
Interview magazine Rage
par Maurice G. Dantec le 07/05/1999 Rage
1999 - DANTEC & MEGATON DANS "RAGE"
Dantec & Mégaton – MACHINES à SURVIVRE
(Rage#43/mai-juin.99)
L’un, écrivain culte, locataire de la
Série Noire et des voyages hallucinés, déjà auteur de 3 romans, musicien
original. L’autre, faiseur d’ambiances, pionnier du mouvement graffiti, créateur
de courts métrages épileptiques, dont « No happy end » ou « Noway », de clips
pour, au hasard, Raggasonic, de spots de pub. Deux univers totalement
différents : le texte et l’image, le papier et la pellicule. Et pourtant, ces
deux hommes évoluent dans le même registre. Ils prennent des risques et surtout
innovent. Se battent contre les bien-pensants. La victoire est loin d’être
acquise mais Dantec et Mégaton se révèlent habiles tacticiens et courageux
guerriers.
Réunis au premier étage d’un restaurant du 5ème arrondissement, ils parlent avec générosité. Dantec vient de livrer son nouveau roman, « Babylon Babies », épopée magnifique où Jules Vernes fornique avec Philip K. Dick. La suite des aventures du mercenaire Toorop, déjà héros de « La Sirène rouge » et décalque fantasmagorique de Dantec lui-même, cette fois-ci confronté à une manipulation mondiale, entre Russes et mafias, science et violence. De passage pour un mois en France, il jouera aussi sur scène avec son groupe où il lira des textes de Gilles Deleuze sur fond de musique torturée. Alors que Mégaton planche sur plusieurs longs métrages, dont l’adaptation de « La Sirène rouge », le premier forfait littéraire de Dantec. L’audace payerait-elle ? en tout cas, ici, on parle de l’Europe, de Hollywood, des extraterrestres sans que cela pose le moindre problème. Dantec et Mégaton sont des terroristes. Salvateur !
Intérieur/Extérieur
Ou la Chute de l’ancien monde
Dantec parti à Montréal, « il n’y a pas d’autre issue pour les artistes que l’exil (rires), momentanément peut-être », Mégaton se débattant avec les familles du cinéma français et une Europe qui n’en finit plus de crever, victime, entre autres, de son complexe vis-à-vis des Etats-Unis. Le Kosovo réveille les démons que personne n’a eu le courage de tuer dans un proche passé. Dantec et Mégaton, dans cet univers du déclin, prennent toute leur consistance. Adeptes de l’indépendance (par obligation ?), défricheurs de nouvelles pensées, ils dérangent. Là où certains donneraient dans le consensus, histoire d’augmenter les bénéfices, ils enfoncent le clou de leur différence. Partisans du difficile, les deux « techniciens du nouveau monde » expérimentent avec brio et se marginalisent. Français et européens de naissance, ils se montrent plutôt déçus quant à la construction de l’Europe. Dantec : « Je pensais, même encore au début des années 90, qu’après la chute du communisme et la possibilité de relancer un vrai projet européen, que quelque chose allait se passer. Ce n’est pas la France que je rejette en tant que telle. C’est plutôt son incapacité à renouveler le modèle européen. Je croyais que c’était son rôle historique mais malheureusement, les dés sont jetés depuis très longtemps. Je suis surpris de voir Cohn Bendit vanter les mérites de l’Europe fédérale mais, pour moi, ça ressemble à ça, c’est vrai. Depuis un siècle, la tragédie européenne, c’est son incapacité à avoir mis en place une fédération d’états avec une constitution. Aux Etats-Unis, ce qui fait un américain, c’est la constitution. Malgré les différences locales, un type vivant à San Francisco et un autre à Kansas City ont à peu près les mêmes droits… C’est comme la crise au Kosovo, c’est toujours le même discours pacifiste, qu’on a connu à Munich en 38. Les bombes, tout le monde est d’accord, c’est pas bien. Mais ce que je reproche le plus à la pensée de gauche en général, c’est cette incapacité à dealer avec la violence, avec le mal… J’ai fait mienne, une fois pour toutes, l’idée qu’une civilisation naissait par un acte artistique. De la même manière que les Etats-Unis sont nés à Hollywood. Hollywood est l’acte fondateur des USA. Les Grecs sont nés par la tragédie antique, les Anglais, c’est à la fois Shakespeare et le premier empire maritime. Et Hollywood est le premier empire intersidéral. C’est le contrôle objectif du nouvel espace qui, à chaque fois, fonde la puissance ». Politique et artistique se confondent dans la vie comme dans l’œuvre de Dantec et Mégaton. L’adaptation de « La Sirène rouge » au cinéma en est une parfaite illustration. Et ce projet révèle les innombrables problèmes liés à la création indépendante en France, où tous les sujets n’ont pas forcément le droit d’exister. Mégaton, décidé mais perplexe, explique : « Mon cinéma se rapproche de l’univers de Dantec. Un peu parano, genre complot du monde ! » UGC a racheté les droits de « La Sirène rouge » il y a trois ans. Le projet est passé de mains en mains depuis. Même Beneix s’y est collé. C’est finalement Olivier Mégaton qui a été retenu. Certainement le plus capable de retranscrire la richesse de ce « road book » atypique. Mégaton : « Ca posait des problèmes à tous ces réalisateurs, qui avaient du mal à entrevoir quelque chose d’aussi violent, à l’état brut. Je travaille sur le scénario avec Jean-François Goyet, entre autres scénariste de Rivette… » Une adaptation difficile car elle se heurte au texte de Dantec qui comporte de nombreuses ellipses et aussi aux problèmes politiques que soulève ce livre : « Il faut savoir qu’on était en pleine guerre dans l’ex-Yougoslavie à l’époque de « La Sirène rouge ». Ce bouquin a engagé une polémique. Et va en engager une autre avec le début de la guerre au Kosovo. Il faut savoir que le cinéma se monte financièrement avec des chaînes télé qui ont envie ou pas de s’associer à des projets qui ne tiennent pas forcément le même discours qu’elles. « La Sirène rouge » n’a pas été un cas facile. On travaille dans une vraie machine, la major UGC… ». Pourtant, une confiance mutuelle s’est installée entre l’écrivain et le réalisateur. Dantec ne cache pas son peu d’intérêt pour l’industrie cinématographique, préférant le rôle du simple spectateur de salle obscure. A chacun son travail…
L’En-deça et l’au-delà de l’artiste
Deux arts bien distincts et pourtant deux personnalités se recoupant avec efficacité. Les deux hommes qui ont connu les squats, une existence « alternative » dans les années 80, appartiennent à la même génération. Quand Mégaton défonçait les murs à coups de bombes de peinture, Dantec salissait des pages à coups d’idées sombres. Une rencontre presque inévitable… Mégaton : « Notre rencontre, c’est un super concours de circonstances ! On nous considère, Maurice et moi, comme des gens qui font des choses pas sensibles. Pourtant, quand on lit « La Sirène rouge », on ne peut être que sensibilisé. Il y a une vraie histoire intimiste entre les deux personnages. Ca pourrait donc être aussi bien un film intimiste que n’importe quel Doillon ou Téchiné. » Malheureusement, Dantec comme Mégaton doivent se battre avec les étiquettes. Refusent de cultiver l’appartenance à un ghetto, milieu par définition réducteur et véritable refuge pour artistes frileux, se complaisant dans un style codé et vendeur. L’indépendance n’est pas toujours là où l’on croit. Chez Dantec, cette prise de conscience vire même au cynisme : « C’est vrai qu’il y a une hypocrisie concernant tout ça… Les écrivains qui sont tous des gens parfaitement désintéressés, il faut quand même arrêter ! Il y a un déterminisme de l’image sociale que les écrivains se renvoient à eux-mêmes et renvoient d’eux-mêmes au monde extérieur en France : ce n’est pas autre chose qu’une liste de dress-codes. Notre génération a effectivement intégré ça. J’ai parfaitement compris que j’étais une icône. Je l’assume et je vais essayer de faire avec. Pour moi, la résignation n’est pas un positionnement politique, ce serait plus un positionnement de jeu. C’est quand même absolument ennuyeux de devoir juste répondre aux « inputs » et « outputs » de la machine médiatique alors que c’est plus rigolo, me semble-t-il, d’essayer de la détraquer. Il faut pour ça la force et la technique parce que ce sont des machines extrêmement puissantes. Sur un plateau télé, si tu n’arrives pas à la freiner, à lui foutre des grains de sable, tu es perdu, tu ne contrôles absolument plus rien. Si tu es juste dans la position passive, tu es bouffé en quelques secondes. Ca m’a toujours horrifié de voir à quel point l’écrivain est un être servile et qu’il est capable de se mouler dans la position attendue par l’audimat particulier d’une émission littéraire. » Pas pessimistes, ni anarchistes. Dantec : « Je pense que tout le monde ment à tout le monde. Je rejoins Dos Passos lorsqu’il disait : « je n’ai pas assez confiance en l’être humain pour être anarchiste ». » Dantec et Mégaton préfèrent un activisme « individualiste », plus basé sur leurs idées que sur un humanisme dégoulinant de bons sentiments, très en vogue actuellement. Mégaton croit en une Europe des « réseaux culturels » et déclare être « fondamentalement optimiste . a chaque fois que je fais un film, je crée un nouveau monde, même s’il est un peu tordu. » Les deux auteurs ont évidemment des opinions mais refusent d’être catalogués comme engagés. Une autre façon de se démarquer. Dantec : « C’est au citoyen de se décider, pas à l’artiste. Lui doit juste être là pour montrer. Notre boulot est d’être asocial. L’artiste citoyen, c’est à mourir d’ennui ; je ne vote plus depuis que j’écris. Ce n’est pas tenable esthétiquement. En fait, je n’en ai rien à foutre (sourire). »
Dantec vient de passer de la « Série Noire » à la « Noire » avec « Babylon Babies ». Mais cette image d’écrivain de polar lui colle toujours à la peau. Mégaton, lui, passe du court métrage au long mais galère pour dénicher, entre autres, des subventions. Pas facile d’élargir… « Babylon Babies » mixe SF, polar, roman scientifique et métaphysique, politique et romantique, même si Dantec prétend que le romantisme n’a rien à voir avec son personnage principal, Toorop. Un livre dense, épais, parfois hermétique. On aurait presque envie de parler de chef-d’œuvre. Quitte à choquer Bernard Pivot. Dantec : « Dire qu’on fait un polar est absurde ! Il y a toujours un élément criminel dans la vie. A la limite, si Dostoïevski était un écrivain contemporain, on le classerait dans le roman noir. J’aimais bien l’idée que, de toute façon, les genres, les variétés, qu’elles soient biologiques ou littéraires et culturelles, commençaient à devoir se mélanger dans des opérations transgéniques qui restaient d’ailleurs à inventer. » Dantec voit grand, voyage à la vitesse de la lumière. Imagine un mercenaire qui, entre deux rafales meurtrières, achète au marché noir des livres sur l’art de la guerre pour éduquer les guérillas. Actuellement, il planche sur le milieu des scientifiques : « A Montréal, je suis en train de me connecter avec un laboratoire multidisciplinaire, pour essayer de mettre sous la loupe du microscope les processus littéraires. Voir comment on peut faire reculer les frontières de la littérature avec un certain nombre de dispositifs scientifiques. » Pour l’écrivain, les hommes de science sont des personnages encore mystérieux mais ce ne sont pas des savants fous, plutôt des êtres ordinaires qui « lisent le Nouvel Observateur ». « Ce sont eux qui fabriquent le réel. Le réel se construit de manière occulte dans des laboratoires secrets. » Et au milieu de ces travailleurs de l’ombre se cache certainement un nouveau Einstein. Mais l’homme n’est qu’une infime partie du cosmos, selon Dantec : « les galaxies sont des machines à construire de la vie. Tout scientifique un tant soit peu ouvert sait que des civilisations extraterrestres existent et qu’elles nous ont visités. Quelle absurdité de penser que l’on est seul ! Je suis persuadé qu’il y a une histoire multi millénaire dans notre galaxie. Starwars, à côté, c’est de la gnognotte : des guerres, des massacres, des « Auschwitz intersidéraux ». Ca a dû arriver et ça arrivera encore. Evidemment, si tu dis ça en France, tu peux te décrédibiliser totalement. » Mais il est facile d’être aveugle. La découverte, ou, en tout cas, l’aveu d’une existence extraterrestre remettrait en cause l’idée même de la religion. Nietzsche apprécierait… Dantec va même plus loin. Il affirme que l’affaire Roswell serait un « double coup monté ». On montre les images. Puis on déclare qu’elles sont fausses pour mieux effacer le moindre doute. Et si jamais cela devait arriver : « Ca serait l’effondrement de toutes nos valeurs morales. Pour moi, c’est champagne. Bienvenue aux Aliens (rires) ! » En attendant la rencontre de troisième type, on quitte Mégaton et Dantec avec regret.
Avant d’adapter « La Sirène rouge », le réalisateur proposera une histoire d’asile psychiatrique sur grand écran. Quant à Dantec, on digèrera d’abord son « Babylon Babies », monument littéraire et conte philosophique probant, impressionnant de maîtrise et de jusqu’au-boutisme politique. On en viendrait même à douter tellement le travail accompli captive : Dantec est-il vraiment humain ?