
La littérature comme machine de 3è espèce
par Maurice G. Dantec le 12/02/1999
LA LITTERATURE COMME MACHINE DE 3e ESPECE
Comment ne pas désespérer en voyant sa propre parole incomprise,
reprise, déformée, reformatée dans les algoritmes de la pensée-marchandise, pour
peu qu’on n'y prenne garde, car il suffit d'un peu d'inattention, d'un
relâchement intempestif de la vigilance, pour que vos propres mots s'inscrivent
dans le cours programmé des choses, et viennent alimenter le jeu discursif
propre à la machine péripapéticienne qui vient vous offrir ses services, et ses
charmes (presse, télévision, salons et prix littéraires, confrères...).
Peut-on encore considérer sans sourire la littérature comme une
activité spécifique et particulière au moment où tout le monde désormais écrit
et vend du papier, top-model, vedette de télévision, homme politique, escroc
patenté ou spécialiste de la cuisine du sud-ouest* ?
La posture de l'Ecrivain, hybride pathétique d'instituteur, de prêtre
et d'animateur de talk-show, mercenaire frigide de sa maison d'édition tout
autant que porte-parole ardent de ses propres convictions, quelque soit la niche
marketing adoptée, représente désormais la figure emblématique de la culture
humanitaire fin-de-siècle. Sa parole rassurante se pose en parole de liberté et
de résistance face à la geste rationaliste et inhumaine des agents économiques.
Rares sont ceux parmi mes congénères qui ne tiennent un jour ou l'autre leur lot
d'inepties convenues sur l'impérialisme économique et technique, la "défense"
des "droits" des "peuples" ou des "animaux" et autres "exceptions culturelles".
Soyez-en sûr, il n'en est pas un qui n'endosse avec plaisir ce rôle, envié entre
tous, de l"Artiste" : démiurge solitaire, dernier rebelle face à l"impitoyable
bulldozer de l'Horreur Economique. Qui n'a pas en lui, en effet, un peu de
Dostoievsky, un zeste de Salman Rushdie, une once de Kafka ? Qui ne pourrait se
prendre au jeu sans éprouver le frisson qui parcourt l’échine de tous ceux qui,
soudainement, peuvent s'offrir le luxe de se dresser face au monde entier, en
pleine lumière ? Quel rôle, en effet ! Le plus beau d'entre tous, celui qui joué
avec l'habile perfection qui caractérise certains vieux routiers, ici au Québec,
où je vis désormais, comme en France, d'où je viens, promet une file sans fin de
groupies à la prochaine séance de dédicaces.
Nous en sommes là. Comme l'avaient deviné les situationnistes, leur
propre discours sur la Société du Spectacle sert désormais de référent vidé de
son sens à la première éructation "radicale" et convenue contre le "système", de
préférence proférée devant une caméra de télévision du service public; le
recyclage infernal ne les aura pas épargné loin de là : dans le néant
philosophique que nous aura légué la Social-Démocratie des années 80-90, la
moindre phrase piquée à Debord ou à Vaneigem peut produire son effet, et faire
remarquer son auteur. Les plus prompts à s'en servir se recrutent généralement
chez ceux qui auront passé leur vie à les conchier.
Aussi, bien sûr, doit-on, si l'on veut rendre visible ce que peut
et ce que doit faire l'écrivain au 21ème siècle, commencer par dresser
l'inventaire de tout ce qu'il ne peut plus continuer de faire, sous
peine de faire partie des espèces disparues ou en voie d'extinction
d'ici moins d'une génération :
- Nous ne pouvons plus continuer de pondre nos livres comme des oeufs
ronds et parfaits dans le silence clos de nos chambres, à l'abri des bombes, des
épidémies, des cataclysmes, et des mass-medias. Nous sommes des radars, des
sismographes actifs à l'écoute de la prochaine secousse, mieux que ça, sans
doute convient-il désormais de considérer nos livres comme des bombes, des
cataclysmes, des virus, sans doute convient-il d'endosser une bonne fois pour
toute le rôle de Zorro que les bonnes âmes charitables de la pensée humanitaire
veulent nous voir endosser depuis si longtemps, sans doute convient-il d'assumer
sans états d'âme la fonction originelle de l'Art, qui est de se retourner contre
l'homme, sans doute convient-il de devenir terroristes, à notre
tour.
L'écrivain du futur sera seul, bien sûr, comme tous les autres. Il
aura à faire de sa gracile tour d'ivoire un bunker, un centre des opérations,
branché sur le monde, intelligent, et secret.
- Nous ne voulons plus continuer à faire partie de la circuiterie
amorphe de la marchandise-spectacle littéraire contemporaine, que les choses
soient claires : désormais une guerre ouverte est engagée, toute acte de
représentation de notre part au sein d'une machine spécifique de la circuiterie
médiatique n'aura d'autre but que de proposer le déréglement immédiat de la
machine en question, et la dissolution sans condition de ses normes
esthétiques.
- Nous n‘avons aucune limite. Loin de faire table rase d'un prétendu
encombrant passé, nous voulons en être les héritiers, donc la synthèse, une
"synthèse disjonctive" pour reprendre Deleuze, une synthèse qui transmute chaque
élément du tout lors d'une opération particulière qu’il s'agit de mettre au
point et qui s'apparente à l'exercice de l'homme sur les fondements nucléaires
de la matière, une opération qui consiste à faire atteindre au texte ainsi
produit le point inéluctable de masse critique.
- Nous ne sommes pas des écrivains de science-fiction, ou de
thrillers, de romans sociaux, ou de récits d'aventures, de romans historiques,
ou d'essais philosophiques, ou quoi que ce soit d'aussi précisément délimité,
mais plutôt les agents d'un croisement génétique délibéremment expérimental
entre toutes ces souches littéraires, dans le but d'en faire surgir une nouvelle
forme, à la fois plus jeune et plus aboutie; nous ne nous reconnaissons plus
dans la majorité des textes "littéraires" produits en France, et plus
généralement, sous le regard bienveillant du modèle national, dans l'ensemble de
la francophonie contemporaine.
Nous ne sommes pas des écrivains de science-fiction, quoique nous
entendions faire des sciences et des technologies les éléments fissiles
nécessaires à l'obtention de notre fameuse masse critique.
Nous ne sommes pas plus des auteurs de polars, ou de thrillers,
pourtant il ne fait aucun doute que, comme les Nord-Américains dans les années
20, puis leurs confrères latins du cône sud dans les décennies qui suivirent,
nous sommes confrontés au vide répétitif d'une certaine littérature à la
française, et à la nécessité de remettre un peu de viande, un peu de sang, de
sperme, de haine, de douleur et de crime sur des pages trop blanches pour être
honnêtes, si vous voulez mon avis.
Nous nécrivons pas de romans historiques, ou d'aventures, pourtant il
ne fait aucun doute que les frontières du temps ne nous sont pas plus fermées
que celles de l'espace, et si nous ne sommes pas du genre à dédaigner par simple
préjugé de suivre les traces d'un Rosny-Aîné, ou d'un Jules Verne, par exemple,
nous savons aussi rendre tribut aux sources du roman, à l'épopée, aux mythes, et
surtout, les horizons ouverts à l'imagination depuis Einstein nous font
entrevoir ce que pourrait être un roman qui se servirait de la Relativité
Générale du Temps et de l'Espace comme moteur narratif.
Aussi, nous n’écrivons pas d"essais" philosophiques au sens propre,
mais nous tâchons de voir ce qui se produit quand un certain nombre d'idées
philosophiques, métaphysiques ou scientifiques, sont introduites dans le
processus narratif même de l'oeuvre de fiction ainsi transmutée.
Nous n`écrivons pas de romans à introspection psychologique, car nous
préférons de loin la neurologie et la psychiatrie clinique comme territoires de
production de possibles. Nous ne prétendons à aucun "réalisme" normatif, mais
nous pensons au contraire que l'imagination est une usine à produire du réel,
nous n'entrevoyons aucun découplage fondamental entre les différentes sphères de
la conscience et de l'activité naturelle de l’homme, entre Morale et Biologie,
Art et Industrie, Science et Sexualité, Physique des Particules et Littérature.
Nos cerveaux sont des synchrotrons en attente d'une collision spectaculaire,
d'où jaillirait la gerbe de particules tant attendue sur l’écran de nos
consciences bombardées d’informations.
Partisans de la saturation, de la con-fusion et de la
dissolution inconditionnelle des anciennes valeurs, nous refusons la position
d'attente observatrice, statique et microscopique qui caractérise la littérature
française contemporaine. Active - pour ne pas dire radioactive -, dynamique,
pour ne pas dire thermodynamique, et en tout cas micro/macrocosmique,
notre expérience littéraire se veut une expérience de laboratoire esthétique
qui, dans une certaine mesure, entend révéler une dimension sacrée, c'est à dire
tabou, limite, transgressive et dangereuse dans le processus humain.
Nous avons décidé de ne pas attendre d'avoir le prix Nobel pour nous mettre à
écrire à la dynamite. Et pour parler franchement, à ce titre, c'est plutôt un
Prix Oppenheimer que nous viserions. Sciences, technologies, géopolitique,
sociologie criminelle, psychopathologie, phénomènes religieux, publicité,
sexualité(s), aucun champ de l'activité humaine ne nous est étranger, ou plus
exactement, et pour atténuer la nuance de prétention, aucun champ de l'activité
humaine ne nous est plus fermé, notre littérature entend bien contaminer chacun
de ces territoires de ses rêves les plus sombres comme de ses cauchemars les
plus délicieux, notre art, s'il en reste quelque chose, devra s'apparenter à
celui du biochimiste moléculaire, qui décode et assemble les gènes nécessaires à
la création du Frankeinstein terminal, en d'autres termes nous devons placer la
littérature, et le Monde, sur la table de dissection, dans le tunnel de notre
accélérateur de particules, et expérimenter sans attendre, en
commençant par observer avec attention les dégâts ainsi produits.
Tout livre est une machine, c'est-à-dire un être vivant. Tout livre
est un codex cérébral, un long virus qui s'imprime durablement dans la mémoire
neurologique, c'est-à-dire dans le corps humain tout entier. Juger la qualité
d'un roman sur le strict plan de son "harmonie interne", sur la
qualité intrinsèque de sa phrase, de son style, ou de son récit consiste à ne
pas prendre en compte ce pourquoi toute littérature, me semble-t-il, est
produite : pour détruire. Pour corrompre. Pour dissoudre. Pour transgresser.
Pour contaminer.
Tout roman est une machine de guerre. Une machine de guerre nomade,
mentale et biochimique, que chaque auteur détruit avec la suivante.
Voici ce qui nous fait horreur dans cette littérature anémique qui
prétend s'intéresser au monde réel des hommes en nous proposant la description
de petites gorgées de bière : Elle ne veut pas dépasser l'homme. Elle ne veut
pas le pousser au bout de ses limites pour lui faire accoucher d'une nouvelle
forme. Elle ne voit en lui que sensations, alors que l'homme est un corpus
numérique, une construction, arbitraire et provisoire. Elle s'intéresse au Moi,
à cette vapeur, aurait dit Nietzsche ! Ce qu'elle appelle le monde se réduit
désormais au décor plus ou moins fonctionnel d'un duplex néo-bourgeois dans le
VIème arrondissement, d'un mâs provençal post-hippie, ou d'une chambre d`Hôtel
donnant sur la Place Saint Marc à Venise, ou quelque part ailleurs en Italie,
Rome, Florence, Naples, Capri, toutes ces horribles villes-musées italiennes où
le crétinisme des touristes grassouillets en bermudas se le dispute à la
vulgarité des jeunes cons braillards roulant en vespas ou dans ce qu'aucune
civilisation industrielle digne de ce nom n'oserait nommer automobiles, le tout
à grand renfort de klaxons reprenant les arias de Verdi.
Cette littérature, qui réfute l'imagination, pour mieux se fourvoyer
dans l'illusion la plus plate, n'entreprend désormais plus rien qui la dépasse.
On fait de l'art. On déploie des efforts infatigables pour bien pénétrer le
lecteur de l'Idée qu'on est avant tout un Artiste. De longues plaintes monotones
s'égrènent, des litanies à n'en plus finir, le monde est dur, mauvais, cruel,
vulgaire, horriblement technique, et sous le joug de l'Economie...
Quelle stupéfiante découverte !
Nos Venises littéraires meurent doucement en s'enfonçant sous les
eaux de l'histoire, bientôt, si ce n'est déjà fait, des cars entiers de
touristes américains et japonais viendront visiter les banquettes de ces Cafés
prestigieux, où de soi-disant jeunes écrivains français aiment paraît-il à
digresser sur Parménide et Spengler.
Du haut du zeppelin barbare de la civilisation américaine, tout cela
ressemble à l'agitation futile et frénétique des passagers du paquebot en train
de sombrer.
Mais très vite, comme Baudrillard l'a déjà dit avant moi,
l'impression se modifie insensiblement : la vision devient floue, sans doute le
zeppelin prend-il de l'altitude, bientôt le souvenir lui-même de l'Europe finit
par s'effacer.
Nous entrons dans le chantier du constructivisme américain.
Il faut bien se pénétrer de cette idée simple : ce n'est pas à
proprement parler la littérature française qui est en train de mourir, mais la
littérature française métropolitaine, celle qui sombre avec tout le paquebot
Europe dans les eaux sombres du déclin historique. La littérature de langue
française n'est pas encore tout-à-fait morte. Elle survit et se développe dans
les marches de notre ex-Empire, au Québec, aux Caraïbes, en Afrique occidentale,
au Liban, en Océanie. C'est vraisemblablement de ces antipodes que proviendront
les nouvelles structures, les nouveaux mythes, les nouveaux vocabulaires, et les
nouvelles ambitions dont notre littérature a besoin. Pour les autres,
c'est-à-dire pour tous ceux nés sous les cieux cléments et rieurs de la banlieue
parisienne, lilloise ou lyonnaise, et surtout pour ceux là, tout entiers
pénétrés de l'idée que la littérature a encore une raison pertinente d'exister
pour le siècle qui vient, alors, oui, pour eux, nous n'avons à offrir que
l'exil.
(Maurice Dantec, Montréal, le 12 février 1999)