
Interview MCM
par Maurice G. Dantec le 11/04/2002 MCM
20 questions à… Maurice G. Dantec
En trois livres, La Sirène Rouge, Les Racines du Mal et Babylon Babies, Maurice G Dantec, s’est révélé au coeur du paysage culturel francophone comme une forte tête critique, qui interroge avec philosophie la pertinence de chaque mot au travers de fables où le polar se mêle de SF. L’autre visage de Dantec, en parfaite cohérence avec son activité d’auteur, est sa collaboration avec le musicien Richard Pinhas, précurseur de l’électronique et guitariste novateur. Réunis par leur intérêt commun pour Gilles Deleuze, Nietzsche ou Philippe K.Dick, les deux hommes travaillent en collaboration depuis le début des 90’s. A l’occasion de Le Pli Schizotrope III, nouvel album du duo, Maurice G. Dantec, installé au Quebec depuis quelques années, répond à 20 questions de la rédaction de MCM.net par e-mail. Où il n’omet pas de mentionner, fusse d’une manière détournée quoiqu’à propos, le titre d’un de ses livres: Le Théâtre des Opérations. Prêts ?
Quelles ont été vos 1ères réactions à l'annonce et aux images des attentats du 11 septembre? Pour la raison précise qu'il a été filmé et montré, le gigantisme du spectacle a-t-il eu à votre avis un impact démesuré sur les traumas d'une majorité occidentale ?
Mes réactions à chaud, c'est le cas de le dire, ont été publiées le 12, puis le 17 sur le site www.laspirale.com. Un développement plus analytique, mais non moins violent, sera publié prochainement dans la Tribune Juive du Québec. La guerre contre le révisionnisme nihiliste ne fait que commencer.
Quelle serait votre définition du mot "politique" aujourd'hui ?
Il existait un politicien jusqu'au 9 septembre 2001. Son nom était Shah Massoud. Il a été assassiné par la grande sauterelle arénicole qui se prend pour un terroriste, et qui n'est plus qu'un touriste universel, qu'il soit mort ou vivant. Shah Massoud était venu en France, si vous vous en rappelez, quelques mois avant son assassinat. Il est reparti avec une poignée de mains de monsieur Védrine, et quelques cacahuètes socialistes. Cela n'a pas dû échapper à ses assassins. Comme pour l'ex-Yougoslavie, c'est le ministère des affaires étrangères français que l'US Air Force aurait dû bombarder en premier. Et c'est ça ma définition du mot "politique": Machiavel sur la table de chevet, ou alors allez donc planter des tomates sans OGM avec monsieur José Bové.
«Voir = comprendre». Que vous inspire cette affirmation replacée dans le contexte des techniques actuelles de l'information?
Ce n'est pas parce qu'une image nous est présentée qu'on la voit, ce n'est pas parce qu'on lit un livre qu'on le comprend, ce n'est pas parce qu'on fait l'amour à une femme qu'on la conduit à l'orgasme, ce n'est pas parce qu'on lui offre des fleurs le jour de la Saint Valentin qu'on est amoureux d'elle.
A quelle émission française de télé aimeriez vous
assister ?
Bonne Nuit les Petits
Quelle émission
française de télé aimeriez vous saboter ?
Elles se sabotent
elles-mêmes
Quels seraient vos principaux choix d'interviews, de
documentaires et de clips, si MCM vous proposait une carte blanche de quelques
heures sur son antenne ?
wow... Il me faudrait des semaines. Et
il faudrait que nous discutions au préalable soigneusement de tout cela. Vous
perdriez beaucoup d'auditeurs, je vous le déconseille vivement. Liste non
exhaustive : Interviews: William Burroughs, Jack Kerouac, Aldous Huxley, Arthur
Koestler, J.G. Ballard, James Ellroy, Don de Lillo, P.K Dick, L.F.Céline,
Raymond Abellio, Salvator Dali, Balthus, Stanley Kubrick, Sergio Leone,
Tarkowsky, Shah Massoud. Documentaires: demande réflexion. Vidéos: Bjork, New
Order, Talking Heads, Aphex Twin, Kraftwerk, NIN, j'irais déjà chercher dans ces
groupes, pour commencer.
Quels sont actuellement vos titres ou
albums de chevets ?
J'écoute assez peu de musique de chevet, un
peu de musique de chambre sinon. Plus sérieusement depuis un moment j'écoute
quelques vieilleries sixties/seventies (Beatles, Velvet Underground, Bowie,
Kraftwerk), sinon Suicide, Garbage, Meat beat Manifesto et Bill Laswell, et
sinon de Bussy, Mahler et Ligeti. Ainsi que le Stabat Mater de Pergolèse. Depuis
quelques jours, le plus souvent : rien.
Maurice G Dantec, quelles sont vos motivations profondes à la naissance d'un roman ?
Le roman, lorsqu'il est réussi est le moyen de les percer à
jour. Si l'on connaissait les motivations profondes qui nous poussent à écrire
un roman, nul besoin alors de perdre son temps à l'écrire.
Quels
sont vos projets ou travaux présents et/ou futurs ?
Je ne parle pas des projets à venir, je les
fais.
Quel réalisateur -vivant- serait selon vous à même
d'adapter Babylon Babies au cinéma ?
Celui qui en aura le désir,
et les moyens de son désir
Quelle est selon vous la portée pour
un jeune néophyte d'un texte de Nietzsche (Le Chaos Atomique, Humain Trop Humain
- Le Voyageur) en introduction du livret de Le Pli Schizotrope III
?
Ce que j'espère c'est que ces jeunes - garçons ou filles - comprendront que la philosophie est une pensée-action, c'est-à-dire une transfiguration active de la vie. Phénoménologie ou ontologie, la connaissance authentique ne peut être dispensée par un professeur, agrégé ou non. La "vérité" n'est pas un concept, c'est le processus de création génétique de la conscience. Ellerenvoie à ce que Heidegger dit de l'art: la mise en oeuvre de la vérité. Nietzsche, c'est le moment terminal de la métaphysique occidentale. Sa reprise et son aboutissement, donc son anéantissement vers une forme supérieure. En même temps, bien sûr, il est "pont vers ce qui le dépasse" pour reprendre à peu près ses propres termes concernant l'homme et le surhomme. Ensuite, il me semble, viennent les deux pôles majeurs de la post-métaphysique occidentale et ce n'est pas un hasard au moment même de sa mort, en 1900. Un, d'abord Husserl, que personne je crois n'a compris (surtout pas Sartre) - à l'exception de Thomas Berhnardt (de sa façon terriblement sarcastique), et de quelques heideggeriens atypiques comme les rédacteurs de l'excellente revue Ligne de Risque, ou un écrivain comme Mehdi Belhadj Kacem. Quant à Nietzsche, je déconseille à tous ces jeunes gens de lire tout ce qui s'écrit sur lui dans la machine à décerveler universitaire. Deleuze, et les deux grands noms allemands précités suffiront largement.
Le ton et la gravité de votre voix portent en elle l'annonce d'un néant imparable. Je ne sais si cela vous plaira mais cette voix traduit une dimension théâtrale. Quel état d'esprit est le vôtre lors des enregistrements des textes, ceux de Deleuze, ceux de Nietzsche et les vôtres?
Mettre la pensée en crise, la circonvoluter vers l'infini, faire du Néant la machine de coupure de flux révélatrice d'un nouveau continuum, oser faire de la conscience une discontinuité fatale pour les engrammes sociaux et psychologiques…
Théâtre, pourquoi pas ?
Permettez moi
d'y voir un Théâtre des Opérations.
Quelle est votre technique de
travail avec Richard Pinhas et quelle part laissez vous à l'improvisation
?
Pas d'improvisation au sens classique. Plutôt l'adaptation constante de la pensée-action aux abysses qu'elle ouvre devant elle. Parabole militaire: la stratégie définit le théâtre des opérations, le but final et les manoeuvres à employer. La tactique consiste à adapter le mouvement de ses forces aux nouvelles configurations développées par la conduite des actions sur le terrain.
1) nous choisissons, par discussion et sélection, un certain
nombre de textes.
2) Richard compose plusieurs structures possibles pour
chaque texte.
Sélections, permutations, discussions.
3) enregistrement:
discussions concernant la voix, la musique, les effets, le mix, etc… Sélection
finale.
Par la nature même de son instrument, c'est à dire l'ordinateur principalement, la musique électronique est le résultat du détournement d'une machine qui ne lui était pas destinée, en un instrument qui la sert. Que cela vous inspire-t-il quant à la nature de la créativité qui s'y attache et à son potentiel de subversion ?
Votre réflexion sur l'ordinateur et la création artistique est extrêmement pertinente. Y répondre avec précision nécessiterait des pages. Je vais essayer d'être simple et concis, mais il ne faut pas trop m'en demander quand même : L'ordinateur est le Golem de la société occidentale. Du sable (la silice) on peut faire un être numérique, c'est-à-dire créé par les nombres. Comme dans la légende, le golem informatique est muet, sur son front est écrit en lettres invisibles pour le commun des mortels: vérité. En hébreu le mot vérité commence par l'Aleph, la lettre originelle, l'alpha des grecs. Si vous l'effacez, en hébreu le même mot devient "mort". Si le golem est muet c'est parce que né du langage le plus pur, il renvoie à son centre, qui est le néant.
L'ordinateur n'a pas été produit pour améliorer la communication entre les hommes. Comme je le rappelle succinctement dans le Laboratoire de Catastrophe Générale, il est dès l'origine une machine de décodage et de désinformation produite au coeur de la seconde guerre mondiale, qui fut l"événement" terminal d'une certaine forme de l'histoire humaine. Ce n'est qu'une fois le conflit terminé que les consortiums comme IBM convertiront l'ordinateur en instrument "civil" de communication. Or, il faut toujours se souvenir de l'étymologie du mot machine - meknes- qui en grec signifiait "stratagème", "ruse de guerre" si vous voulez. Une machine est toujours, et avant toute chose, une machine de guerre. Or l'art, en tant qu'artificialité suprême, est bien plus proche de ce concept original que de l'idée (post)moderne d'instance communicationnelle. Les musiciens électroniques commencent par reprendre l'ordinateur dans sa fonction primordiale, sa fonction stratégique: machine de coupure de flux, de schize, de décodagesurcodage et de propagation réticulaire d'un champ quantique. L'ordinateur est un instrument "baroque" et même le plus démesuré d'entre eux puisque basé sur une métaphore actualisée (celle du "cerveau artificiel"), il est aussi, d'une certaine façon, un instrument métaphorique, machine de troisième espèce, il est une boîte noire, sa véritable signification est "cachée" et "révélée" dans l'éblouissement propre au tube cathodique, et il rejoint en ce sens la métaphore Heideggerienne de la vérité comme voile, comme "scintillement" de l'Être. Ainsi nous dirons que l'ordinateur est la métaphore actualisée du langage. Enfin, pour clore en deux mots ma réponse à votre question, sachez que je remets définitivement en question ces concepts nihilistes de "créativité" et de "subversion".
Que pensez vous de la programmation dans le domaine de
la musique électronique, à l'instar de la programmation génétique
?
Nous sommes en pleine métaphore. La vision née du golem
informatique est si fondamentale à notre société cybernétique post-deuxième
guerre mondiale (et pour cause, sans l'ordinateur rien de ce que nous
connaissons ne serait arrivé, ni le four à micro-ondes ni la bombe atomique), si
fondamentale, donc, qu'elle forme la "trame phénoménologique" de toutes les
découvertes suivantes, dont celle - essentielle - du "CODE" génétique. Code,
programme, ce ne sont que des métaphores. La génétique et la biologique
moléculaire, qui sont à la prochaine science du vivant ce que les abaques sont
aux ordinateurs, vont devoir se reconstruire sur des paradigmes qui anéantiront
cette vision de l'ADN comme simple banque d'informations fonctionnelle stockable
et décodable par des protéines. Une "révolution copernicienne" est en cours, en
secret, notre fameux "décryptage du génôme" est la mesure exacte de notre
actuelle ignorance. Ce que la programmation MUSICALE peut nous apporter
d'essentiel c'est la compréhension de la répétition et de la différence:
Lorsqu'un changement est apporté à un son, ou à un groupe de sons, cette
modification engage l'ensemble du plan de composition, des conséquences précises
se font entendre, ailleurs dans l'espace ou le temps acoustique. Changer un son,
modifier un morceau de programme n'est pas un acte isolé entre deux
discontinuités. Changer un gène c'est la même chose, cela MODIFIE toute la
STRUCTURE, qui est une dynamique métastable.
On peut aisément interpréter les lois du consumérisme (implicites par le formatage des médias notamment) comme une manifestation par une société (à la fois massive et indistincte) du désir d'éradiquer le libre arbitre. En quoi vos albums ont ils vocation à lutter contre ces rouages d'une barbarie toute de discrétion, qu'il vous est souvent donné de citer ?
D'abord je m'inscris en faux contre votre assertion concernant le consumérisme et son désir d'éradiquer le libre arbitre. La société consumériste - et démocratique - se constitue précisément sur l'individualisme et la notion de libre arbitre. Aujourd'hui dans la stase de la marchandise-idole cela se traduit par une surconsommation/surproduction de droits et de "libertés", de "choix". Et ces choix, dans cette société de troisième type, ne se bornent pas, comme le prétendent les chantres réactionnaires de la "révolution" (ultime avatar de la marchandise-spectacle comme le savaient Debord et les situationnistes), à pouvoir choisir entre différentes marques, entre divers "logos". Une saine lecture de l'I.S. reste à mon avis d'une urgence absolue. Le capitalisme de troisième type est en effet en avance d'au moins trois ou quatre coups sur les Ignacio Ramonet et les Naomie Klein. Il propose sans cesse de nouveaux modes de vies, des spiritualités, des "subversions", des "transgressions", des "extensions du domaine de la lutte" par centaines, par milliers, c'est précisément cela dont il a institué le commerce, depuis 1968. Aussi "lutter contre la barbarie" est une des formules creuses que j'éviterais toujours d'employer. Si vous voulez vraiment que je vous donne ma vision de l'artiste, je reprendrais bien à mon compte cette phrase de Franz Kafka: «dans la guerre entre toi et le monde, seconde le monde».
Au delà de la manne financière que constitue leur succès, pensez vous que l'émergence des idoles de Popstars et de Star Academy aient une implication politique, pensée par les médias et les maisons de disques qui en vivent? Ou serait ce pousser la paranoïa trop loin?
Toute pensée politique est paranoïaque. Or le consumérisme
démocratique a banni cette vision. L'économie culturelle fonctionne sur le
bonheur, la foi en soi-même, la transparence. Il n'existe aucune vision
politique à la base des Pop Stars Cacademy de toutes natures. Il ne s'agit que
de la réplication automatique de la nouvelle machine sociale, basée sur la
totale inversion des
valeurs. Comprenez-le bien: il n'existe aucune
différence entre Pop Stars et une toute autre émission de télévision, pire
encore, pop stars, apostrophes, ou la prochaine rétrospective Basquiat au centre
Beaubourg participent de la même domination générale de la culture, comme
nouvelle idole.
Les pressions financières sur tous les corps de métiers
et leurs petites mains s'exercent toujours plus, de l'intérieur et au
quotidien. A tel point qu'il est facile de perdre prise sur elles en cessant de
les identifier. Ce n'est que trop vrai dans les métiers de l'information (Cf: La
Tyrannie de la Communication - Ignacio Ramonet). Quelle en est
la manifestation la plus éclatante selon vous ?
Monsieur
Ramonet en est une, et non des moindres. Le spectacle de l'antimondialisation
est en cours, la preuve, qui ne s'est pas déplacé à Porto-Alegre ? Qui ne
soutient le "juste cause du peuple serbe" ou "palestinien"? La tyrannie de la
communication, Ignacio la connaît bien, il en est la pointe avancée, la pointe
"subversive".
La schizophrénie, en coupant l'individu d'un grand Tout palpable pour une majorité d'êtres vivants, comporte des frustrations dont elle même se nourrit. Avez vous déjà envisagé qu'il ne soit pas nécessaire d'être atteint par le désir de cette frustration pour établir vos procédés narratifs et les conduire là où vous portent vos motivations ?
Non, non, non. D'abord la schizophrénie ne "coupe" pas d'un grand Tout. Au contraire, comme l'a démontré Deleuze le processus schizophrénique reproduit la TOTALITÉ du corps sans organes du socius dans l'esprit-corps du schizophrène, c'est par la connection/disjonction en lui de MACHINES DESIRANTES que le Monde en lui, et dans toute son horreur, prend "vie" (prend "mort" devrai-je dire). Le schizophrène n'est pas coupé du monde, il est coupé de "lui-même" si vous voulez. D'autre part, et conséquemment, le Tout - comme vous dîtes - n'est absolument pas "palpable par la majorité des êtres vivants". Seuls des êtres d'exception y parviennent, et seuls quelques schizophrènes reviennent de leur voyage intérieur avec une connaissance supérieure.
J'espère ne pas avoir été trop abscons, merci de votre
attention.
MG.Dantec
Montréal
NE PAS SUBIR
Général
De Lattre