et du commerce qui ait pu échapper à sa prolifération transversale et multidimensionnelle. Tel un virus, dont elle fabrique précisément le seul équivalent “artificiel” connu, l’informatique a contaminé l’ensemble des autres champs de production sociaux et, tel un ADN invisible, en a reprogrammé l’horizon métaphysique, dans le silence de l’incubation tout d’abord, puis l’effervescence verbale de la fièvre que l’on connaît depuis 10-20 ans.
Mais peu de gens ont semble-t-il perçus les innombrables retournements paradoxaux à l’oeuvre dans ce biotope hyper-actif qu’est celui des technologies de l’information. Étant à l’origine de l’explosion du volume de connaissances produit depuis 50 ans, il serait pour autant hautement improbable qu’elles n’en aient pas subi en retour un certain nombre d’effets induits, hautement mutagènes. Car les technologies de l’information n’échappent pas plus que les autres aux dynamiques qu’elles engendrent. C’est ainsi qu’une véritable histoire des technologies de l’information se bâtit, dans la pénombre semi-occulte des laboratoires et des universités de l’après-guerre, histoire, qui sur le plan métaphysique, reste à décrypter, c’est-à-dire à narrer, et qui produit sa généalogie souvent obscure, en dépit des idées toutes faites que nous nous faisons encore à leur sujet, bien après leur apparition.
Ainsi qui commence à comprendre comment l’informatique en réseau, que représente Internet, est une menace directe pour l’idéal libertaire et égalitaire de ceux là même qui l’ont conçu, dans le courant des années 60, une menace directe pour cette première génération de la micro-informatique personnelle qui créa de toutes pièces quasiment tous les outils dont nous nous servons quotidiennement, souris, interface graphique, réseaux, logiciels spécialisés dotés d’une interface utilisateur, bref le kit de base de tout vendeur de PC aujourd’hui.
Internet nous confronte directement aux limites métaphysiques de ses concepteurs, qui ne prirent pas assez en compte la genèse politico-militaire toute particulière des technologies qu’ils développaient. Empreint de la culture positiviste occidentale, ils ne virent pas qu’un tel objet se fichait complètement des paradigmes philosophiques de ceux qui pourtant participaient à son élaboration, comme l’enfant est un tout supérieur à l’ajout des deux patrimoines génétiques qui le constituent, et que l’évolution tendancielle de cette technologie était plus proche de celle d’une arme de troisième espèce que de la gentille noosphère démocratique, pacifique et égalitaire dont on nous rebat périodiquement les oreilles.
Comme pour l’homme, l’état de nature pour les technologies, c’est la guerre.
Ceci explique sans doute leur taux de mortalité exceptionnel.
Cette longue introduction a pour objet d’éclairer les raisons profondes qui me motivent à soutenir le projet DATA.
Le Bunker, comme ses futurs occupants désirent l’appeler, non sans raison, s’apparente plus à première vue à un Musée de la Guerre Technique qu’à une galerie d’art contemporain.
Mieux que ca, conçu comme un biotope actif et réactif susceptible de faire revivre des technologies disparues, ou en voie de l’être, et en les incorporant dans des programmes artistiques vivants, cet espace permettra sans doute à quelques chefs couleuvres inconnus ou déjà oubliés de faire entendre leur voix, et surtout, surtout, permettra de reconfigurer des instruments critiques de production artistique en dehors des schèmes de la Grande Industrie.
Comme les autres utopies des années soixante, le sexe libre, les drogues sans condition, le rock’n’roll obligatoire, la micro-informatique libératrice s’est dissoute dans la consommation de masse et le micro-marketing culturel.
De fait, alors que des millions de dollars sont dépensés depuis 10 ans dans les “arts multimédia”, alimentant une véritable industrie de l’artiste subventionné (mais clamant qu’il est libre), nous attendons toujours le Griffith, l’Eisenstein, voire même le Méliès de cette technique qui devait nous faire oublier livre, cinéma, et musique, tout en ne cachant pas son ambition de les “unifier”.
Comme toujours c’est dans le principe originel que se cache le vice caché. Que le multimédia soit un art ou pas n’est pas la question, ce qui compte c’est de savoir ce que les artistes en font, pourquoi ils le font, comment ils le font, avec qui ils le font.
Que des Princes et des Papes aient “subventionné” la Chapelle Sixtine est une chose. La distribution de fonds publics pour une armée d’artistes” dont bien peu connaissent les rudiments de leur propre langue – et la plupart ignorent l’histoire singulière des technologies dont ils se proclament les pionniers – en est une autre, tout à fait différente.
Très honnêtement, la plupart des “installations interactives” et autres “concepts multimédia” sont bien moins interactives que la console Nintendo de votre petit cousin, et quant à parler de concept, voire même de média, vu la pauvreté esthétique et métaphysique qui se dégage de cette masse égalitairement pourvue, il est à craindre que ces mots n’aient déjà plus le moindre sens.
Voilà pourquoi un lieu comme le Bunker ne devra pas avoir peur de confronter les généalogies esthétiques et métaphysiques de ceux qui se disent artistes électroniques et de voir ce qui, dans leur production, est en mesure de survivre dans le nouvel état du biotope des connaissances et des technologies, en d’autres termes, ce travail paradoxal de biologie et d’archéologie, de psychologie et d’architecture qu’est un tel espace mutant d’anthropologie des machines de troisième espèce devrait nous permettre de ré-établir des hiérarchies, des perspectives, des horizons, et des zéniths, basés sur des évaluations esthétiques et morales qui restent malgré tout à produire, ce à quoi j’espère, tout un chacun qui se prétend honnêtement artiste en cette fin de siècles, s’affaire plus ou moins.
En vous remerciant de votre attention,
Maurice G. Dantec,
Montréal, le 6 septembre 1999