"La terreur a trouvé sa ruse ultime : la tolérance"
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Maurice G Dantec

Interview L'anthropophage

par Maurice G. Dantec le 18/09/1995

 

COMMUNIQUE:

"Allô! Allô! Groupes de la planète Speed-Paranoïd! La Radio Cinquième Internationale vous parle du temps mou et mauve! [...] Gloire à ceux qui ont su perpétrer la fiction et l’éclair bleu de la paranoïa. Souhaitons que l’enfer ressemble à un pavillon de banlieue!"

Et chaque année, dans la sombre cabine de projection devenue peu à peu, lieu de rendez-vous pour les âmes à moitié perdues du bahut, ça ne loupait pas, ces chères têtes brunes et frisées me demandaient de leur raconter mai 68, la Geste barricadière et molotoviste.

Il me restait la moto, deux armes et des munitions, un couteau, un jerrican d’essence, quelques habits de rechange, une montre, un peu de cocaïne et d’amphés, du pansement et un livre de Spinrad, Le Chaos final.

Nous avons commencé à récupérer sur les cadavres ce qui allait nous aider à survivre.

Spinoza encule Hegel, J.B. POUY

DANTEC :

J’ai passé mon bac dans le bahut en face. C’est là que j’ai découvert la littérature, mais en opposition avec le système scolaire . Je lisais beaucoup, j’étais dans les premiers de la classe. Tout ce que le système scolaire essayait de me faire ingurgiter me semblait complètement abscons. Aussi bien au niveau littéraire que scientifique. J’étais branché SF, roman noir, fantastique, surréalisme, gothique... Des trucs qui à la fois nous ramenaient à notre réalité et qui permettaient de nous en échapper.

Comment as-tu découvert tout ça?

C’est des mecs comme par exemple Jean-Bernard POUY, qui a été pion dans ce bahut, d’où vient d’ailleurs aussi Tonino Benacquista. Un mec comme POUY, c’est le genre de gaillard, animateur du foyer socioculturel qui te projetait la Jetée de Chris. Marker, la Bombe de Peter Walkin des films underground complètement accrocs de SF, de fantastique. C’est lui qui m’a fait découvrir Philip K. Dick, William Burroughs et Norman Spinrad. A To je pense qu’il a dû faire lire Chandler, Hammett et les grands classiques du roman noir. Donc c’était un initiateur, il nous a apporté tout ce que le système scolaire ne nous enseignait pas... Aussi toute la littérature américaine, Jack Kerouac, Timothy Leary, ce qui m’a branché sur le L.S.D., sur le cerveau,... il nous a aussi branchés sur l’Internationale Situationniste.

Tu assimilais tout ça?

Comme un malade!

Pas forcement très digeste?

Dans les années 70, face à l’offre politique de l’époque, t’avais la force de frappe du P.C.

Ici Ivry, fief du P.C. avec les JC, et à côté des groupe trotskistes, anarchistes, maoïstes.

La droite, avec Giscardiens en costards cravate et à bouton.

Qu’est ce qu’on avait comme choix alors?

Le communisme, mes parents avaient donné, c’était pas mon truc.

La droite traditionnelle à l’époque, Giscard, Pompidou, franchement, tu vois...

Les trotskards, cela allait cinq minutes, mais la révolution prolétarienne, au bout d’un moment cela me gonfle, les Mao j’en parle pas. Enfin bref... Les anarchos, on allait les voir avec mes potes dans des manifs, les mecs ils nous gonflaient pendant des heures avec le folklore breton, les revendications indépendantistes occitanes alors que nous on était branchés rock n’roll, on écoutait Blue Öyster Cult, des trucs durs comme Metal Urbain. On était branchés guerilla électronique, alors qu’à l’époque, il n’y avait pas d’ordinateur, là cela aurait été mortel! Nous, on voulait mêler guitares électriques et synthé, mais il n’y avait rien ou alors c’était cher. Il y avait Metal Urbain, groupe mythique de la scène proto-cyberpunk de 77, les premiers à avoir fait du punk rock avec des machines dans l’esprit, peut-être, pré-DAF ou même Nine Inch Nails, des trucs durs comme cela. C’était 76 ou 77, les mecs arrivaient en cuir noir, personne n’avait vu ça encore, avec trois synthés, une boîte à rythme saturée, une grosse guitare à donf... Ça c’était notre délire. Donc il n’y avait rien dans le champ politique, sauf l’IS, parce que eux, ils s’en prenaient à tout le monde, aussi bien à la gauche, qu’à la droite, aussi bien qu’à l’extrême gauche qu’à l’extrême droite. Ils avaient une vision à la fois radicale et drôle en même temps, presque autoparodique, donc tout allait bien.

Quelque part nous, les trois-quatre mecs, avec qui après j’ai fait de la musique, étions tous en rupture de banc. Je crois qu’on avait déjà le sentiment que, nous, on ne vivrait pas l’utopie, tu vois, que déjà on arrivait trop tard. Que ça serait très vite le grand marché et qu’il fallait trouver des stratégies de survie.

Essayistes, penseurs?

C’est les mecs de l’IS, c’est Baudrillard, c’est Deleuze. Les quelques mecs qui ont essayé de réfléchir à l’humain et au pouvoir, à ce que c’était au vingtième siècle.

Un auteur de roman, de fiction, il me semble qu’il a là des matériaux de base indispensables pour fabriquer des trucs.

Le problème, c’est que souvent, la littérature expérimentale a été assimilée à un truc chiant... C’est en fait parce qu’il y a eu énormément de trucs chiants, qui se prétendaient expérimentaux; mais pour moi, Dick, Ballard et Burroughs c’est les trois grands expérimentateurs de la deuxième moitié du XXème siècle, déjà l’ère "cyber", je m’excuse pour le terme, ou l’ère "techno", qui a commencé en 45. Le reste, surtout en France, était des expérimentations formelles introspectives sous un angle souvent autobiographique sentimentaliste, je dirais, basées sur les nostalgies, l’appel de la mémoire. Nous, de notre génération, on en avait déjà rien à foutre. Donc on était aussi en rupture avec la littérature française contemporaine.

OULIPO?

Non, OULIPO à la limite, c’était rigolo. Le seul événement littéraire des années 70, c’est quand Bukowsky est venu chez Bernard Pivot et a commencé à picoler et à insulter tout le monde, là enfin, il se passait quelque chose.

Déjà l’envie d’écrire?

Dans le punk rock, il y a toujours l’envie de s’approprier toutes les technologies, aussi bien l’électricité que le verbe, tout ce qui est censé être mis à l’écart de la rue. La génération 68 c’est la dernière qui a eu la part du gâteau .

Les années 80 :

Je n’ai pas réussi à m’y adapter. Pourtant, je reste un espèce de libertariste sur le plan économique, c’est à dire que je crois en l’initiative privée, etc. Malgré tout c’est le seul système qui permet aux individus de se développer un peu sur le plan économique. Le grand Marché... Je pense que le seul moyen d’y survivre c’est d’avoir une forme d’ironie, sinon, c’est effectivement très flippant de constater par exemple le programme de télé du samedi soir. Mais bon en même temps il y a le méga-réseau qui arrive et puis on aura le choix entre 200 chaînes.

Diverses expériences plutôt négatives de production de disques. Une année au CNAM en informatique, histoire de se débroussailler la tronche au niveau de comment marche un microprocesseur, un circuit logique, etc. Bon je n’ai pas poursuivi car je sais que je ne suis pas fait pour ça. Et à partir de là, j’ai commencé à lire plein de bouquins sur l’informatique, les réseaux, l’intelligence artificielle, tout ce qui paraissait dans la presse scientifique. Et c’est à partir de ces années là, 84 environ, que je suis tombé sur le bouquin de William Gibson, Neuromancien. Là j’ai pris une grosse claque. On était déjà toute une génération, qui avait déjà, dans nos tronches, élaborée le cyberspace, parce qu’on avait les même lectures, les même centres d’intérêt et qu’on était arrivé aux mêmes conclusions. Gibson est d’une demie génération plus vieille. Ce type de SF qui s’intéressait au réel, c’est ce qui m’intéressait, tu vois.

Veille technologique...

L’univers de la recherche scientifique m’a toujours fasciné, même si je suis trop feignant pour être chercheur. Et en plus, depuis que je suis tout môme, j’ai lu des trucs sur l’espace. Les livres, ça fait partie de la vie. C’est un peu un fil d’Ariane qui te permet de décoder le réel, donc d’y survivre, d’y trouver des repères.

En même temps en France, la science-fiction a toujours été sous-estimée (alors qu’il y a eu Jules Vernes il y a un siècle), alors qu’aux Etats Unis, ça a façonné non seulement plusieurs générations d’écrivains, mais aussi plusieurs générations de scientifiques.

Le roman noir, en France, a par contre cette chance d’avoir été un truc un peu mythique. Il y a une sorte d’identité qui permet à la France de se reconnaître dans ce genre (les films de Renoir, le gang des tractions avants, Pierrot le fou...) et tu trouves des relais dans la télé. Mais la SF... La France du "plan calcul", elle ne pouvait pas deviner l’arrivée des micro-ordinateurs... et la France du Minitel n’a pas vu arriver Internet. L’autre jour, j’entendais Blondel dire "les français ne veulent pas être anglo-saxons"... je me disais "Ah c’est ça, le fond du problème"... C’est à dire que les français veulent rester comme ils étaient et surtout, comme d’habitude, que rien ne bouge. Et donc il va y avoir un conflit politique majeur dans les années à venir, entre les tendances à la mondialisation (internetisation, émergence d’une culture mondiale...) et les tendances nationalistes, qu’elles soient de droite ou de gauche. Car elles prennent des variantes... t’as qu’à voir en Serbie, les nationalistes de gauche sont devenus très vite nationalistes d’extrême-droite, ça ne les a pas fait ciller d’égorger des enfants. Une Saint-Barthélémy anti-immigrés, un de ces quatre, peut-être que ça nous pendra au nez. Ou pourquoi pas anti-techno?

En Europe occidentale, on a voulu faire vivre les gens dans le rêve d’une économie protégée. Je pense vraiment que la France va partir avec une paire de béquilles au XXIème siècle.

Naissance d’un livre...

C’est un peu comme l’exploration d’un domaine dont tu connais certains repères mais où tu découvres encore pleins de trucs. Dans ma tête, la fin d’un bouquin n’est jamais vraiment prévue, il y a quelques trucs qui sont prévus, des mécanismes dramatiques pour faire avancer la narration etc. Depuis les années 80, j’ai commencé à élaborer dans ma tronche des petites histoires, je me disais tiens... les intelligences artificielles... Bon, dans l’écriture, il y a plusieurs niveaux, je savais qu’au début, ce que j’écrirais ça ne serait pas super, mais que ça viendrait.

On trouve que les Racines du mal est un des rares bouquins qui arrive à une telle intégration horizontale de disciplines comme la biologie, l’informatique...

Gibson a injecté du roman noir dans la science fiction (cf. : Lumière virtuelle), moi j’ai fait le contraire avec les Racines du mal en injectant de la SF dans le roman noir.

Ton prochain bouquin?

Une plongée en 2045. C’est parti d’un récit que j’avais envie de faire à partir de tout un tas de trucs que je traînais dans ma tête. On m’a demandé de faire quelque chose pour le cinquantenaire de la Série Noire pour Le Monde, Là où tombent les anges. J’avais commencé un texte et vraiment je n’arrivais pas à faire autre chose. Et puis je me suis dit, tant qu’à faire un cinquantenaire, autant le faire dans le futur, alors je l’ai fait cinquante ans plus tard. Ça me semblait cohérent. Faisons un roman noir, on pourrait dire Chandlerien, ou du moins avec ses ingrédients-là, dans le contexte futuriste, pour lequel j’avais récolté déjà plein de docs: il n’y avait plus de problème.

La Sirène Rouge...

Thriller normal dans les années 90.

Dans tes romans, il y a toujours un personnage central, qui n’est pas sans te ressembler...

Tous les personnages d’un romancier sont une projection de lui-même, il ne peut pas faire autrement. Evidemment il s’arrange avec la vie et le réel pour prendre un peu de quelqu’un. Le narrateur des Racines du mal, c’est un peu de moi et c’est un peu une sorte de puzzle. Tous sont des Frankensteins, des hybrides de mon imagination. De plus, le fait que ça soit un récit au "je", cela permet de se lâcher sur des comportements qui sont proches de soi. Mais tous les personnages, y compris les pires, viennent de mon cerveau malade...

Il y a beaucoup de sincérité, à voir comment tu gères le "je". Psychologiquement, on te sent vraiment :

C’est vrai. En laissant beaucoup de toi dans l’écriture, tu es pratiquement sûr de ne pas commettre d’erreurs psychologiques sur tes personnages. Pour être romancier, il faut avoir une approche très lucide de soi-même et un peu ironique par moment. Tu ne peux pas non plus te cacher. Déjà, dans la sirène rouge, je me suis rendu compte que Toorop était une projection vachement fantasmatique de moi. Bon, j’était parti sur le roman d’aventure, alors il fallait que le mec soit un champion, sinon il se faisait dégommer à la cinquième page et je ne pouvais pas vivre de ma plume. Par contre Darquandier, c’est un mec qui a plus de doutes, qui se plante, qui avance, qui recule, qui est plus humain.

Tes personnages centraux sont très idéalistes.

Oui, mais des idéalistes cyniques. Schaltzman (le psychopathe), lui, c’est le seul vrai idéaliste, le seul qui a raison.

Il y a des auteurs qui établissent des scénarios super complexes avant de commencer à écrire... Moi ça me fait chier. De toutes façons, je n’ai jamais fait de plan pour quoique ce soit. Quand j’étais au bahut, je me lançais sur des disserts de six pages mais les plans, je sais pas faire.

Si tu fais des plans, après tu n’as plus qu’à remplir les cases, c’est hyper chiant, tu n’as plus de surprises au moment de l’écriture, ça devient le boulot de l’artisan et non pas un boulot de créateur, parce que tu n’es plus surpris par ton œuvre. Ou alors cela peut être intéressant si tu as mis au point une intrigue hyper perverse où tu trompes ton lecteur avec raffinement. Pour moi, ça s’élabore au fur et à mesure. Je ne sais plus ce qui est conscient et ce qui ne l’est pas dans ce que j’ai écrit. Un bouquin, si il n’est que de l’ordre du rationnel, c’est chiant et si il n’est que de l’ordre de l’inconscient, il n’est pas lisible. Donc, il faut arriver à trouver une zone frontière qui va à la fois chercher les espèces d’archétypes primordiaux (dont Jung parle, dont la kabbale parle) que tu retrouves toujours à l’œuvre dans l’humanité, et dans les constructions artificielles de son intellect.

Pour les Racines du mal, j’avais envie de faire une sorte de roman total. D’abord je m’étais fait ma petite stratégie, j’attendrais l’an 2000, pour faire ça. C’est venu comme ça, un jour le déclic, j’ai eu envie de la faire. Je me disais "attends, la SF, c’est pas encore prêt en France, je vais d’abord faire trois quatre bons polars". Et en fait, j’ai tenté le coup tout de suite, de faire exploser les genres, aussi bien SF, que le roman qui se pose des interrogations métaphysiques sur la condition humaine, qu’un vrai thriller.

Tu cites pas mal d’essayistes, Foucault, Deleuze... Pourquoi n’ont-ils pas écrit un bouquin comme le tien?

Parce que ce n’est pas leur boulot. Moi, je suis un pilleur. Je pense qu’un roman doit être un objet vivant. Quand t’arrives, comme moi, sur le marché du travail littéraire en 92, 93, les places sont déjà prises et elles sont chères. Si tu veux, j’avais le choix entre SF ou polar bien calibré, ou littérature générale avec des interrogations existentielles ou des histoires de couple ou je ne sais quoi... Je me suis dit  "Mais pourquoi on est obligés de segmenter pareillement le truc? La vie c’est pas comme ça". C’est pour cela que, dans mes bouquins, j’essaie d’y mettre un peu de tout.

Je voulais la science au milieu de l’intrigue. Ce qu’il y a de commun entre la science et le crime, c’est l’investigation, donc c’était marrant de montrer ces attirances à la fois pour le mal et la curiosité scientifique.

Tu remarqueras que dans le bouquin, il n’y a aucune description en temps réel de la violence, c’est tout le temps déguisé sous forme de descriptions, de rapports médicaux. C’est le lecteur qui crée le mal dans sa tête, pas moi. J’ai mes préoccupations, elle tiennent à la nature du pouvoir, à la nature du crime et ses rapports avec l’humanité... Je veux dire, les philosophes sont sensés avoir amené non pas des solutions, mais des éclairages, alors je ne vois pas pourquoi le romancier devrait se tenir à l’écart du monde de la pensée.

Maintenant le moteur de l’histoire n’est plus à l’Assemblée, mais dans les laboratoires de R&D et, évidemment, dans les grandes places boursières. Les technologies ont acquis une forme d’autonomie réelle. Le problème qui va se poser dans le futur, ce sera quand les IA auront des identités juridiques personnelles. Elles seront des personnes. Qu’est-ce qu’on fera, à ce moment là...?