
L'HOMME DE NOWHERE LAND
par Maurice G. Dantec le 27/06/2009 Ring
Pour Paul Marchand - 1962 - 2009

Il y a quelques jours de cela disparaissait un authentique héros. Un homme qui
n'avait pas cinquante ans, et qui pourtant était mort plusieurs fois déjà. Ce
héros n'était pas une « icône » mondiale, son nom n'était connu que de ceux qui
savent, il ne vouait aucune admiration particulière pour les parcs à enfants et
son épiderme n'était sujet à aucune variation de couleur.
Il n'était « Roi » d'aucune « Pop », sinon celle
rythmée par le tir des katiouschas et des fusils d'assaut.
La crise cardiaque fatale qui a emporté la
superstar bionique de Berverly Hills a très vite focalisé l'attention du
troupeau mondialisé sur une mort d'autant plus anecdotique qu'elle était à la
hauteur, terriblement banale, de la vie qui l'avait précédée. Celle d'un produit
de grande consommation.
L'homme dont je veux vous parler a dialogué avec
les morts, et il n'a pas été entendu des vivants. Il a conversé avec les armes
et les tueurs qui les tiennent, mais il y avait plus urgent à faire, et plus
important à écouter, voter pour les Vélibs, lire le dernier ramassis de poncifs
humanitaires d'un de nos auteurs nationaux, se pâmer pour un discours de
Ségolène Royal, ou une analyse géopolitique de Jean-Luc Mélanchon, voire d'Alain
Soral.
Cet homme n'est pas mort dans l'indifférence
générale. Cela aurait été, pour nos démocrates-pigistes, une marque d'honneur -
apophatique certes - mais qui n'aurait pas convenu à leur méthodologie éprouvée
pour tout noyer dans l'in-différence relative.
Deux ou trois entrefilets, dignes d'un vulgaire
fait-divers, auront permis à la presse, que l'homme en question connaissait fort
bien, de pouvoir se justifier à peu de frais, c'est le cas de le dire, et
d'enterrer au plus vite le souvenir du défunt, si possible en même temps que le
cercueil.
Je n'ai jamais rencontré Paul Marchand, puisque tel est son nom.
Nos chemins se sont sans doute croisé, je pense, à
une certaine époque, quelque part dans l'ancienne « Europe de l'Est ».
Son nom était déjà connu à Sarajevo, bien avant
que j'y transite. Considéré comme un fou, un paria, un non-journaliste (quel
honneur), il défiait toutes les conventions de la médiature professionnelle,
s'aventurait là où il ne fallait pas, voyait donc ce que les autres ne voyaient
pas, bref accomplissait son authentique travail de témoin, qui ne
consiste pas à s'engourdir de pseudo-objectivité, mais à vivre, jusqu'au bout de
la nuit, l'expérience ultime de la « sympathy for the devil ».
Je n'ai jamais rencontré Paul Marchand, pas même
alors qu'il vivait comme moi à Montréal. C'est peut-être pour cette raison très
précise que c'est le personnage d'un de mes romans qui a croisé sa vie à
Sarajevo. Il existe sans doute une loi physique inconnue qui empêche toute
redondance entre la vie et la fiction. Si Paul Nitzos, dans Villa
Vortex, devait rencontrer Paul Marchand, peut-être était-ce au prix d'une
« véritable » rencontre, dans ce que certains osent encore dénommer
« réalité ».
Une forme de pudeur, qui ne m'arrêterait plus
aujourd'hui, m'a fait me sentir obligé de ne pas user de sa véritable identité.
C'était une double erreur. Sur le plan littéraire, mais aussi sur celui de
l'exigence absolue de la vérité, lorsque, précisément, elle s'est frottée pour
de bon au feu du diable.
Quelques personnes, j'espère, l'auront reconnu sous les traits de « Chambard », car pour tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre, traversèrent l'expérience de l'implosion yougoslave, quelques rayons de courage à l'état le plus pur permirent de conserver l'espérance, au milieu des bureaucrates de l'ONU, des journalistes planqués à l'Holyday Inn, des visites de Susan Sontag ou de Bernard-Henri Lévy.
Paul Marchand fut un des ces hommes là, et
probablement le plus singulier d'entre tous.
Il ne savait pas faire le « moonwalk », car c'est
sur les astres de la destinée qu'il dansait.
Cela semble une raison suffisante pour que cette
époque l'oublie au plus vite.
Cela semble la raison nécessaire pour que nous
oubliions au plus vite cette époque.
MgD
Le 26 juin 2009