
Interview Magazine des Livres
par Maurice G. Dantec le 07/03/2007 Magazine des Livres
Magazine des livres
par Juan Asensio
I Avoir vingt ans en Frankistan, Eurabie
1) Cher Maurice, à vos yeux, le constat semble
d’une implacable évidence : la France et l’Europe, rongées par le nihilisme,
vivent leurs dernières années en dehors du règne sans partage de l’Islam qui les
aura transformées en territoires de seconde zone peuplés de sous-citoyens, plus
précisément, de dhimmis ?
Oui, je sais, c’est horriblement raciste, droitiste, pour
ne pas dire « réactionnaire » et cela fait partie d’un plan concerté par les
déclinologues de l’Opus Déi et les agents du Mossad. Ils paient très bien, il
faut dire, mais en Bibles.
2) Vous déclarez (ABB 27) être parti
de France « pour aller vers les Amériques qu’elle a perdues ». Ce départ vers le
Nouveau Monde est aussi, selon vous, le sauvetage de « la France qui s’est
perdue en route ». Pourtant, demeure constamment présent, dans ce troisième et
dernier tome de votre Journal, le rêve d’un nouveau départ, bien sûr
vers l’Ouest mythique (ABB 85), alors même que cet immense continent est
lentement gagné par le même mal qui a gangrené la vieille Europe. Pour la France
évidemment, pour l’Europe sans nul doute mais aussi pour l’Amérique du Nord, les
jeux ne sont-ils pas déjà faits ?
L’Amérique du Nord est – comme
je le dis dans ce volume – à la « croisée des chemins », la gôgôche démocrate a
vaguement repris les rênes du pouvoir législatif et elle fera tout pour revenir
AVANT la prise de conscience géopolitique globale du 11 septembre. Mais en fait,
elle a déjà perdu sur ce point, car un bon nombre de « démocrates » américains
sont plus conservateurs que bien des « républicains modérés ». Même si la
population US en a marre de sacrifier des GIs pour les intérêts des
Zapateros de service, elle reste fermement ancrée sur son patriotisme. Le
nationalisme civilisationnel des Américains est un bloc de valeurs dont les
fondations sont strictement incompatibles avec la sociale-démocratie de
Zéropa-Land. Même dans le champ « sociétal », comme on dit, par exemple les
questions soulevées par le mariage gay, ou la peine de mort, la plupart des
États et des citoyens américains restent attachés aux définitions
traditionnelles de la famille, et de la Loi, ce qui ne les empêche pas d’être
toujours la 1ere puissance techno-scientifique du monde. Le Canada est plus mal
en point, sur ce plan.
L’Europe, elle, est morte et enterrée.
1) Quelle est donc la nature de cette mystérieuse
Boîte Noire ? Est-elle seulement le territoire magnifique de l’Amérique du
Nord ? Est-elle l’écriture, ou plutôt le lieu où la personne tout entière de
l’écrivain et le Verbe se fécondent ? Est-elle la métaphore seule capable de
cerner la nature véritable de tout livre, à savoir une espèce de monolithe noir
capable de nous offrir un passage vers… Vers quoi justement, cher
Maurice ?
D’abord, la « boîte noire » est en effet tout ce que
vous dîtes, elle est un dispositif de décodage et d’enregistrement des
catastrophes « générales », pour ne pas dire « cosmopolitiques ». Ce peut-être
des avions fracassés dans des tours, ce peut-être la beauté infinie d’un ciel
boréal.
En tant que « monolithe » – comme vous le soulignez – elle est bien
ce lieu de l’écriture où la personne de l’écrivain et le Verbe se fécondent.
Mais aussi là où ils se détruisent mutuellement, dans l’impact de la
collision.
C’est donc à la fois une carte et un territoire.
Cela
n’appartient donc pas vraiment au monde de la « nature », mais échappe aussi aux
catégories du simple artifice. C’est un stratagème.
Une
machine, donc.
Une machine de guerre contre les nihilismes de
latrines.
Une machine à observer l’humain-trop-humain.
Une machine de
transfert vers l’invisible.
2) Vous vous demandiez (ABB 86)
comment entreprendre un « projet de roman sur la haute époque chrétienne » qui
ferait parler « Origène, Grégoire de Nysse [et] saint Augustin » sans tomber
dans le « thriller médiéval ». Votre dernier roman, Grande Jonction,
est-il la meilleure réponse à cette interrogation ?
C’est le
travail que je m’efforce de fournir depuis Cosmos Inc (et même peut-être Babylon
Babies) » : Offrir un espace littéraire à la Révélation en la projetant vers le
moment post-technologique où elle surviendra de nouveau. Cela étant dit, j’ai
vraiment la volonté d’écrire un roman qui se situerait aux alentours de l’an
500. Par exemple, de méchants prélats catholiques de l’Opus Déi découvrent le
mystère de la sainte virginité de Marie et l’existence de son chihuahua, offert
par Paris Hilton lors d’un voyage astral, et cachent le secret durant des
siècles… heureusement de gentils policiers humanistes au service des RG et de
GreenPeace découvrent la conspiration à laquelle d’anciens nazis, l’Ordre des
Dominicains et une association de défense des nains de jardin se sont
joints.
Ça pourrait même faire un film à succès, non ?
1) Est-ce un christianisme qui aura enfin triomphé
de sa propre hérésie dualiste-matérialiste (laquelle, selon vous, a ouvert la
voie du nihilisme contemporain) qui seul sera capable de sauver le monde,
pardon, le « Globhomme » ? Avec les États-Unis – « monarchie constitutionnelle
dont la Constitution est le Monarque » (ABB 120) – en tête de pont ? Ou bien une
France reconquise de haute lutte puisque, y compris dans sa déchéance actuelle,
rien ne peut faire que notre pays ne soit pas comme mystérieusement
élu ?
D'abord, je souligne que ma définition du "Globhomme" est
celle d'une inversion nihiliste générale du mouvement de néo-résistance
planétaire en cours de constitution, je parle de ce qui subsiste d'authentique
christianisme, où que ce soit. Si le "Globhomme", ainsi constitué, est à
"sauver", pour quelque raison que ce soit, je ne suis pas certain qu'il en
éprouve le moindre désir, comme les habitants des cités bibliques détruites par
le feu divin. Ensuite, je ne suis pas liseuse de cartes. Ce que je vois, au
présent, c’est d’un côté un Imperium qui s’assume et qui fait de la politique,
donc la guerre. De l’autre une sous-nation de misère, socialiste dans l’âme,
jacobine, athéiste, pacifiste, prête à toutes les trahisons pour sauvegarder ses
35 heures, ses intermittents du spectacle et ses amis dictateurs arabes.
Pour
qu’un jour la France redresse la tête, encore faudrait-il qu’il reste quelques
Français.
2) Le rapprochement entre l’islamisme et le
communisme revient plusieurs fois sous votre plume (ABB 279 et 370 par exemple).
La parenté entre ces deux monstres, parenté qui choquera les imbéciles, a été
plusieurs fois posée avant vous, par exemple par Bertrand Russel (cf note de bas
de page). L’alliance actuelle entre mouvements gauchistes ou ultra-gauchistes et
illuminisme islamiste, que l’on a constatée de nombreuses fois à l’œuvre ces
dernières années en France, ne doit donc pas vous étonner. Mieux, vous paraissez
l’avoir prévu de longue date, n’est-ce pas ?
Quand on a
fréquenté d’assez près les nihilismes modernes il est relativement aisé de
reconnaître celui qui les a tous engendré, comme la souche virale élémentaire.
L’Islam est une hérésie judéo-chrétienne qui a mal tourné, elle contient en elle
tous les ferments des hérésies qui suivront, jusqu’à ce que les nihilismes –
négation des Testaments Scripturaires ET du Monde Créé - s’amalgament sous la
forme contemporaine des totalitarismes.
Je crois que M. Malek Chebel sera en
mesure de rectifier, avec l’aide de Baffie et de Thierry Ardisson : L’Islam,
ce communisme du désert. Le communisme, cet Islam sans Dieu.
Des
idéologies à la fois complémentaires et incompatibles, cela explique l’étrange
copulation islamo-trotskiste du moment. Mais, au fait, Bertrand Russell
n’était-il pas, lui aussi, un de ces dangereux « réactionnaires » droitistes
dont le retour fut dénoncé par le professeur Lindenberg ?
3)
Chacun de vos livres se doit d’avoir comme préoccupation principale le fait de
rendre compte de la « destruction de l’humanité » (ABB 243) : si votre Journal
est une arme, pourquoi donc vous priver, volontairement, de sa
puissance de frappe ?
Ils ne sont pas encore assez volumineux
pour provoquer des traumatismes crâniens, même à courte distance, mais je fais
des efforts.
Plus sérieusement, je me prive volontairement de sa force de
frappe car elle est désormais parfaitement inutile, la France, l’Europe, mon
ancien Monde est mort.
1) Chacun de vos livres, surtout les plus récents,
décrivent de façon plus ou moins ésotérique (je songe surtout à Villa Vortex)
votre conversion au christianisme. Vos lecteurs connaissent l’importance
déterminante, séminale, que vous avez donnée à la découverte des textes de Léon
Bloy. Espérez-vous, à votre tour, faire œuvre d’apologiste, le virus de votre
colère envahissant lentement quelques esprits jusqu’alors benoîtement
sains ?
Si j’avais une infime fraction du génie de Léon Bloy je
n’aurais pas peur de répondre par l’affirmative. D’autre part, même si son
époque se prédestinait à devenir la nôtre, il pouvait compter sur des oreilles
encore attentives, et des yeux pas tout à fait aveuglés. Je ne suis pas sûr de
pouvoir réveiller les sourds, et pas plus les aveugles confortablement installés
dans leur cécité volontaire. Il n’y a même plus d’esprits « benoîtement sains »
à contaminer de sa colère. Les panoplies de fausses révoltes et de
pseudo-indignations ne laissent plus aucun espace au sens de la
justice.
2) La minutieuse description de votre conversion,
reprise (au sens que Kierkegaard donnait à ce mot) peut-être par vos
lecteurs les plus conséquents est-elle à vos yeux la forme souveraine de combat
contre le nihilisme ayant triomphé des sociétés
occidentales ?
Je ne suis pas très bien placé pour faire du
prosélytisme. Mon baptême a trois ans d’âge. Mais je persiste à penser et à
affirmer que le Christianisme est la seule pensée non-malade (au sens
nietzschéen) qui reste pour l’Occident, et par lui. Pour dépasser le nihilisme,
encore faut-il le traverser.
3) Avec ce dernier volume de votre Journal,
vos lecteurs vont désormais pouvoir pleinement prendre conscience de la nature
de cette œuvre protéiforme : non seulement influencer par l’écriture l’immonde
réalité qui, en France et en Europe, paraphe toutes nos défaites, mais exposer
votre propre personne à la corne de taureau de l’écriture. Est-ce pour
cette raison que chacun des tomes de votre Journal, singulièrement le dernier,
constitue une entreprise « d’autocrucifixion » (ABB 476) ?
Toute
authentique littérature est un défi jeté à la face de l’humanité, et pour
commencer celle de l’auteur. Il y a me semble-t-il au moins deux styles de
littérature : celle qui s’écrit dans le divan des certitudes, avec une console
de jeu virtuelle dans une main, et un livre de Virginie Despentes dans l’autre.
Et il y a celle qui s’écrit dans les ténèbres de l’inconnaissable, avec un fusil
d’assaut dans une main, et un ouvrage de Saint Thomas d’Aquin dans l’autre.
Un livre qui n’est pas envisagé sereinement par son auteur comme un sacrifice est une blague de potache.
***
Note de bas de page - 1 « L’islam et le bolchevisme sont des religions pratiques, sociales, non spirituelles, engagées dans la conquête du monde terrestre. Leurs fondateurs n’auraient pas résisté à la troisième tentation du désert dont parle l’Évangile. Ce que l’islam a fait pour les Arabes, le bolchevisme le fait pour les Russes. A l’image d’Ali tombant devant les politiciens qui se précipitèrent autour du prophète après son succès, les communistes purs pourront être vaincus par ceux qui pour l’heure soutiennent les bolcheviks par simple opportunité. » Bertrand Russell, Pratique et théorie du bolchevisme (1920), Mercure de France, 1969, p. 97.