
La musique et le reste
par Maurice G. Dantec le 06/05/1998
LA MUSIQUE ET LE RESTE
Interview de Maurice Dantec après un concert en duo avec Richard Pinhas, à la Maroquinerie.
La vie de Maurice Dantec résonne de musiques diverses. Dans les années 80, il tronquait le soir sa tenue de concepteur de pub, contre les frusques d'un rocker. Il abandonne en 90 son groupe Artefact et sa carrière de musicien pour se tourner vers la littérature. Cependant tous ses romans sont précédés d'une bibliographie résumant les influences musicales qui ont accompagné, influencé, soutenu son travail d'écrivain. Et voilà qu' à l'occasion de sa tournée promotionnelle à Paris liée à la sortie de son dernier roman Babylon Babies, il participe au concert de Schizotrope à la Maroquinerie, en compagnie de Richard Pinhas, le fondateur de la cold wave.
MAYA SZYMANOWSKA : Serait-ce un retour à la musique
?
MAURICE DANTEC : Non, pas vraiment. Je n'ai plus d'instrument de
musique. Quand j'ai commencé à écrire , j'ai arrêté la musique. Je me suis remis
à en faire uniquement avec mon ami Richard Pinhas. Je travaille avec lui dans le
cadre de deux projets musicaux. D'une part il s'agit de Schizotrope, où je ne
joue qu'un rôle d'interprète. Je prête ma voix, qui est d'ailleurs retraitée
ensuite, pour lire les textes de Gilles Deleuze. C'est Richard qui compose la
musique. On envisage de faire pareil avec les textes de Nietzsche. On compte
monter une sorte de café philosophique électronique.
Nous avons encore à résoudre quelques problèmes techniques. Durant le concert à la Maroquinerie on n'entendait pas bien ma voix. Il faut qu'on travaille sur l'intelligibilité des textes philosophiques lus, même si le sens du texte n'est pas pour nous la chose la plus importante, mais sa mélodie interne. On ne veut pas faire de la récitation, ou une lecture avec une guitare sèche. On veut que la voix de Deleuze, la musique, les images forment un organisme plus ou moins cohérent.
D'autre part, Richard Pinhas remonte Heldone, son ancien groupe de rock. La nouvelle formation comprend des jeunes de 20-25 ans. A la batterie : Antoine Paganotti, à la basse : Olivier Mancier, le bassiste d'Ulan Bator, au clavier : Benoît Wizmann, au chant : David Corn. Les textes sont composés par Norman Spinrad et moi-même. J'interviens comme musicien de manière très épisodique. Je joue sur un synthétiseur analogique. J'ai fourni plus un travail de parolier que de musicien.
Etais-tu lié avec les gens formant ce qu'on appelle la
Blank Generation ?
Oui, je connaissais bien Daniel Darc, à l'époque
où il avait Taxi Girl et moi Artefact. Mais le punk en France c'était vraiment
un phénomène de révolte microscopique. Ce n'était pas une révolte contre la
société, mais contre le rock. A l'époque, quand j'avais 18 ans , la politique,
on n'en avait rien à foutre. Cela n'a pas beaucoup changé. Nous, ce que l'on
cherchait, c'était une esthétique, des artistes qui pouvaient nous apporter
quelque chose. Or, en 76 le rock dans son ensemble est devenu un truc de
pachyderme post-hippie insupportable.
Le punk s'est constitué contre ses grands frères des années 60. Mais cela dépasse les cadres générationnels. Sur 300 groupes de punk à Paris, 280 étaient largement inintéressants. On ne peut pas parler de génération quand il s'agit en fait de 25 individus. C'est pour cela que je ne crois pas aux générations. Je cois aux individus, aux micro groupes d'individus.
Quels étaient tes groupes fétiches
?
J'étais un grand fan de Métal Urbain.Ce sont eux qui ont été à
l'origine de la cold wave. En mars 77, je les ai vu pour la première fois en
concert, j'étais encore au lycée. Un groupe de rock électronique comme Nine inch
Nails, apparu dix ans plus tard, doit beaucoup à la cold wave anglaise qui doit
beaucoup au Métal Urbain . Ce qui est drôle dans ce pays, c'est que les
pionniers sont toujours ici, toujours en France. Mais à l'époque, il n'y avait
pas de structure alternative et le showbizz qui existait, au mieux, a produit
Dutronc.
Crois-tu que cela ait beaucoup changé ?
Oui, cela a beaucoup changé. Les gens de cette génération qui sont
maintenant à la tête des maisons de disques ont écouté autre chose que de la
variétoche à 2 francs dans les années 70. Il y a eu tout de même 20 ans de
culture française rock, malgré Trust et Indochine.
Qu'est-ce que tu écoutes maintenant
?
J'écoute de la musique électronique, de diverses obédiences , du
rock industriel, Nine inch Nails, Skinny Puppy, du trip hop anglais, de la
techno, Scanner, Mars on Mars, Prodigy. J'ai un peu écouté John Zorn et Fred
Frith. J'aime bien les vieilleries , je pourrais me remettre à écouter Sergent
Peppers, Electric Ladyland ou Lou Reed ou un vieux Stooges. Parfois j'écoute
aussi de la musique classique : Wagner, Beethoven ou Mozart. J'aime beaucoup
les compositeurs russes : Rachmaninov, Mussorsky, Chostakovitch,
Stravinsky.Quand j'étais adolescent, j'ai écouté en boucle Les steppes de l'Asie
Centrale de Borodine. Ma mère écoutait ce morceau sans discontinuer. Je le
connais par coeur.
Est-ce que tu crois à tes anticipations ?
Je suis un peu obligé d'y croire. Mais je n'aime pas le mot croire.
Tu crois en Dieu ?
Je me permettrais un
aphorisme qui est de moi d'ailleurs : "Aujourd'hui, le moyen le plus sûr de
s'approcher du divin, c'est de douter de lui." Quels types de relations peut-on
maintenant avoir avec Dieu, quand l'homme l'a tué ? Je suis en train de me
pencher sur Saint Augustin. J'étais resté à Nietzsche par rapport à cela. Dieu,
c'est quoi ? C'est le cosmos, reprenons Spinoza et disons cela comme
prolégomène. A partir de cela on peut peut-être commencer à discuter. Qu'est-ce
que Dieu dans l'histoire ? C'est là que les penseurs comme Nietzsche sont
indispensables pour comprendre que, d'une part la morale, d'autre part la
religion sont des productions humaines. Il n'y a pas de morale ni de religion
avant l'apparition de l'homme. Donc on peut dire qu'il n'y a pas dieu avant
l'apparition de l'homme. Ce qui ne veut pas dire , qu'il n'y ait pas un dieu
cosmique, appelons-le le dieu big bang. Mais cela sera toujours, comme le disent
les vieux cabalistes, l'infini inatteignable, le vrai dieu, celui qui a créé le
monde. Ce principe premier, on ne peut même pas le nommer, les juifs le savent.
Parce qu'on ne peut pas savoir ce que c'est, puisqu'il est avant toute chose.
Cette limite est infranchissable. Cette limite, les cabalistes ont essayé de la
conceptualiser. On peut y voir le dieu créateur, celui qui se manifeste dans le
cosmos. On peut douter de son existence, mais non pas de sa virtualité.
Dieu c'est une création humaine. A partir du moment où dans l'histoire l'homme tue dieu, le remplace, cela s'est passé au XIXème siècle avec l'invention du capitalisme industriel, on doit se poser de nouvelles questions.
Les reliquats des religions dans tes livres sont
représentés par les sectes.
La religion a toujours été une secte.
L'Eglise catholique en est une. Cela fait partie du mode de production du
religieux. Le religieux pour connaître dieu est obligé de se séparer de
l'humain. Les religions ont un aspect paradoxal. D'un côté elles créent un
processus communautaire, de lien entre les gens, mais ce processus ne peut
naître que d'une scission préalable du reste de l'humain, du reste des
religions, de l'état antérieur du monde. Les sectes ont toujours été pour moi un
facteur extrêmement dynamique dans l'histoire humaine. Le christianisme, les
Rosicruciens, les Francs-Maçons, l'Islam ont été des histoires de sectes.
Les sectes dans Babylon Babies veulent prendre la place
de Dieu.
Evidemment, cette place est toujours vide. On a beau
tenter de l'investir, elle reste toujours vacante.
Tu dis croire à la manipulation transgénique, à la
théorie de l'évolution de Darwin. On t'as même reproché d'être eugéniste. Est-le
cas ? Il est vrai que toutes tes héroïnes sont des magnifiques blondes aux yeux
invariablement bleus...
Je n'ai pas de problèmes moraux par rapport
à l'eugénisme. Le seul problème est son manque d'efficacité. En ce qui concerne
mes héroïnes, j'ai fait exprès. Par rapport au politiquement correct, je me suis
dit, allons-y à fond. Après tout, cela pourrait très bien survenir comme ça. Et
ça risque peut-être même de survenir comme ça. Je n'ai pas de préjugés. Je n'ai
pas de préjugés contre les races, parce que je n'y crois pas. Je n'ai pas plus
de préjugés contre un Bantou que contre un Danois. Je ne suis pas payé pour être
un militant anti-raciste. Je suis payé pour créer des machines romanesques qui
détraquent suffisamment l'ordre social engrammé dans les têtes des individus qui
les lisent.
Crois-tu que tes livres ont ce pouvoir ?
J'espère..
Parlons de ton dernier roman Babylon Babies. Combien de
temps as-tu mis pour l'écrire ?
Deux ans et demi environ. Je suis
passé par deux phases : une première exponentielle, puis un an d'élagage et de
recontruction. Le bouquin a été réécrit dix fois. Le processus d'écriture est
pour moi quelque chose de très complexe. C'est pour cela que dans Babylon Babies
il y a des actes extrêmement conscients, des mises en abymes. Le processus
littéraire devient l'objet même de la narration. Par le biais des personnages
schizophrènes, par le biais de Marie Zorn ou Joe-Jane.
Pourquoi écris-tu plutôt des romans noirs ?
Peut-on écrire autre chose aujourd'hui ? C'est quoi un roman noir,
d'abord ? La plupart des romans qui se prétendent noirs aujourd'hui, je dirais
plutôt que ce sont des romans rouges. Pour ne pas dire rouges-bruns, pour
certains. Les soi-disant romanciers noirs, sont plutôt des littérateurs rouges ,
qui seraient mieux à leur place au syndicat des écrivains de Moscou. Il n'y a
rien là-dedans. On parle de quoi ? Le mouvement social de 95 ? C'est ça le
social ? Les gens qui se mettent en grève, c'est important ? Ah bon ?
Où te places-tu dans l'horizon du polar ou du roman
noir français ?
Ailleurs.
Au Canada ?
Oui, c'est ça oui. Peut-être
même plutôt sur la planète Mars. Je ne crois pas aux gens, je n'aime pas parler
des gens, je crois aux manipulations transgéniques dans la littérature. Je me
méfie des gens qui se définissent à priori "auteurs de romans noirs". C'est un
hasard et une amitié qui m'ont mené à la Série Noire et à la Noire. J'aurais pu
être ailleurs. Tout le monde le sait. J'en ai rien à tanquer de tout ça. La
différence entre la littérature américaine et le polar français, c'est la
différence entre Américan Tabloïd et 99% de la production française qui se
prétend être des polars. Les problèmes traités par le polar français ne sont pas
les miens. Je n'aime pas les héros au grand c½ur. On se demande comment ils
bouffent tous les jours. Ils descendent d'une rame de métro pour faire détaler
six skinheads à eux tout seuls . J'ai jamais eu d'expérience comme ça dans ma
vie. La seule fois où j'ai rencontré six skinheads , je suis parti tout seul en
courant.
Est-ce que tu écris sous l'influence des drogues ?
Oui, j'écris sous l'influence du cannabis en particulier pour une
consommation quotidienne et d'autres drogues plus puissantes, quand j'en ai
besoin. Le LSD par exemple.
Quelles sont tes références littéraires ?
La science fiction psychédélique des années '60-'70 : Philip K.
Dick, Ballard, Bruner, Zelazny, Frank Herbert.
Tu prépares un autre livre avec Toorop comme héros ?
Oui, mais je vais d'abord prendre un an de vacances... Je ne sais
pas où je vais.
Passons à d'autres auteurs que tu aimes, dont tu te
réclames. Tu cites toujours des auteurs américains, jamais d'auteurs français,
voire tout simplement européens...
Je me suis arrêté à l'Europe des
années trente. Je pourrais citer Kafka, Stefan Zweig. Je pourrais aller au-delà,
je pourrais citer Flaubert, Chrétien de Troyes, l'épopée de Gilgamesh, la Bible.
Evidemment, la littérature qui m'a le plus influencée , est celle de la deuxième
moitié du XXe siècle. C'est le moment où la littérature américaine , comme
l'ensemble de la culture américaine a atteint son apogée, est devenue une des
cultures dominantes. J'ai de la compassion pour la littérature française d'
après la Deuxième Guerre Mondiale.
Mais tu as encensé Houellebecq dans l'interview dans
les Inrockuptibles...
Oui, parce que Houellebecq me semble un
écrivain important. Qui commence à s'attaquer à des problèmes qui dans ce pays
ont été trop longtemps en suspens : les rapports entre la science et l'homme, la
sexualité. C'est un des derniers bouquins que j'ai lu avant les Racines. Quand
j'écris, je ne lis plus, je me ferme. Ce qui m'a amusé en lisant les critiques,
c'est que personne n'a vu un truc énorme. A savoir que Houellebecque traduit par
l'écriture l'expérience d'Allan Aspes sur la corrélation entre les particules
subatomiques. Michel et Bruno , ce sont deux particules opposées. Quand Michel
fait une expérience, c'est Bruno qui en tire des conclusions et vice-versa.
Es-tu schizo ?
Je crois que tout écrivain
qui doit s'assumer comme tel, doit au moins flirter avec ça. Ce n'est pas
possible autrement.
Marie Zorn est l'image d'un écrivain qui remplace dieu.
Ma Marie, ce n'est pas un écrivain, Marie Zorn c'est la
littérature. C'est le flot verbal continu, la génération sans fin , l'éternel
retour comme disait Nietzsche du grand fleuve cosmique de l'ADN et du cerveau,
sans limite.
Toorop, le protagoniste de Sirène Rouge et de Babylon Babies
est un super-héros. Il échappe à tous les cataclismes. Tes livres ressemblent à
des films de John Woo.
J'aime bien John Woo. Cependant, mon héros, je le
vois plus comme un Clint Eastwood, maintenant qu'il a pris de la bouteille.
C'est un peu un héros au grand c½ur.
En
quoi est-ce un héros au grand c½ur ? Je fais tout pour en faire un être
relativement implacable, qui peut tuer quarante personnes en 480 pages. On m'a
dit, c'est un héros idéaliste. Ah bon ? Un mercenaire qui s'engage en
Bosnie-Herzegovine, qui va combattre avec une centaine de fêlés, est-ce un
idéaliste?
Finalement il se retrouve toujours du bon côté...
Mais il aurait pu aller du mauvais. Qu'est ce qu'on en sait ?
Il combat toujours pour la liberté.
Ah,
oui, je comprends mieux... Comment je vais me sortir de là ? Toorop est un
guerrier professionnel. C'est un peu un Mad Max, mais il n'était pas prédisposé
à le devenir. Au départ il voulait devenir écrivain. C'est mon double négatif ;
l'homme que je ne suis pas devenu. Je me suis créé une entité négative. Toorop
est allé au bout d'un certain nombre de choix, que j'aurais pu faire, et il les
assume. J'ai essayé de bien traduire ça. Par exemple il ne sauve pas Marie Zorn
par idéalisme. Il est chargé contre monnaie sonnante et trébuchante de la
protéger. C'est un professionnel, il fait son job.
Mais il a du mal à l'avouer ...
Quand Marie
Zorn lui pose la question , pourquoi il fait ça, c'est pourquoi il fait tout ça,
comment il est venu à faire ce qu'il fait. Toorop est devenu soldat parce qu'une
guerre s'est déclenchée en Europe, et il s'y est engagé , parce qu'il y a trouvé
du plaisir, parce qu'il a vu que c'était son truc. L'héroïsme est une réaction
particulière face à une situation plus que particulière. L'héroïsme ne peut se
manifester que si, par exemple, Gallimard prend feu. Qui fuit ? Qui sauve la
personne qui brûle à côté d'elle?
Le Toorop dont tu parles semble pourtant bien
sentimental à la fin de la Sirène Rouge.
Absolument, cette fin est
beaucoup trop sentimentale, c'est une fin ratée, parce que j'étais soumis à la
pression du temps, parce que je n'avais pas conscience d'un certain nombre de
problématiques littéraires qui étaient posées par le travail d'écrivain. C'était
mon premier livre. Pour ne rien cacher, j'ai un peu bâclé la fin. Et
effectivement , elle est un peu sentimentale. Mais à ce moment-là, Toorop a 33
ans, il a encore des reliquats d'humanité. Mais ce n'est pas non plus un
mercenaire opportuniste. Il est assez atypique. C'est un individualiste. La
guerre, il en fait son métier, parce que ça lui apprend des choses. Il est
curieux. Et la guerre c'est une des activités humaines où l'humain se révèle le
mieux, que ce soit dans la lâcheté, le courage, l'intelligence, et parfois aussi
l'émotion.
C'est terrible de penser cela...
Je le
pense, oui. Toorop le pense aussi.
As-tu déjà fait la guerre ?
On va dire
oui.
Où ?
Je ne peux pas en parler. C'est autre
chose. Je n'en parlerai pas. Il n'y a pas une période de l'histoire humaine où
il n'y a pas de conflit. Quand des politiciens ou des idéologues prétendent un
jour construire une humanité sans conflit, je dis : ces gens-là, ils voudraient
tuer l'humain. Il n'y aura plus d'humains le jour où il n'y aura plus de guerre.
Il y aura autre chose, je ne dis pas, mais plus d'humains. L'humain c'est un
prédateur. C'est un mécanisme de retournement contre la nature.
Si tu soutiens cela , que c'est dans la guerre que
l'être humain se révèle, pourquoi ne vas-tu pas la faire, la guerre ?
Figure-toi que j'y pense chaque jour. Mais pour des raisons de vie
privée, c'est un choix que je ne peux plus faire. Quand t'as une femme et un
enfant il y a des risques personnels que tu remets à plus tard. Je n'ai pas dit
que c'est uniquement dans la guerre que l'humanité se révèle. Mais c'est
pourtant souvent le cas, on le voit bien au Kosovo. Ce n'est pas de
l'inhumanité. Il faut relire Hannah Arendt pour comprendre qu'Eischmann était
parfaitement humain, comme disait Nietzsche, trop humain. Ce n'est pas
l'inhumanité qui me fais peur, au contraire, c'est l'humanité qui me déçoit.
De tes livres émane cependant une espèce d'humanisme
impuissant face à ce qui arrive.
On conserve toujours une nostalgie
secrète pour un âge d'or qui est impossible.
Dans tes bouquins, il y a toujours des bunkers qui sont
des havres de paix...
Crois-tu vraiment que le bunker de Babylon
Babies soit un havre de paix ? Ces gens-là sont en guerre permanente. Vis-à-vis
de leur propre camp , vis-à-vis de l'extérieur. Ce n'est pas une communauté
pacifiste. Ils sont en guerre y compris contre eux-mêmes. Leur objectif est de
dissoudre leur humanité dans les machines.
Dans une interview, tu disais que les nouvelles
technologies constituent un nouveau territoire criminel donc un territoire
romanesque. Comme si le crime et le roman marchaient main dans la main...
Cite-moi un roman où le crime ne joue pas. Ce ne sont pas des
romans. Le roman doit être un acte criminel et asocial.
Le serial killer serait-il une incarnation d'un futur
surhomme issue d'une mauvaise mutation ?
Oui, car les mutations
sont toujours coextensives. C'est le problème de la liberté. La liberté n'est
valable que pour quelques individus. Les serial killers existent depuis très
longtemps. Prenons comme exemple la comtesse de Batory , comtesse hongroise du
début du XVIIe siècle, qui emprisonnait nues des servantes par des nuits d'hiver
pour en faire des statues de glace, ou qui recueillait le sang de jeunes vierges
qu'elle kidnappait dans les villages aux alentours. Le sang lui servait à
soigner sa peau. C'était à l'époque un acte déviant de l'aristocratie. Des
monstres de cette trempe, on en trouvait un par siècle. A partir du moment où la
démocratie surgit, le crime se démocratise lui aussi. Ce phénomène de serial
killer existe aussi en France. Les rubriques de faits divers en attestent. On a
le nez écrasé sur le guidon, mais personne ne veut le voir. Le réseau Dutroux,
excuse-moi du mauvais jeu de mots, a été enterré par les politicards de
Belgique.Ces tueurs en série existent bel et bien et sont beaucoup plus
inquiétants que les imbéciles que la police française attrape de temps en temps.
Pourquoi, d'après toi, le serial killer est le
personnage central de nombreux romans contemporains?
James Ellroy
fut un précurseur. Il s'est intéressé au phénomène non pas de façon anecdotique,
mais en connaissance de cause. Pour des raisons qui étaient d'ordre personnel.
D'autres ont découvert là un filon. Cela ne m'intéresse pas en soi, mais parce
que cela nous ouvre sur certaines particularités de l'humanité de la fin du XXe
siècle. C'est toujours plus facile d'expliquer la tectonique des plaques quand
on est au-dessus d'un volcan. Et expliquer ce n'est même pas notre boulot, notre
boulot consiste juste à montrer cette réalité. Et d'essayer de la comprendre.
Je l'ai un peu comprise. Mais c'est comme la science. Au fur et à mesure que tu
apprends, tu comprends que ce qui te reste à comprendre est encore plus vaste.
Est-ce que tu as déjà regardé des snuffs
?
Non, je ne suis jamais tombé dessus. Je connais Costes, celui qui
fait des faux snuff movies. Il faisait des performances scatos dans les
catacombes. J'ai assisté à l'une d'entre elles. Je l'ai même filmée.
C'est de là que t'es venue l'idée de la Sirène Rouge ?
Non, l'idée m'est venue de l'information que j'avais sur
l'existence de tels produits. On sait aujourd'hui que des cadres de l'armée
serbe de Bosnie ont utilisé des caméscopes pour filmer des tortures qu'ils
infligeaient à leurs prisonniers croates ou musulmans. Je n'ai finalement que
deux ou trois thèmes qui se retrouvent dans mes bouquins. Un : le crime fait
partie du dispositif technique. Deux : il n'y a pas de différence fondamentale
entre l'artificiel et le naturel, entre machine et vivant.
Est-ce que tu pourrais te définir politiquement ? Es-tu
un anarchiste de droite ?
On m'a catalogué comme ça. Mais je laisse
aux gens le soin de mettre des étiquettes. Je ne vais pas commencer à m'en
coller moi-même. Cela ne m'intéresse pas. Le champs politique français est mort,
il est plein des nécroses vivantes. C'est quoi la politique ? C'est choisir
entre De Villiers et Edith Cresson ? C'est choisir entre la Commission de
Bruxelles et rien ? Moi j'ai choisi les Etats-Unis. J'aurais voulu dire les
Etats-Unis d'Europe. Mais personne ne veut les faire. C'est pour cela que je
suis parti. C'est pour cela que j'ai décidé de devenir Américain. Là-bas, c'est
fait. On peut passer à autre chose comme le séquençage du génome humain, comme
le clonage, comme la colonisation de Mars. Qu'ils feront, n'en déplaise à nos
Claude Allègre.
Le Canada, n'est-ce pas un Etat-Nation ?
Non, c'est un état fédéral , qui se considère même plus
communautaire. Le problème du Québec est un problème à régler, mais à mon avis
c'est un problème qui va se régler très , très vite. Comme dans Babylon Babies,
le problème est réglé, le Québec devient un Etat libre associé.
Crois-tu que l'Europe a fait son temps ?
C'est pire que cela. Elle a creusé sa tombe. Tant qu'on verra dans
ce pays cette alliance que Sollers appelle Vichy-Moscou. On la voit avec le SNES
dans la rue, le GUD, le Front National. Ils sont tous pour l'arrêt des
bombardements au Kosovo, parce que Milosevic c'est leur pote, et qu'ils allaient
tous à l'époque passer des vacances dans le Sud de la Yougoslavie.
Difficile de ne pas aborder la question de l'internet
quand on inteviewe un écrivain tel que Dantec, l'auteur de cyber-polars. Que
penses-tu de cette nouvelle technologie ?
C'est un autre média ,
mais ce n'est pas tout à fait un autre média. C'est aussi une nouvelle
biosphère. Une sorte de biosphère numérique. Qui n'amène pourtant ni
démocratisation symbiotique, ni l'horreur économique, décrite par d'autres.
L'internet permet plus de libertés, donc plus de crimes.
Est-ce à dire que cette sphère-là va être investie par
tous les crimes ?
Elle l'est déjà. Le fait que les Serbes ont
tentés de pirater un satellite de l'Otan, le fait qu'en ce moment les équipes du
Pentagone qui travaillent ardemment à leur rendre la monnaie de la pièce, etc..
Ca y est, la guerre électronique a commencé, la troisième guerre aussi.
Il s'interrompt. La porte au fond de la salle vient de s'ouvrir. Surgit la tête affolée de l'attachée de presse des éditions Gallimard. D'autres journalistes attendent pour une nouvelle interview. On a dépassé le temps qui nous était imparti. Dantec se lève. S'en va, en lançant par-dessus son épaule : "Je dois y aller. Le cycle de la marchandise continue."
Propos recueillis par Maya Szymanowska
From
fluctuat.net