
La Belle Apocalypse (préface)
par Maurice G. Dantec le 05/01/2006 Underbahn
LA BELLE APOCALYPSE
Par Maurice G. Dantec
Préface du Déséspéré de Léon Bloy (Underbahn)

« Quand vous recevrez cette lettre, mon cher ami, j’aurai achevé de tuer mon père. Le pauvre homme agonise, et mourra, dit-on, avant le jour. »
Voici l’incipit du Désespéré, de Léon Bloy. En deux phrases, glaciales, précises, terribles, tout est dit.
Car ce petit paragraphe délimite ce qui sera à la fois le centre indicible et l’horizon toujours visible de ce livre qui n’est rien moins qu’un des plus hauts chefs-d’œuvre que la littérature française aura su produire, au milieu des décombres.
Ce qui est dit ici c’est l’ineffable présence de la mort. Et pire encore, quoique à ce stade de la lecture nous ne puissions encore nous en douter (mais cela vient très vite) : les fiançailles porcines de la mort et de l’argent.
Leur conjugalité devenait le principe fondamental de la vie telle que Bloy la voyait se configurer sous ses yeux horrifiés d’homme de la fin du XIXe siècle, ses yeux qui ne verraient qu’un tout petit morceau de l’Apocalypse dont il était presque le seul à deviner la rugissante et mécanique venue, avant d’oser la nommer pleine face, juste avant sa mort en 1917.
En écrivant et en décrivant le monde parisien des années 1870-1880, Bloy ne fait nullement œuvre de chroniqueur mondain, ni même de « critique » social.
Un bon siècle avant les « cultural studies », Léon Bloy invente, en une foudroyante aventure aux confins de la mort et de l’amour, le métaroman autofictionnel.
Rien dans ce livre n’est vraiment autobiographique et tout y est fortement romancé. Pourtant c’est bien la vie de l’auteur qui y est transcrite et qui y est même transfigurée.
La vie d’un homme nommé Caïn Marchenoir, qui bien plus qu’un alter ego de l’auteur, en est comme la complétion terminale, l’ombre jetée par la lumière obscure qui émane de chaque mot d’un des plus formidables stylistes que la langue française a su forger.
Le livre ouvre donc sur les fiançailles de la mort et de l’argent. Il circonscrit d’emblée l’horizon du siècle contre lequel Caïn Marchenoir va se mettre à marcher, et il délimite aussitôt, sans aucun goût pour le paradoxe, le contre-pôle – tout aussi diabolique – à la demande qui est formulée au cours de ces premières phrases.
Car le livre ouvre en effet sur une DEMANDE, une supplique lancée par un homme désespéré à ce qu’il suppose encore vaguement être un ami. Il a BESOIN d’argent pour assurer un enterrement décent à son père.
Et il le demande à un grand homme de lettres, connu déjà pour ses succès à répétition et sa gloire ascensionnelle.
La réponse du citoyen de la république des arts et lettres scelle cette contre figure dont je parlais : cette fois c’est la mort qui va parler, la mort qui va parler le langage de l’argent, la mort qui va entreprendre cet incestueux transformisme du nihil des ténèbres avec celui des fausses Lumières, cette « culture » devenue excroissance terminale de la bourgeoisie.
Comme le raconte Léon Bloy lui-même : « Cette lettre, aussi maladroite que dénuée d’illusions juvéniles, était adressée, rue de Babylone à M. Alexis Dulaurier, l’auteur célèbre de Douloureux Mystère. »
Nous voici bien au cœur du « sujet », pour ne pas dire du subjectivisme déjà en train d’instaurer sa tyrannie abjecte sur la pensée.
On peut s’amuser, dans le roman de Bloy, à décrypter les réelles figures qui se cachent parfois sous d’amusants pseudonymes. Bloy, de plus, comme je le disais, ne se gêne pas non plus pour dénommer sans ambages les auteurs à la mode, ces parasites mondains de cette soi-disant « Belle Époque » qui ne fut rien de moins que la forge stupide qui allait fabriquer toutes les usines à idiotie du siècle qu’elle portait en son sein : je veux dire le nôtre.
Dulaurier, pour qui connaît un peu la vie de Léon Bloy, c’est évidemment Huysmans, que l’auteur n’a probablement pas voulu estropier trop directement, par respect pour le peu de littérature que l’homme était en mesure de produire, en tout cas pas au point d’un Georges Ohnet qui ne méritait, lui, réellement aucune considération et que Bloy nomme et décrit en toutes lettres, à la mitrailleuse lourde.
Revenons donc à la mort qui parle, c’est-à-dire à l’argent qui, telle une ombre après laquelle on court, se dérobe encore plus vite à celui, le Pauvre, qui est le plus pressé, qui a le plus BESOIN d’en obtenir.
La réponse de Dulaurier à la longue lettre suppliante d’un homme qui l’aida objectivement à se faire sa place au soleil est un modèle du genre. Toute la mesquinerie et la cuistrerie petite bourgeoise s’y trouve concentrée et à elle seule elle présente aussi clairement qu’un graphe mathématique une synthèse accomplie de tout ce à quoi Caïn Marchenoir va être confronté, elle rassemble tous les éléments de l’ensemble, jusqu’aux plus infimes micropoints de ces psychologies travesties, avec leur petitesse, ce mielleux contentement de soi, l’absence totale de charité inter-reliée par la chaîne des nihilismes tranquilles à un jésuitisme d’autant plus ostentatoire qu’il permettait justement de n’entreprendre jamais aucune action avec toutes les bonnes raisons du monde. Toute l’histoire du « Désespéré », c’est la quête éperdue d’un homme pour une simple trace d’un peu d’amour dans ce monde qui se trouve être précisément le grand univers émergent de la « Culture », cette industrie qui fabriquait déjà comme sur une chaîne de montage infernale : journalistes, critiques, éditeurs, et pire encore, des écrivains !
Le Désespéré est donc un Voyage au Bout de l’Ennui, une traversée des nihilismes foudroyée par la Foi dans un monde qui rejette toute véritable grandeur mais organise déjà les commémorations panthéonesques dont nous subissons encore la pestilence idolâtre un bon siècle plus tard.
En ce monde où tout est faux, même la foi, en ce monde où tout conduit à la mort, surtout la « vie » qu’on y mène, en ce monde où le désespoir même est rabattu au rang de larmoyantes tartinades romantiques, Caïn Marchenoir doit être compris comme le moment où le Désespoir authentique s’incarne, et d’une façon terriblement singulière : il s’incarne comme une figure transvertie de l’ineffable Joie Divine.
Le Désespéré n’est donc pas un de ces fumeux « chants d’espoir » qui embrument la littérature depuis sa naissance ou presque. Il n’est pas non plus la longue litanie nihiliste d’un homme comptabilisant ses défaites et s’enivrant du parfum lourd qu’elles dégagent.
Le Désespéré est en fait le contre-monde du Désespoir, son contre-monde actif, car incarné dans un homme singulier – pour une fois l’adjectif n’est pas usurpé – un homme qui va laisser sur son passage comme le visage transfiguré de la Grâce, prise dans les icebergs machiniques dont on nous vantait déjà les fabuleux progrès.
Marchenoir traverse le « Monde de la Culture » qui formatait toute l’entreprise de défiguration générale que le XXe siècle allait actualiser, il le traverse comme une boule de feu, un éclair d’une violence inouïe, il devient rapidement un « looser », alors que quelques rarissimes esprits détectent dans ses écrits les éclats fulgurants de l’authentique génie, il refuse toute compromission, surtout en matière de Catholicisme, ce qui finit par l’exclure peu à peu des cénacles où il fait figure de pisse-froid pour cette « Belle Époque » qui ne demandait après tout qu’à s’amuser et à profiter des bienfaits de la marchandise, qui ne demandait au fond qu’un peu de mort et beaucoup d’argent.
Son ami Dulaurier ne souhaitant pas dépenser un de ces précieux francs que ses succès littéraires lui assurent, il fait appel à un banquier, relation commune de lui-même et de Marchenoir afin de pallier la mensongère gêne passagère.
Ce Des Bois est lui aussi un modèle du genre, c’est même un sur-modèle, comme Nietzsche disait qu’il y a des sursinges, c’est un homme en qui l’argent et la mort ne se sont pas seulement fiancés, mais ont procréé, ont engendré un nouveau type d’humanité, un type d’humanité capable de dire par exemple : « Mon cher Caïn Marchenoir, je gagne cent mille francs par moi, et je les dépense. Par conséquent je suis pauvre. »
À eux deux, le banquier et l’homme de lettres se fendront d’une somme dérisoire que Marchenoir s’empressera, bien sûr de leur retourner, accentuant d’autant plus sa réputation désormais avérée d’ingratitude invétérée.
Et voilà donc Marchenoir lancé tel un bolide chaotique dans le dernier quart de ce stupide XIXe siècle, comme disait Léon Daudet, dont Bloy va tester la justesse de vue jusqu’aux plus infimes détails qui, précisément, font une époque.
Caïn Marchenoir va traverser, comme dans un roman d’initiation, différentes phases de cette « Belle Époque », une série d’étapes sur le chemin du Désespoir, et de sa contre-polaire, solaire, et pourtant invisible figure : l’Espérance. C’est-à-dire, en fait : l’Amour.
Il va absolument tout traverser. Il ira jusqu’à la vie monastique, puis jusqu’à la luxure, il ira incessamment du ciel aux tréfonds de la terre, du Monde d’en bas au Monde d’en haut, et ce parcours toujours REPRIS du voyage de la Jérusalem Céleste à la Jérusalem Terrestre, et retour, forme toute la magnifique et secrète dynamique narrative du roman.
Entre-temps, du monde des lettres il pourra dire : « C’est un négoce infini de filasse sentimentale, d’attendrissements hyperboréens, de congratulatoires frictions, de susurrements apologétiques, de petites confidences pointues ou fendillées, d’anecdotes et de verdicts, une orgie de médiocrité à cinquante services dans le dé à coudre de l’insoupçonnable femelle de César ! Car ces fantoches sont, à leur insu, des majestés fort jalouses et c’est une question de savoir si Dieu même, avec toute sa puissance, arriverait à leur inspirer quelque incertitude sur l’irréprochable beauté de leur vie morale. »
On croirait lire une description d’une célèbre émission contemporaine de télévision.
Il rajoute très vite : « Ils ne sont, nécessairement, ni des eunuques, ni des méchants, ni des fanatiques, ni des hypocrites, ni des imbéciles affolés. Ils ne sont ni des égoïstes avec assurance, ni des lâches avec précision. Ils n’ont pas même l’énergie du scepticisme. Ils ne sont absolument rien. Mais la terre est à leurs pieds et cela leur paraît très simple. »
Un peu plus loin, il conclut, je veux dire qu’il met à jour l’origine et la finalité du phénomène, et, pauvre de lui, il ne s’agit bien sûr rien de moins que la gorgone de la guillotine révolutionnaire :
« En vertu de ce principe qu’on ne détruit que ce qu’on remplace, il fallait boucher l’énorme trou par lequel les anciennes aristocraties s’étaient évadées comme des ordures, en attendant qu’elles refluassent comme une pestilence. Il fallait condamner à tout prix cette dangereuse porte et les Acéphales furent élus pour chevaucher un peuple de décapités. »
La longue traversée de la « Zone du Nihilisme instruit » par le Stalker de Nogent-sur-Marne est véritablement une forme nouvelle d’épopée : une épopée clinique, et pourtant fulgurante, une épopée baroque, et néanmoins d’une droiture absolue.
Ce monde dans lequel Marchenoir va marcher, à la fois Caïn et Abel, à la fois meurtri et meurtrier, moniteur de boxe à soixante francs par mois pour nourrir sa famille, écrivain de la Lumière dont sont emplies les ténèbres, lorsque la nuit est tombée et que l’Argent dort, ce monde est un ENNEMI : le porteur de glaive va devoir lutter contre tous ses courants, tous les progressismes hystériques comme tous les conservatismes frigides, et ce monde nous le connaissons. Nous le connaissons bien.
Car c’est le nôtre. Rien, en fait n’a fondamentalement changé entre 1900 et 2000. Le XXe siècle aura été si patiemment destructeur de toutes choses humaines que c’est à se demander s’il ne s’est pas détruit lui-même et si, à l’exception de l’odeur persistante des charniers, il laissera un souvenir quelconque pour les archéologues du quarantième millénaire.
Marchenoir fait d’abord l’expérience frontale du nihilisme, assumé comme tel, devenu idéologie constituée, et constituante, nouvelle idolâtrie des imbéciles pour lesquels la mort est une fin !
Ainsi, à propos d’un cuistre instruit nommé Alexandre Herzen, Bloy laisse tonner ses katiouchas verbales :
« Prêchez la bonne nouvelle de la mort, dit ce professeur, montrez aux hommes chaque nouvelle plaie sur la poitrine du vieux monde, chaque progrès de la destruction, indiquez la décrépitude de ses principes, la superficialité de ses efforts ; montrez qu’il ne peut guérir, qu’il n’a ni soutien, ni foi en lui-même, que personne ne l’aime réellement, qu’il se maintient par des mésentendus ; montrez que chacune de ses victoires est un coup qu’il se porte ; prêchez la Mort comme bonne nouvelle, comme annonce de la prochaine RÉDEMPTION. »
Aux vaticinations péremptoires de ce « patriarche du nihilisme », comme le dénomme Léon Bloy, celui-ci répond à sa façon, qui n’est pas celle d’un petit prof de philosophie :
« Tel est le gravitant Absolu de doctrine que nul cric religieux ne déplacera jamais plus ! Négation absolue de tout bien présent et certitude absolue de récupérer l’Éden après l’universelle destruction. Enthymème délateur du néant de la vie par le néant de la mort, dernier acculement de l’Orgueil, sommant une nouvelle fois l’X de la Justice, au nom de toute douleur terrestre, d’accorder enfin autre chose que le simulacre d’une rédemption ou de raturer – comme un solécisme – en même temps que la malheureuse race humaine, l’inexpiable Infini de notre nature ! Cette pensée terrible, cette convoitise de derrière le cœur, s’est jetée sur la société moderne et l’a enveloppée comme un poulpe. Les plus myopes esprits commencent à comprendre qu’elle est en train de confectionner un fameux cadavre – le cadavre même de la Civilisation ! – aussi grand que cinquante peuples, dont les chiens sans Dieu se préparent à ronger le crâne en Occident, pendant que ses pieds putréfiés répandront la peste au fond de l’Orient. »
Je ne vois ici nul commentaire à rajouter à cette vision prophétique du siècle qui s’en venait, que nous avons connu, et qui est mort à son tour, pour donner naissance au pire des bâtards de l’Apocalypse.
Car Bloy/Marchenoir l’a compris, déjà, ce monde moderne est un tas d’ordures, dont la plupart sont constituées d’écrits !
« Expactans, expectavi, attendre en attendant. Les mille ans du Moyen-Âge ont chanté cela. L’Église a continué de le chanter depuis l’égorgement du Moyen-Âge par les savantasses bourgeois de la Renaissance, comme si rien n’avait changé de ce qui pouvait donner un peu de patience et, maintenant, on a en a tout à fait assez. »
Car si tout, ou presque, est en fait supportable, même la plus insondable médiocrité, « attendre sur un trottoir venu de Sodome, en plein milieu de la retape électorale, dans le voisinage immédiat de l’Américain ou de Tortoni, avec la crainte ridicule de mettre le pied dans la figure d’un premier ministre ou d’un chroniqueur, c’est décidément au-dessus de la force d’un homme ! »
On comprend à ces mots à quelle altitude stratosphérique Bloy portait la démocratie parlementaire et la république des arts-et-lettres dans son cœur. On lui sait gré d’avoir fait parvenir ce terrible mais drolatique mépris pour les élites culturelles de sa « Belle Époque » jusqu’à la nôtre, où tout s’est encore enfoncé d’un bon cran dans la tourbe néritique du journalisme général.
Car la littérature ne se contente plus d’être une prostituée sodomite, elle est devenue le proxénète en chef d’elle-même ! Elle est devenue ce moment presque indicible où « il ne faut pas chercher cette situation inouïe des âmes supérieures en un autre point de l’histoire que cette fin de siècle, où le mépris de toute transcendance intellectuelle ou morale est précisément arrivé à une sorte de contrefaçon du miracle. »
Le miracle inverti. Celui du Verbe mis au service du néant :
« Antérieurement à Baudelaire, on le sait trop, il y avait eu lord Byron, Chateaubriand, Lamartine, Musset, postiches lamentateurs qui trempèrent la soupe de leur gloire avec les incontinentes larmes d’une mélancolie bonne fille qui leur partageait ses faveurs. Or, qu’est-ce que le vague passionnel de l’incestueux René, bâtard de Rousseau, ou la frénésie décorative de Manfred, auprès de la tétanique bave de quelques réprouvés comme Baudelaire ? »
Mais dans sa clairvoyance hors du commun Bloy entrevoit comme une sombre lumière au bout de ce tunnel glacé de fausse lumière :
« L’un des signes les moins douteux de cet acculement des âmes modernes à l’extrémité de tout, c’est la récente intrusion en France d’un monstre de livre, presque inconnu encore, quoique publié en Belgique depuis dix ans : Les Chants de Maldoror, par le comte de Lautréamont, œuvre tout à fait sans analogue et probablement appelée à retentir. L’auteur est mort dans un cabanon et c’est tout ce qu’on sait de lui. Il est difficile de décider si le mot monstre est ici suffisant. Cela ressemble à quelque effroyable polymorphe sous-marin qu’une tempête surprenante aurait lancé sur le rivage, après avoir saboulé le fond de l’Océan. Ce n’est plus la Bonne Nouvelle de la Mort du bonhomme Herzen, c’est quelque chose comme la Bonne Nouvelle de la Damnation. Quand à la forme littéraire, il n’y en a pas. C’est de la lave liquide. C’est insensé, noir et dévorant. »
Bloy n’était pas un critique littéraire. En un ou deux paragraphes il contresigne pourtant le plus concis et le plus véridique tableau de l’œuvre d’Isidore Ducasse. Aucun surréaliste n’aura fait mieux depuis.
Car non content de saisir la singularité stylistique de ce livre, qui allait effectivement – comme il le prévoyait – « retentir » pendant longtemps, il éclaire en quelques mots toute la terrible inversion des valeurs auquel son siècle est en train de se livrer, pour préparer les joies du prochain.
Alors que le Diable est devenu BON, « bonne fille » même, toute littérature vraiment salvatrice se trouve comme dans l’obligation de se tourner, les yeux embués de larmes, vers la Damnation, le Mal, la Chute, la Fin de l’Homme en tant que telle. William Blake le savait, lui qui osa prononcer cette phrase terrible qu’aucune poésie n’était concevable sans l’intervention du Diable.
Cela explique sans aucun doute comment et pourquoi Bloy/Marchenoir se fera plus d’ennemis encore chez les bas-bleus d’un catholicisme de bonnes œuvres qu’il conspue allègrement que partout ailleurs dans la société de son époque.
« C’est pourquoi tout ce qui a quelque quantité virile, depuis une trentaine d’années, se précipite éperdument au désespoir. Cela fait tout une littérature qui est véritablement une littérature de désespérés. » Et il rajoute : « Parbleu ! Ils savent ce que disent les chrétiens, ils le savent même supérieurement. Mais il faut une foi de tous les diables et ce n’est pas la vue des chrétiens modernes qui la leur donnerait ! Alors, ils produisent la littérature du désespoir, que de sentencieux imbéciles peuvent croire une chose très simple, mais qui est, en réalité, une sorte de mystère… annonciateur d’on ne sait quoi. »
Bloy sait très bien en fait ce que ce mystère du verbe inverti annonce. Il le sait si bien qu’il n’osera pas encore en prononcer le nom. Mais comme Lautréamont le disait : aucun livre ne doit apporter le MALHEUR à ses lecteurs.
Bloy le savait, lui aussi, ce qui explique sa lumineuse compréhension de l’œuvre de Lautréamont dès la première lecture, et en quoi les Chants de Maldoror allaient devenir une étoile polaire dans le firmament de l’authentique littérature.
C’est pourquoi Le Désespéré n’est pas un livre qui a pour but de fomenter en vous le dérèglement terriblement ordonné du désespoir, et pourtant il est écrit du fin fond de la plus isolée des cellules dans le grand Camp du Désespoir Général, du Désespoir comme Culture. Comment ? Pourquoi ? Pour un rien, un détail. Chaque phrase, chaque mot, est investi du contre-pôle vivant au nihilisme tentant péniblement de s’incarner.
Par exemple la conversion au Christianisme de Marchenoir est décrite en ces termes : « Ce ne fut que beaucoup plus tard, – après dix années d’un impur noviciat dans les latrines de l’examen philosophique, étant déjà sur le point de prononcer de secondaires vœux – qu’ayant parcouru, pour la première fois, le Nouveau Testament, durant l’oisive chaufferie de pieds d’une nuit de grand’garde, en 1870, il eut l’aperception immédiate, foudroyante, d’une Révélation divine. »
Du coup « un double abîme s’ouvrit en cet être, à dater de cet instant. Abîme de désir et de fureur que rien ne devait plus combler. Ici, la Gloire essentielle, inaccessible; là, l’ondoyante muflerie humaine, inexterminable. Chute infinie des deux côtés, ratage simultané de l’Amour et de la Justice. L’enfer sans contrepoids, rien que l’enfer ! »
Dès lors « le Christianisme lui donnait sa parole d’honneur de l’Éternité bienheureuse, mais à quel prix ! Il la comprenait, maintenant, cette fringale de supplices de toute son enfance ! C’était le pressentiment de la Face épouvantable de son Christ… Face de crucifié et face de juge sur l’impassible fronton du Tétragramme !… »
Cette terrifiante « Révélation » le conduit à « l’intuition d’une sorte d’impuissance divine, provisoirement concertée entre la Miséricorde et la Justice, en vue de quelque ineffable récupération de Substance dilapidée par l’Amour. »
On comprend mieux à ces mots en quoi le Très Catholique Léon Bloy ne risquait pas d’être un paroissien facile pour les bigots ou les néo-convertis de sa « Belle Époque ». Comme Bloy le fait remarquer par son personnage lui même : « Telle fut la doctrine de Marchenoir. Doctrine qui ne le séparait pas du catholicisme, puisque l’Église romaine a permis ce qui n’altère pas le canonique Symbole de Nicée, mais jugée singulièrement audacieuse par les vendeurs de contremarques célestes qui vocifèrent le boniment sulpicien sur le trottoir fangeux des consciences. »
Au contraire, Marchenoir devient ce qu’il est, pour reprendre la formule de Nietzsche : « Plus que jamais il fut un désespéré, mais un de ces désespéré sublimes qui jettent leur cœur dans le ciel, comme un naufragé lancerait toute sa fortune dans l’océan pour ne pas sombrer tout à fait, avant d’avoir au moins entrevu le rivage. »
Son Désespoir c’est l’ombre projetée sur la terre de la comédie humaine par la lumière céleste de l’Espérance.
Lorsqu’il cherche un prêtre pour se faire baptiser, l’ignoble face de la Culture lui rejoue son théâtre : « En général, le Clergé français n’aime ni les saints ni les apôtres. Il ne vénère que ceux qui sont morts depuis longtemps et en poussière. Rejeton ligneux de la vieille souche gallicane et légataire de son coriace orgueil, il abhorre par-dessus tout la supériorité de l’esprit, naturellement incompressible comme l’eau du ciel et par conséquent, dangereuse pour l’équilibre sacerdotal. »
Pire encore, Marchenoir y entrevoit tout ce qui est précisément en train de tuer le christianisme, c’est à dire de fabriquer son époque, cette Belle Époque qui n’est qu’un tas de ruines, et dont il connaissait déjà la destinée funeste :
« Émasculation systématique de l’enthousiasme religieux par médiocrité d’alimentation spirituelle; haine sans merci, haine pudique de l’imagination, de l’invention, de la fantaisie, de l’originalité, de toutes les indépendances du talent; congénère et concomitant oubli absolu d’évangéliser les pauvres; enfin, adhésion gastrique et abdominale à la plus répugnante boue devant la face des puissants du siècle : tels sont les pustules et les champignons empoisonnés de ce grand corps, autrefois si pur ! »
Ainsi Marchenoir traverse-t-il la Zone limbique de la Société du Spectacle en train de naître, il s’agrippe comme il peut à la paroi du Réel, alors que les utopies de culture et de l’instruction, qui préparaient les grands génocides à venir, descendaient sur lui à la vitesse d’une avalanche.
« Marchenoir accomplit ce prodige de dépasser toutes les audaces d’investigation et de conjecture, sans oblitérer en lui la soumission filiale à l’autorité souveraine de l’Église. Ce poulain sauvage, affronteur des gouffres, ne cassa pas son licol et resta dans le brancard. »
Et Marchenoir fit son entrée cométaire dans le Monde des Lettres.
Un cratère plus tard, alors que ce monde de la République instruite tentait encore de se remettre du choc, Marchenoir décida d’aller plus loin, de la cavalerie de la critique littéraire il allait passer à l’artillerie lourde de la fiction, au roman, il allait passer à la Littérature. Et ce qui restait du monde parisien, agglutiné dans le cratère fumant, se mit à trembler à l’idée qu’une telle puissance allait se déchaîner et les entraîner dans les eaux boueuses de l’oubli à l’instant même où la prochaine déflagration se ferait ressentir.
Aussi, fut-il rapidement admis par tous que cet homme était trop dangereux pour qu’on le laissât écrire librement.
« Successivement évincé de toutes les industries et de tous les trucs suggérés par l’ambition de subsister, il se vit réduit à condescendre aux plus linéamentaires expédients. Ramasseur diurne et noctambule investigateur, il s’acharna faméliquement à la recherche de tout ce qui peut être glané ou picoré, dans les mornes steppes de l’égoïsme universel, par le besoin le plus fléchisseur, en vue d’apaiser l’intestinale vocifération. »
En clair : Marchenoir allait descendre l’escalier de la misère jusqu’à la marche ultime qui s’appelle : FAIM.
C’est bien sûr au moment où, enfin, la grâce de cette déchéance lui est accordée, que le roman va basculer sur l’autre face, sur le contre-pôle lumineux dont je parlais au début.
Voici ce qu’en dit Léon Bloy :
« La Femme n’apparut dans la vie de Marchenoir qu’à la fin de cette première période, c’est à dire après la guerre et après cette décisive secousse d’âme qui l’avait subitement restitué au sentiment religieux dont il portait en lui, dès son premier jour, les prédéterminations ignorées. »
À partir de cet instant la Belle Époque commence pour de bon.
« Marchenoir était, plus qu’aucun autre, une conquête de l’Amour et son cœur avait été l’évangélisateur de sa raison. Il s’était rué sur Dieu comme sur une proie, aussitôt que Dieu s’était montré, avec la rudimentaire spontanéité de l’instinct. »
Aussi : « Marchenoir fit de l’amour extatique dans des lits de boue, avec une conscience dilacérée, en se vomissant lui-même. »
C’est au retour d’un séjour chez les Chartreux que Marchenoir franchit aussitôt une autre orbite de la pensée. Comprenant que ce cénobitisme tranquille ne dérange nullement la pompière société républicaine de son époque, son Catholicisme devient encore plus royal, sa vie se translate comme vers un anneau ardent, il devient pour de bon une épée de flammes tournoyante, analogue à celle qui garde l’arbre de Vie dans le Jardin d’Éden.
« Toutes les mains de la nuit avaient tissé ce chaos », écrit-il comme avec un poinçon ardent.
L’esprit de l’homme, devenu contre-agent de la Création divine, parvient à ce miracle de « commander à ce que les ténèbres fussent, c’est à dire que la suie du passé, délayée dans l’encre de nos imprimeurs, devînt indélébile et croûtonnante sur la mosaïque providentielle. »
Aussi :
« On en était venu à tellement effacer les rudimentaires concepts que les faits les plus énormes, les plus crevant l’œil, désormais orphelins de leurs principes et veufs de leurs conséquences, retranchés de l’orbite, excommuniés de tout ensemble, acéphales et eunuques, n’existaient plus dans les cervelles qu’à l’état fantastique de postérité du hasard. Et cette ignorance de toute loi était particulièrement attestée, en ce siècle, par la grandissante rage de philosopher sur l’histoire. Obscur témoignage d’une conscience irrémédiablement taillée en pièces et tressaillant, une dernière fois, sous les hachoirs des charcutiers de l’intelligence ! »
Ce qui conduit Marchenoir à adopter une position axiomatique extrêmement claire : « Pour commencer, Marchenoir demandait le divorce du Hasard et de la Liberté, absurdement unis sous le régime de l’étripement réciproque. »
La longue escalade de la face nord qui permet de se dégager du nihilisme ne fait alors pour Marchenoir que commencer. Mais il est clair qu’il s’agit d’un personnage de roman qui non seulement ne choisit pas la facilité, mais oblige son auteur à le suivre, voire à le précéder !
Il entrait dans le Monde de la Belle Apocalypse, il allait en faire le tour, hommes de lettres, femmes de boudoirs, invertis de music-hall, il allait tout rencontrer, tout prendre en pleine face et en retour montrer sans la moindre retenue à cet univers d’illusionnistes son image véritable, insupportable de vanité et de bêtise, ce masque de la mort sociale que Marchenoir va désormais traquer sans lâcher prise. Jusqu’à ce que l’amour tombe du ciel, comme une étoile fracassée, sous la forme d’une jeune prostituée dont Marchenoir va épouser le destin, pour commencer.
Je n’ai ni l’espace nécessaire, ni en fait l’envie de poursuivre plus avant ce préambule à l’œuvre colossale que vous tenez entre vos mains. Ce qui va se produire ensuite, dans ce livre qui est au roman français ce que sont Les carnets du sous-sol d’un Dostoïevski peut-être, tout particulièrement dans la seconde partie, est de l’ordre du mystère absolu. On ne peut y accéder que par la lecture, pleine et entière.
Mais ce que j’ai à vous dire pour terminer est très simple :
Alors voilà, l’amour de Marchenoir pour Véronique reproduit elle aussi cette dynamique toujours reprise entre l’Assomption et la Chute, mais en fait elle la contre-produit à l’intérieur même de la trajectoire sociale de Marchenoir et c’est en cela qu’en dépit de toutes les horreurs et avanies qui tomberont sur leur destinée, ce livre est en mesure de s’ouvrir sur l’infini de la plus haute Espérance, c’est-à-dire que nous sommes face à la figure terriblement solaire d’un livre qui ne se termine pas sur la promesse d’une « fin heureuse », mais plutôt sur celle de la certitude que l’Amour est un incendie, qu’il est ce qui en nous subsiste encore du feu divin, aussi le Désespéré est-il le contre-exemple génial et fulgurant d’un grand livre d’amour et de désespoir mêlés, ou plutôt unis, unis comme le sont l’homme et le Dieu dans l’incarnation du Christ.
Initialement publié par les Editions Underbahn en novembre 2005, comme préface pour Le Désespéré de Léon Bloy. Copyright © 2005 Editions Underbahn