"Le monde est rempli d'innocents ; c'est à se demander qui commet tous ces crimes."
Manuel de survie en territoire zéro
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Maurice G Dantec

Interview magazine Roumain Suplimentul

par Maurice G. Dantec le 16/05/2009 Suplimentul


Vos personnages les plus lucides et cyniques, comme Kernal (ou bien Paul Nitzos) ont des mots très durs envers ceux qui croient maîtriser un système en y ajoutant un mensonge ou une fausse interprétation. On a par exemple les journalistes, “la pop-culture totalitaire”, l’homme politique qui parle en slogans. Le mystère commence avec l’interruption de l’interprétation/la production du sens ou on ne devrait pas les séparer ?

Je serais tenté de dire que le mystère est précisément le signe d’une apparition du sens, donc de l’invisible, au sein des simulacres visibles dont est constitué le monde humain, qui se caractérise de plus en plus par son arraisonnement par le mécanisme rationaliste et eugéniste, soit le règne de la pure logique, c’est à dire de l’insensé. Auschwitz était une « machine » parfaitement logique, où le sens avait intégralement disparu, comme le disait les gardiens des camps : ici, il n’y a pas de pourquoi.

Il y a dans vos livres un plaisir manifeste dans le dynamitage “des usines de sens” et des constructions narratives purement référentielles – la fiction doit s’accorder avec les nouvelles découvertes scientifiques, n’est-ce pas? On peut y découvrir le mouvement brownien (si on pense a Villa Vortex), les fractals – le personnage matrice, le multi-sampler, le transgressif, la littérature mutante et zombie, voir la Centrale Littératron, la préférence pour le réseau narratif, le hyperlink en dépit de la fiction-matroska. Vous vous considérez comme un écrivain-hacker? Quel est le plus efficient code-virus qui détruirait le système “central” de la narration?

Je reconnais éprouver un certain plaisir à dynamiter des structures narratives qui me semblent obsolètes, non pas par ce qu’elles « datent » - bien souvent les auteurs d’il y a un siècle dépassent en « innovation littéraire » la plupart des auteurs contemporains - mais parce qu’elles ne disent précisément plus rien sur la perte du sens qu’a vécu le 20e siècle, son pourquoi, son comment, et surtout parce qu’elles s’avèrent incapables de restaurer une cohérence sens/forme, qui selon moi est le premier pilier de toute littérature.

Aussi, en effet, les théories scientifiques sur lesquelles se constituent mes romans influent-elles directement sur leur forme, tout autant que sur leur sens, qu’il s’agisse de la génétique, de la cosmogonie, de la physique quantique, ou des technologies en réseau, des hyperliens, du « sampling » elles s’impactent directement dans l’écriture pour donner naissance à cette « Centrale Littératron », que je conçois comme une sorte d’anneau-accélérateur de particules.

Je ne cherche absolument pas à détruire la « narration » mais au contraire à la restaurer. Ma destruction est créatrice, si je suis un hacker doté d’un code-virus, ma guerre est conduite CONTRE ceux qui veulent détruire le futur de l’homme par de pseudo-transgressions et des simulacres idéologiques.

Marie Zorn, branché à Joe-Jane, crie-t-elle “connect-I-cut”? L’instance maternelle est pulvérisée, Marie rejette sa mère biologique et l’héritage génétique malade, elle est une hôte pour les jumelles, Sara et Ieva trouvent un père adoptif en Toorop qui est, à son tour, un héros occasionnel. A la fin du livre, il y a quand même des concepts forts auxquelles se rattachent les jumelles, pourquoi rompre avec une logique filiale pour accéder a l’autre, ce n’est pas une contradiction? De plus, j’essaie de comprendre comment la schizophrénie et l’omniscience sont mises en relation.

Dans Babylon Babies, parmi les thématiques abordées, je voulais m’intéresser aux déviances post-modernistes qui conduisent à la destruction des liens de filiation. La « mère biologique » des jumelles Zorn agit non pas pour le désir de CRÉER des enfants, donc une DIFFÉRENCE dans la RÉPÉTITION (cf Deleuze), mais pour celui de se REPRODUIRE, par clonage réplicatif, soit une répétition bouclée sur elle-même.

À l’opposée, Marie Zorn, « mère porteuse », les protégera comme s’il s’agissait de ses propres filles et, en fait, elles le sont, puisqu’elles le deviennent, grâce aux « métatechnologies » neurogénétiques dont se sert Darquandier. On peut penser, en effet, que le Junk-DNA, 96 % de notre hérédité soi-disant « inutile », est précisément le lieu où s’opèrent les mutations et les transmissions les plus essentielles, soit, peut-être, ce qui fonde l’âme humaine, ou tout du moins la « conscience ».

Quant à Toorop il n’est pas un « héros occasionnel »,  il est la seule figure paternelle qui pouvait s’accorder aux destinées de Marie Zorn et de « ses » filles. La seule chose qu’il peut leur offrir, parce que c’est un guerrier, c’est sa propre vie.

Toorop apprend à se debrouiller avec son bras bionique, les robots sont contaminés avec des attributs humains : le plaisir (évidemment non-reproductif) ou le suicide : le corps humain possède les ressources nécessaires pour faire le saut vers une nouvelle espèce, si on pense à l’ADN-junk. Comment voyez-vous la relation entre l’homme et la machine, le corps humain reste un véhicule essentiel, un support, comme dans les actes performatifs de Stellarc? Quelle est la différence entre l’homme des lumières et celui qui cherche à s’intègrer dans le flux d’informations en actualisant le Logos? La distribution, la synthèse disjonctive, Villa Vortex contient beaucoup de repères, pouvez-vous nous expliquer en bref les qualités du cosmokrator?

Beaucoup de questions en une seule.
La tendance actuelle de la Technique-Monde tend à estomper les barrières ontologiques entre les diverses créatures qui peuplent la planète. Les attributs humains sont recodés dans les machines comme dans les animaux transgéniques, mais les nanotechnologies vont s’intégrer à nos organismes bien mieux que tout l’attirail « cyborg » des artistes post-modernes comme Stellarc, de la même manière, avec le rétro-engineering génétique, des attributs datant d’avant l’apparition de l’homo-sapiens pourront être tranférés dans notre capital génétique. L’ « égalité démocratique » entre espèces : la victoire ultime de la biopolique eugéniste.

Seul le « saut » quantique vers une « nouvelle espèce » pourrait permettre l’interruption de ce programme génocidaire, car cette « nouvelle espèce » n’est rien moins que le processus de la Restauration de l’Homme Intégral, celui d’avant la Chute. C’est pour cela que les jumelles Zorn font courir un grand danger pour l’Humanité, elles sont non seulement le futur, mais le commencement, elles sont bien l’Alpha et l’Oméga.

L’homme des Lumières,si nous parlons de la même chose, est précisément le type d’homme qui a cherché et continue de chercher à s’intégrer dans le flux d’informations pour y « actualiser le Logos », la plupart du temps sous la forme d’un dispositif de clichés humanitaires. Le Logos est une INTERRUPTION du flux d’informations au profit d’une cognition im-médiate.
Quant au « cosmokrator », créateur de monde, c’est une antique notion patristique, une des qualités de la Deuxième Personne de la Trinité. Malheureusement le concept fut détourné par les hérétiques gnostiques qui en firent leur « démiurge ».

Racontez-nous un peu sur le projet “Schizotrope”. Vous avez lu quelques textes de Deleuze, avez-vous essayé d’obtenir une voix déterritorialisée? Qu’est ce que vous écoutez maintenant?


Le projet Schizotrope est né de ma rencontre en 1997 avec le musicien Richard Pinhas, ami intime de Gilles Deleuze et créateur du groupe Heldon, première aventure électro-rock française, dès 1971. Notre projet était de ne surtout pas chercher à « illustrer » des textes de Deleuze mais à produire une synthèse (disjonctive) entre textes, voix, musique. La voix devait être un input comme les autres, le texte devait se moduler dans le son, la musique devait être une forme structurée sur le sens de ses théories. Le tout se devait d’être une véritable pratique de sa pensée.

J’écoute beaucoup de choses, de la musique classique au rock le plus futuriste, vous livrer une liste ne servirait à rien, je pense.

J’aime beaucoup les remixs faits par Nitzos dans Villa Vortex, Kraftwerk revu par le bruitisme industriel, les hymnes russes dans l’espace, la voix mutante de Youri Gagarine, tout ce space pop, quelle est la fonction de ce juke-box apocalyptique?

Cette musique est la bande-son du roman, intégrée dans sa narration. Elle est constituée d’une forme de synthèse sonique du XXe siècle.

Kernal est sur speed (la drogue du cyberpunk, non?), Tooroop choisit l’herbe, mais il y en a d’autres, comme le Vehicule. Les drogues sont-elles inseparables de l’experimentation?

C’est ce que pensait Ernst Junger, par exemple. Aldous Huxley également. William Burroughs aussi, pour terminer la trinité.

Quelles seraient les principes d’un mouvement social auquel vous adhéreriez? Si vous preniez la décision de sortir dans la rue, quel en serait le motif?

Je préfère rester discret à ce sujet, pour le moment.

Montréal, le 16 mai 2009