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par Maurice G. Dantec le 06/06/2000 auteurs.net
2000 -INTERVIEW AUTEURS.NET
Avec Le Théâtre des
opérations, Maurice Dantec nous livre son analyse - un journal métaphysique
et polémique - de la dernière année du siècle dernier. A la
fois visionnaire et amphibologique, iconoclaste et réactionnaire, imprécateur et
étouffant, ce "carnet de guerre" de plus de 600 pages impressionne. Que s’est-il
donc passé en 1999 ? Entretien par e-mail avec Maurice G.Dantec (il réside
depuis 1998 au Québec) pour quelques éclaircissements salvateurs.
par Emmanuel Caron
20/07/2000
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Maurice G. Dantec :
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Maurice G. Dantec :
- le
télétotalitarisme numérique qui veut transformer les bibliothèques en TGB (Très
Gros Bouzins).
-
les jésuites de l'antiracisme officiel et de la "bonne" pensée qui fichent et
traquent tous ceux qui se permettent de penser, et de dire
autrement.
- la
médiocrité collabo de la plupart des écrivains nationaux qui perpétuent la farce
en jouant aux punks de plateau-télé à Bernard Pivot tout en réclamant une
"liberté" d'expression pleine et entière.
- Les lobbies et groupes de pression
communautaires de tous acabits, toutes obédiences, qui entendent faire passer
leurs "droits" avant le nécessaire travail de la vérité, donc de la
critique.
- les
dialectiques mortifères qui encombrent le terrain dévasté de notre philosophie
ou de notre littérature : Pierre Lévy OU Vivianne Forrester, Ignacio Ramonet OU
Alain Minc, BHL OU Régis Debray, etc.
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Deuxio, en ce qui concerne ces
"révolutionnaires-conservateurs", il serait exagéré de ma part de prétendre les
avoir écartés de mon champ de recherche, mais cela le serait tout autant
d'imaginer qu'ils ont fondé de façon centrale mon actuelle réflexion théorique
sur les problèmes politiques et métapolitiques de notre (fin de ) civilisation.
Car Nietzsche l'aurait sûrement noté avec son
mordant habituel, le principal défaut de ce courant de pensée est surtout
d'avoir été allemand. Mes racines politiques se situeraient alors plutôt du côté
de Joseph de Maistre. Ce qui ne m'empêche pas de retravailler en ce moment même
à une relecture systématique de Bataille et de Foucault dans la perspective d'un
questionnement radical sur la notion de Souveraineté.
Tertio, j'ai lu Ersnt Jünger dans ma
jeunesse et je dois dire qu'à bien des égards le mouvement politique dont il fut
un des fleurons fut le seul à l'époque à jeter un regard à peu près lucide sur
la catastrophe annoncée qui se préparait à Weimar. La cristallisation du combat
politico-idéologique entre les deux formes rivales de totalitarismes nées de la
démocratie parlementaire (soit les deux populismes modernes : le courant
socialo-bolchevique, et le courant national-socialiste) ne pouvait conduire
l'Allemagne de l'entre deux guerre qu'au désastre. L'instauration d'un régime
"spartakiste", une variante proto-trotskyste du stalinisme, au cœur de l'Europe
en 1918-1919, fut le point de départ d'un "jeu de domino" où diverses "sectes"
politico-dévolutionnaires nées du chaos de la 1e Guerre tentèrent de s'accaparer
un morceau du rêve prométhéen de la Révolution. Dois-je rappeler que c'est
D'Annunzio lui même, un poète italien donc, qui investit Trieste avec ces
troupes prétoriennes en 1919, créant un précédent qu'un ex-anarcho-socialiste
prénommé Bénito allait répéter avec succès trois ans plus tard, mais en marchant
sur Rome cette fois ci ? Et qu'avait donc fait Lénine en octobre 1917, en
envoyant ses milices d'assaut contre le Palais d'Hiver de Petrograd ?
Qu'essayèrent les nazis une première fois, sans succès, à Munich, en 1923, mais
qu'ils purent concrétiser dès que la pression du vote populaire leur donna accès
au pouvoir dix ans plus tard ? Que firent donc les organisations armées du Front
Populaire dès la victoire de la Gauche aux Cortès, après les élections générales
de 1936 en Espagne ? Lorsqu'un principe de souveraineté est dissous au point que
les nations d'Europe plongent toutes ensemble dans le bourbier mécanisé de la
1er guerre mondiale, la fin est déjà consommée. Dois-je rappeler que ce sont les
braves et bonnes "démocraties" françaises et anglaises qui ont conspiré de
concert avec les Serbes et les Russes pour anéantir les méchantes "monarchies"
austro-hongroises ou prussiennes, et ainsi toute la Mitteleuropa, et tout le
projet fédéral européen par la même occasion, et pour au moins deux siècles
selon moi ?
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Maurice G. Dantec :
1) Le Conseil d'État n'a fait, il me
semble, qu'appliquer la loi, ou plutôt l'absence de loi, le vide juridique total
que deux septennats mitterandiens auront laissé comme héritage. Voir Jack Lang
se trémousser dans ses postures de rébellion contre la "censure" alors qu'il est
le principal responsable de cette chienlit juridique est , disons le
franchement, la blague la plus drôle de l'année.
2) sans avoir vu le film , la
lecture du livre permet de penser qu'il ne s'agit pas d'un conte pour enfants
destiné à la petite bibliothèque rose, l'aberration bureaucratique et juridique
permet d'expliquer comment la crudité de certaines scènes a pu offrir aux
militants anti-pornographie l'opportunité de saisir la plus haute institution
judiciaire du pays. Qu'on le veuille ou non les questions qui sont posées sont
celles-ci : un artiste peut-il tout montrer ? La réponse est : oui. Peut-il tout
montrer à tout le monde dans n'importe quelles conditions ? La réponse est
clairement : non. Il existe des barrières psychiques, des tabous sexuels entre
autres, qui ne peuvent être franchis sans précautions, sans initiations, et donc
à partir d'un certain âge, dit de la "majorité". il ne fait aucun doute, à mon
sens, que le livre de Virginie D. est basé sur une surexploitation consciente du
sexe et de la violence (ce qui n'en fait selon moi ni un modèle ni un
contre-modèle mais surdétermine un certain nombre de questions morales et
esthétiques) et qu'on pouvait raisonnablement s'attendre à ce que sa "mise en
scène", sa mise en image, poserait à tout le moins un certain nombre de
"problèmes" nés de l'éternel dilemme du créateur devant les représentations des
deux termes les plus ultimes de notre existence : la sexualité et la
mort.
3) Il est
tout à fait significatif que ce soit les habituels bénis-oui-oui du
post-mitterandisme qui réclament désormais le retour à la bonne vieille
"interdiction au mineurs de 18 ans". Cette solution de bon sens aurait été
proposée il y a quelque temps encore, ne serait-ce que deux ou trois semaines
avant que le "scandale" n'éclate, et tous nos "rebellocrates" (comme le dit
Muray) se seraient dressés d'un bel ensemble contre ce "retour des papys
francisques de la censure" (désolé pour l'internaute
inconnu).
4) La
liberté d'expression est une et indivisible. Mais la liberté de s'exprimer
n'implique pas l'obligation faite à tous de nous écouter.
5) Je crois qu'un artiste qui se
veut en "rébellion" contre l'ordre moral et social ne doit pas avoir peur des
interdits et des tabous. Vouloir les braver demande d'accepter, voire
d'invoquer, leur existence. Il doit comprendre qu'il est normal que la société
et la morale soient en "droit" de désapprouver certaines de ses œuvres, même si
elles n'ont plus le "droit" ou même la simple possibilité pratique de les bannir
(au sens d'une interdiction pure et simple). Mais vu que la société et sa morale
sont désormais du côté des "rebelles" à l'ordre social et moral, ce sont des
associations "minoritaires" sur le plan politique qui entendent faire respecter
un ordre défunt depuis au moins deux générations. À ce que j'entends, l'infamie
née du label-ghetto "X" se double aujourd'hui de la véritable mort commerciale
que cela représente pour un film. Cette situation me paraît la résultante d'une
politique de "droits" et de "contrôles" cinématographiques qui chaque jour
montrent un peu plus leur parfaite adéquation à notre monde contemporain. Qui je
le rappelle, est parfaitement absurde.
6) Il est tout à fait évident
qu'Internet est une des voies royales permettant de contourner l'obsolescence
des législations nationales. Mais je permettrais d'ajouter que cela ne fera
qu'accroître la confusion, car comment pourrons-nous alors différencier
"baise-moi" de toute la production X qui sature le réseau ?
7) quant au fait que l'association à
l'origine de la plainte soit apparentée au FN, ou au MNR de Mégret, je me
permettrais de rappeler que jusqu'à preuve du contraire, ces partis (dont je ne
partage pas l'idéologie) sont encore situés dans le cadre de la légalité dite
"républicaine" et que ces gens ont eux aussi, le "droit à l'expression" de leurs
"idées", y compris devant une cour de justice.
auteurs.net :
Maurice G. Dantec :
Le
journal comme le dernier lieu où l’écrivain avance à découvert. Renaud Camus a
pu découvrir qu’on ne pouvait pas tout dire dans un journal.
La révolution conservatrice :
courant de pensée des années trente en Allemagne. Il prône l’abrogation de la
république de Weimar dont le système parlementaire ne pouvait plus, selon son
analyse, ni répondre aux exigences économiques et industrielles d’un pays
moderne ni contenter les aspirations des citoyens. Pourtant, cette
transformation n’impliquait pas la création d’un « homo sovieticus », mais au
contraire le maintien des hiérarchies sociales. Le courant se caractérise aussi
par une fascination pour la technique et la science, un pessimisme
anthropologique et un langage conflictuel.
Biographie :
Né le 13 juin 1959 à Grenoble, dans
une famille communiste, Maurice G.Dantec passe une enfance difficile à cause de
crises répétées d'asthmes à Ivry-sur-Seine. Au lycée à 12 ans, il rencontre
Jean-Bernard Pouy (futur fondateur du poulpe), alors animateur culturel qui
l'initie à la SF. Etudiant il fréquente la mouvance punk, joue dans des groupes,
s'essaie à toute sorte de drogues dures. Il travaille dans la publicité, le
marketing téléphonique, et crée en 1992 une agence multimédia. La guerre du
golfe a raison de son projet. Il commence l'écriture de son premier roman La
Sirène Rouge, vendu à 200000 exemplaires. Depuis 1998 il vit au Québec,
Le Théâtre des opérations est son quatrième livre.