"L’éclat que vous n’aurez pas su entendre sera celui de la voix des archanges en chute libre vers ce monde."
MgD, 1998
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Maurice G Dantec

Interview Ozone

par Maurice G. Dantec le 12/06/1996


Article paru dans le magazine Ozone n°3, Aout 1996. Propos recueillis aux Galaxiales par Alain Névant et Henri Loevenbruck. Publié avec l'aimable autorisation de Ozone. Merci à Michel Peltier pour ce document. Edité par Jérôme Schmidt et Jérémy Huylebroeck.

 Entretien avec Maurice Dantec

Je fume donc je suis

"Ce que je connais des tueurs en série, par exemple, c'est que ce sont des gens qui ont eu mon parcours, généralement, à vrai dire des gens qui ont des prédispositions créatrices qui ont toutes été frustrées."

Dantec est un écrivain comblé. Après avoir reçu le Prix de l'imaginaire, le voilà couronné par les fans de SF: Dantec reçoit le Prix Rosny Ainé à la convention de Nancy. En l'espace de deux romans et de plusieurs prix litéraires, Dantec est devenu une des figures principales du Polar-SF d'aujourd'hui. Après Les Racines du Mal, la SF et le polar français ne seront plus tout à fait comme avant...

Ozone: Les racines du Mal, Grand Prix de L'Imaginaire 1996. Ne serait-ce pas un imaginaire un peu glauque?

Oui, mais c'est le choix de départ dans un livre. Quand tu fais un bouquin tu peux raconter 250 000 histoires, j'aurais pu raconter l'histoire d'une décoratrice de mode et d'un jeune journaliste qui ont beaucoup d'enfants et à qui il arrive un divorce. Sinon on peut traiter d'autres sujets comme la violence inhérente à l'être humain, et c'est ce que j'ai fait. J'ai aussi voulu parler de ma vision de la science qui est à la fois critique et favorable. Je pense que l'esprit scientifique consiste par nature à se remettre sans cesse en question et soumettre son propre corps de connaissances au fait de la critique. Tu peux en effet trouver que l'univers de mon livre est un univers glauque, vu que c'est un univers dans lequel apparaît le crime en tant qu'élément constitutif de l'humanité, des groupes sociaux, de la société. Et historiquement, il m'a semblé qu'on allait vers cette mise à jour.(...)

Les Racines du Mal est un livre qui parle d'un avenir très proche. Cet avenir là est ta vision de la société de demain?

A une chose près, car je voulais faire en même temps un condensé fractal, donc j'ai raccourci le temps. en matière de progrès technologique, j'avais conscience que la neuromatrice ne pouvait pas exister en l'an 2000, mais sans doute quelques décennies plus tard, j'ai fait une sorte d'hyperbole afin de ramasser le temps, juste pour ça. Ceci dit, la science par nature fonctionne par crise et par rupture, et personne aujourd'hui ne peut jurer que la neuromatrice n'existera pas d'ici l'an 2000; si cela se trouve un labo va faire une découverte fondamentale aujourd'hui, alors qu'on est en train de parler, et cela va révolutionner tout un tas de domaines.

Tu as navigué dans deux champs, le "policier" et l"anticipation"... Que penses tu des labels ?

On peut dire que le label est relativement nécessaire aux maisons d'éditions pour dire en 2 secondes aux lecteurs potentiels: ceci est un roman policier, ceci est un roman de SF, érotique... Cela peut se comprendre, car il faut cibler les lectorats. Mais aujourd'hui le lecteur lambda va lire un peu de SF, un peu de roman policier, un peu de littérature générale, quelques essais - je parle de gens qui lisent - voire des romans dits populaires avec généralement le ton condescendant qui convient. A partir de ce moment là, je crois que les éditeurs vont devoir commencer à réfléchir. C'est exactement le même problème qui va se passer avec la télé mass-média et l'arrivée du numérique. Les décideurs devront comprendre que les gens ont maintenant d'autres habitudes culturelles, et que dans les bouquins ils ne veulent pas obligatoirement se trouver face à un univers hyper référencé, décodable, mais découvrir des trucs nouveaux...

Le côté ludique des Racines du Mal est assez persistant. Tout à l'heure tu parlais de simulations, le jeu est pour toi important?

Oui, j'ai pas mal lu sur la théorie des jeux, et surtout des choses sur la psychologie collective. Il me semble que parmi les dispositions originelles et spécifiques de l'être humain, il y a cette dimension ludique... Même dans la guerre... Il faut savoir que la guerre n'est pas autre chose qu'un immense terrain de jeux où des adultes peuvent enfin faire ce qu'ils on envie de faire depuis leur plus tendre enfance. Ca c'est ma vision de l'humain, je pense que les enfants sont des tueurs et je pense qu'ils sont dotés d'une sexualité; j'ai lu Freud... On ne peut plus considérer les enfants comme des êtres innocents pervertis par la violence à la télévision, c'est faux. Les enfants sont des êtres humains dotés d'une conscience et d'une sexualité extrêmement développées, et dans la sexualité il y a des référents guerriers, agressifs, morbides parfois, qui sont là et qui font partie de la fonction humaine.

Le philosophe Maurice Dantec pense-t-il que l'homme est mauvais?

Non, l'homme n'est pas mauvais de la même manière qu'il n'est pas bon. L'homme est un prédateur, originellement, on peut penser qu'il est né de la nécessité ou du hasard, moi je pense que c'est un miracle s'il a survécu dans un tel environnement, et c'est 90% grâce à ses facultés prédatrices, qui sont aussi bien des dispositions à la destruction qu'à la création. Les fonctions de destruction et de création sont imbriquées. Il ne peut pas y avoir de création sans destruction, et inversement. C'est pour ça que je citais Deleuze dans ma bibliographie, puisqu'il a fait des textes absolument sublimes dans les années 70 à ce sujet et sur Nietzsche. A partir du moment où tu fais un acte créateur, entre guillemets, tu fais violence à l'ordre du monde antérieur. je pense que la science et la technologie sont à la fois des outils, j'allais dire de nature presque divine, dans l'humanité, mais en même temps elles sont le réceptacle de toutes les passions humaines, elles sont les projections de nos fantasmes. C'est pour cela que je suis un peu en porte à faux avec ce que la SF porte d'Utopie. Pour moi l'Utopie, c'est l'arrêt de l'histoire, c'est toute la pensée platonicienne qui consiste à penser qu'un jour il va y avoir une humanité ordonnée. Moi je pense que c'est exactement l'inverse, c'est à dire que plus cela va aller, plus il y aura de chaos, puisqu'on va être 12 milliards dans 40 ans, que les révolutions technologiques se seront succédées au moins au même rythme qu'aujourd'hui, donc il ne faut pas me faire rigoler quoi!?

En lisant ton bouquin, on a l'impression que cela sentait le vécu. Que s'est il passé pour toi avant?

J'ai eu une enfance relativement banale, enfance des années 60, avec la télé, des parents divorcés, Paris, puis la campagne, puis de nouveau Paris à partir du collège. L'un des épisodes les plus nostalgiques de mon existence, c'est ces 5 ou 6 années que j'ai vécues dans les Alpes. En même temps je suis un mec assez bizarre car je n'ai jamais été à ma place. Quand j'ai déboulé à l'âge de 6 ans, je venais de la région parisienne, mes parents étaient des gens pas tout à fait comme les autres, dans le sens ou mon père était journaliste et qu'il avait été militant communiste. Mes parents étaient divorcés, ce qui au milieu des années 60 n'était pas encore couru, surtout dans les campagnes. Bref, j'étais le môme de la ville. Et quand je suis revenu à Ivry j'étais à nouveau un exilé, cette fois dans une grande conurbation du sud Parisien. Donc, l'instinct de prédation, j'ai toujours su ce que c'est... Ce que je connais des tueurs en série, par exemple, c'est que ce sont des gens qui ont eu mon parcours, généralement, à vrai dire des gens qui ont des prédispositions créatrices qui ont toutes été frustrées, par la vie familiale et sociale qu'ils ont eue, etc. Moi j'ai eu la chance au contraire de pouvoir les exprimer, je ne suis pas devenu tueur en série mais écrivain... Je crois qu'il y a un rapport intrinsèque entre la littérature et la pathologie, entre l'art et la pathologie... L'art c'est l'expression des névroses et des psychoses, de tes fantasmes.

Tu as lu les Rig Vedas?

C'est vrai qu'à une époque où j'ai arrêté de lire de la littérature de fiction, j'ai lu soit de la littérature scientifique, soit de la littérature religieuse, mystique, sacrée, on va dire. Je suis monothéiste... Convaincu. Par conviction réelle. C'est des trucs qui te tombent sur la gueule, tu sais vraiment pas pourquoi... c'est sans doute lié au fait que je me suis abreuvé, sans doute un peu trop, soit des Vedas, soit de littérature Bouddhique, de littérature judéo-chrétienne et Islamique, en particulier la littérature Soufi où les références à l'unicité divine sont constantes...

Tu as donc des convictions religieuses. Qu'en est il au niveau politique?

Je crois fondamentalement en la mort du politique en tant que sphère historique de pouvoir. L'humanité traverse des phases, la constitution du politique dans ce qu'il a de fondamental commence à dater. La démocratie n'étant malgré tout qu'un de ses aspects le plus cool à vivre, il me semble aujourd'hui les centres de contrôle décisionnels ne sont plus dans la sphère du politique. Avec l'accélération technologique des 15 ou 20 dernières années, cela se confirme chaque jour pratiquement; L'affaire Crossfeld-Jacob, celle du CNTS, ce qui se passe sur Internet... J'ai cru à une époque que les états européens démissionnaient en Bosnie-Herzégovine et autour, mais ce n'est même pas ça. Ils n'ont plus le pouvoir décisionnel historique de changer le cours des choses dans un pays européen qui est l'équivalent d'une région française. Donc aujourd'hui les politiques n'ont plus que le pouvoir de nuire et d'essayer de ralentir les mutations. Puisque les mutations vont les balayer.

Avant d'écrire que faisais tu?

Collège, Lycée... J'ai rencontré à cette époque là Jean-Bernard Pouy, qui était animateur socioculturel du lycée, et qui patronnait le ciné-club du bahut. C'était un type assez génial, puisque tout ce qu'il lisait, qu'il nous faisait lire ou tout ce qu'il nous faisait découvrir comme cinéma, c'était exactement tout ce que le système scolaire ne nous enseignait pas, voire déconseillait fortement. Donc, ça s'est passé de la manière suivante: j'ai commencé à lire de la SF assez jeune, vers l'âge de 12 ans, puis il m'a branché sur les grands romanciers des années 60-70: Moorcock, Ballard, Spinrad, Farmer, Zelazny, etc... J'ai fait trois mois de lettres modernes, j'ai pris le pognon de la bourse, j'ai acheté un synthétiseur et on a monté notre premier groupe techno-punk en 77-78. Ensuite, 14 ans de bons et loyaux services pour le Rock & Roll, et on peut dire une longue succession d'échecs. Dans la deuxième moitié des années 80, je bossais parallèlement et épisodiquement dans la pub, puis de plus en plus, car il fallait bien que je gagne ma vie... Puis j'ai commis l'erreur de vouloir monter une société de communication multimédia 3 jours avant que Saddam Hussein n'envahisse le Koweit. je me suis retrouvé complètement ruiné... J'ai décroché du poste de télévision où je regardais la guerre du golfe toutes les nuits, et j'ai commencé à écrire mon premier truc. J'ai écrit un premier roman qui n'est pas publiable, mais que j'ai envoyé un peu partout; je l'avais envoyé à Klein, à Chambon... Puis je l'ai envoyé à Pouy qui bossait alors à la Série Noire, juste pour qu'il me dise ce qu'il en pense. Il l'a fait lire à Patrick Raynal et celui ci m'a dit: "c'est bien ce que tu fais, mais 750 pages, moi à la Série Noire, je ne vais pas pouvoir. Donc est ce que t'as autre chose?" Je n'avais rien, mais comme je ne voulais pas retourner dans le télé-marketing à 3500 balles par mois, je lui ai dit: "ouais j'ai un truc mais il faut que je le remanie un peu". Il a accepté, j'ai écrit La Sirène Rouge en 6 mois et il l'a publié. Après ça j'ai fait un petit break avant de me remettre sur un nouveau bouquin. A la fin de l'année 94, j'ai amené le manuscrit définitif des Racines du Mal à Raynal, et il est paru en avril 95. En mai 95, je reçois la proposition de nouvelle pour Le Monde que je devais remettre pour l'été afin que cela paraisse en septembre. Là où tombent les Anges faisant partie des trucs embryonnaires que j'avais pour un roman. Je n'ai pas eu assez de temps pour bosser dessus ni assez de distance avec les Racines du Mal et je pense donc que c'est un récit à demi-raté.

Comment a été accueilli Les Racines du Mal dans le milieu du polar?

Comment étant un polar borderline, un peu transgenre mais bien admis par les lecteurs et les critiques. C'est vrai que la fusion est assez bien reçue en général. Un exemple: 7 Jours pour expirer de Peter Jones Williams - que je conseille à tout le monde - où tu as à la fois du thriller, de la hard SF et de la chronique du sud à la Faulkner. Donc, c'est quelque chose de nouveau, on sent des auteurs de SF qui se préoccupent du réel, tout en disant que la SF est là pour décrire le réel. C'est déjà ce que Dick et Spinrad faisaient il y a vingt ans. Aujourd'hui, la fiction narrée dans Jack Barron et L'Eternité est devenue réalité.

Tu es allé dans des conventions de polar et maintenant tu mets les pieds dans les conventions SF... Dans quel milieu te sens tu le plus à l'aise?

Je trouve les deux très sympas et je pense qu'ils auraient tout intérêt à se rencontrer, à échanger des choses... Mais il y a du boulot...

Et entre les conventions SF et Polar, laquelle a la meilleure bouffe?

Ah, je ne sais pas encore, je te le dirai tout à l'heure... Vache! Ça c'est une conclusion!