
Interview pour "7 Jours"
par Maurice G. Dantec le 20/01/2009 7 jours
Impossible de ne pas vous poser la question : comment une
histoire pareille (celle de Comme le fantôme) vous est-elle venue à
l’esprit ?
Je réponds malheureusement toujours la même chose à
ce type de questions. Le roman est une entité autonome du romancier, il demande
à être écrit, vous êtes son instrument, et non l’inverse. Comme je l’ai
expliqué, il s’est agi au départ, en 1995, d’un travail de commande pour un
recueil collectif de la Série Noire concernant la mort violente d’Albert Ayler,
le saxophoniste de jazz, durant l’été 1970. Je ne sais ni comment ni pourquoi,
mais la transmutation du jazzman en un ange chargé de sauver la station Mir, en
parallèle avec la fuite de deux individus aux états psychiques augmentés, s’est
imposée d’elle-même. Le roman est une machine, c’est donc un « réseau de
coupures », il disjoint et synthétise ce dont il a besoin pour se développer
dans votre cerveau.
De façon plus générale, comment vos idées de
roman germent-elles habituellement ?
Il faudrait leur demander. Un roman est une personne qui est votre autre
vous-même, il est une personne, donc il est libre.
Est-ce que
vous vous lancez tout de suite dans la rédaction ou est-ce que vous faites des
recherches, laissez mûrir le sujet? Bref, comment écrivez-vous?
Cela dépend du roman, comment il veut naître, vivre, et mourir. Comment il
veut vous envahir. Comment, par votre vecteur, il veut contaminer d’autres
cerveaux. Certains sont produits par des lectures, parmi d’autres événements, et
conduisent à d’autres lectures qui « dévient » éventuellement le « cours » de la
narration. D’autres demandent un ciblage préliminaire d’acquisition de
connaissances spécifiques, mais leur acquisition elle même altère inévitablement
la structure intime du roman alors en gestation.
Quand avez-vous
commencé à écrire Comme le fantôme ? Est-ce que vous l’avez rédigé d’un
seul tenant ?
Non, il y a eu deux étapes, séparées d’une
douzaine d’années. En 1996, je n’ai pu achever la nouvelle prévue, et le recueil
de la Série Noire s’est fait sans ma participation. Fin 2007, j’ai redécouvert
le manuscrit dans un vieil ordinateur, nous en avons parlé avec David Kersan, et
j’ai pris la résolution de reprendre et achever ce récit.
Pour
quelles raisons s’est-il écoulé autant de temps entre le moment où vous avez
commencé ce roman et celui où vous l’avez terminé ?
Il n’y
aucune raison. Les romans se contrefichent de votre avis sur la question. Ils
veulent être écrits. Ils choisissent leur moment.
Comment ses
personnages se sont-ils dessinés ? Et pourquoi Albert Ayler ?
Les personnages ne se sont pas « dessinés ». Ils se sont mis à vivre. Encore
une fois, je ne suis pas leur « créateur », je ne suis que l’inscripteur de leur
vie-récit. Comment sont-ils nés ? Je n’ai pas les données ADN en ma possession.
Albert Ayler : C’était la splendide « contrainte » de départ.
Avez-vous une anecdote particulière à raconter concernant la
rédaction de ce roman ?
Non, strictement aucune. Le 23 mars
2001 la station Mir est rentrée dans l'atmosphère terrestre au-dessus des îles
Fidji pour tomber en s’éparpillant sur le Pacifique Sud. Très exactement à
mi-parcours entre le récit inachevé initial et le roman.
.
À
l’origine, comment en êtes-vous venu à exploiter surtout la veine
«biotechnologie» dans vos romans ?
J’ai observé le monde qu’on
fabriquait autour de moi. Et à l’intérieur de moi.
Lorsque vous
vous lancez dans des explications scientifiques, est-ce que vous improvisez sur
le sujet ou est-ce que vous vous basez sur des résultats réels de
recherches?
Je pense avoir répondu à votre question sur un plan général. Maintenant, si
vous voulez quelques précisions, je me suis basé sur les théories de Jeremy
Narby sur l’ADN pour l’écriture de Babylon Babies, je me suis servi de
philosophes comme Agamben, Virilio, Heidegger, Abellio, pour Villa
Vortex, les Patristiques et les scholastiques médiévaux, mais aussi un
ensemble de théories cosmogoniques parfois marginales, influencent mon travail
depuis Cosmos Inc, j’ai écris un long article sur le problème de la « matière
sombre » dans le Théâtre des Opérations numéro deux, je me suis servi
de la physique quantique pour la novella « Artefact », du recueil
éponyme, et j’utilise présentement les théories de la matière sombre/énergie
sombre pour le roman en cours.
Êtes-vous un fan de jazz
?
Je ne suis « fan de rien . Je veux dire, en tant que « genre ». Je ne suis
pas un « fan de rock », par exemple, nombre de groupes me donnent envie de vomir
voire me laissent d’une indifférence glacée. C’est la même chose avec le jazz.
En fait, c’est vrai, Albert Ayler ne fait pas partie de mes favoris, sur le
strict plan musical. Je suis plutôt Coltrane, Parker, Davis, Baker. Thelonious
Monk, aussi. Count Basie. Duke Ellington.
Sur quoi êtes-vous en
train de travailler en ce moment? Est-ce que vous pouvez nous en parler un
peu?
Non, je ne parle jamais vraiment de ce qui est en cours
d’écriture. Un roman est un secret. Y compris lorsqu’il est publié. Peut être
même surtout lorsqu’il est publié.
Pourquoi êtes-vous
venu vous installer à Montréal? Ou plutôt : pourquoi avoir choisi Montréal comme
ville d’accueil? En quelle année?
1998 pour l’émigration
officielle définitive, résidence permanente. 2004 pour la nationalité. C’est
Montréal qui m’a choisi, parce que c’était le Québec, parce que c’était donc le
Canada, et que par conséquent c’était la civilisation nord-américaine. Je suis
un écrivain nord-américain de langue française.