
Interview FightSport
par Maurice G. Dantec le 02/01/2007 FightSport
Quand votre passion du Mixed Martial Art démarre-t-elle
?
- cela se produit en plusieurs étapes :
1) j'ai pratiqué
le judo et le karaté lorsque j'étais un jeune adolescent.
2) j'ai pratiqué le
"street-fighting" durant les "années punk", 1976-80 en gros, cela consistait
surtout en beaucoup de course à pied, un peu de boxe thaï aussi, et quelques
séjours à l'hôpital.
3) J'ai fait diverses rencontres dans certaines zones de
guerre.
4) à mon arrivée au Canada, en 1998, l'UFC était en pleine expansion,
par hasard je suis tombé sur un combat sur une télévision US, j'ai vu la cage,
j'ai me suis cru dans MadMax, j'ai immédiatement accroché, j'ai commencé à
suivre l'évolution de la chose.
5) Fin 2004, David Kersan est devenu mon
agent. Il avait été créateur et participant du premier cercle underground de
free-fight à Paris, il connaissait bien le domaine, il m'a montré une vidéo du
Pride, dont j'ignorais l'existence. J'y ai vu Nogueira, Wanderlei Silva, Mirko
Cro-Cop, Fedor Emilianenko, Josh Barnett, Shogun, Kharitonov. Bref, j'ai compris
que j'étais face à quelque chose qui dépassait le simple "art martial" au sens
traditionnel, et même "moderne". C'était le premier véritable "sport de survie
totale". C'était le premier sport de combat basé sur une synthèse active des
meilleures techniques de chaque discipline. C'était une sorte de mixage
improbable entre les méthodes de lutte militaires et le combat de rue des
favellas sur une base d'arts martiaux japonais et de thaï-boxing. C'était comme
un "underworld" qui émergeait à la surface du monde prétendûment "civilisé", tel
un tsunami, au milieu d'arénas de 50,000 personnes, au Japon. C'était le 21e
siècle, dans toute sa splendeur paradoxale. C'était le retour de l'Âge des Héros
au coeur du monde du titane et du silicium.
Dans votre dernier
livre, Grande Jonction, vous êtes le tout premier écrivain au monde à écrire une
scène de combat en MMA. Pouvez-vous nous dire pourquoi un tel choix martial
?
- Parce que les MMA sont le futur. Et pas uniquement le futur
des sports de combat. Non seulement ils seront ce qui restera lorsque tous les
autres sports auront disparu, mais ils deviendront des éléments de base de la
vie quotidienne, car les règles de survie dans le monde de l'Après-Machine sont
bien plus implacables que celles que la "Métastructure" du roman précédent (
"Cosmos Inc.") avait édictée pour toute l'humanité. Dans le Territoire de Grande
Jonction "tout est une machine, donc tout est un piège". C'est par un rapport
singulier avec la mort (comme mon personnage Youri Mc Coy le pratique) que la
vie vous apparaît dans toute sa luminosité. C'est parce qu'ils savent donner la
mort comme des spécialistes que mes "héros" sont en mesure de protéger la vie,
jusqu'au sacrifice. C'est parce qu'ils sont des guerriers qu'ils sont aussi des
"Médecins".
Dans l'absolu (je veux dire : en dehors du ring), un combat de
free-fight n'apparaît que si la vie et la mort sont en jeu. C'est ce qui fait
l'intensité d'un combat du Pride, de l'UFC ou du K1, vous avez l'impression très
nette qu'il s'agit d'un duel à mort, qui irait jusqu'au bout sans la présence
modératrice des arbitres. Tout simplement parce que la logique tacite de tout
véritable combat est cette terrible finalité. Les Hommes du Territoire sont eux
mêmes des pièges, quel plus beau piège qu'un Juji-Gatamé ? Je ne pouvais pas me
permettre une faute de cohérence à ce stade du roman.
Vous avez
acceuilli Fedor Emelianenko lors de son passage à Paris avec un "You are the
Future" et avez décidé de le faire exister dans votre roman. Qu'est ce qui vous
a ému chez ce combattant ?
- Emilianenko est un pur condensé de
l'être russe. En dépit de sa stature imposante, il a pratiquement l'air d'un
enfant, timide, introverti, ses entrées sur le ring sont à l'exact opposé de
celles de Wanderlei Silva, par exemple. Il regarde tout juste son adversaire.
Ses yeux sont remplis de toute la mélancolie propre à l'âme slave. Il semble
perdu dans une Sibérie intérieure, avec un calme, une sérénité d'une redoutable
humanité.
Puis dès la première micro-seconde du match, c'est la 1ere Armée de
la Garde qui se met en branle, aucun panzer ne peut lui résister. Je sais aussi
que c'est un Patriote russe, et il est tout bonnement le seul homme au monde à
pouvoir porter le titre de "1 sur 6 milliards". J'en fais un simple personnage
tout juste existant dans le roman, l'Instructeur mythique d'un maître russe qui
enseignera à son tour les techniques de MMA à mes personnages. C'était une
question de date, en 2069/70, aucun d'entre nous ne sera sans doute plus de ce
monde. Mais il fallait qu'il soit là, même sur deux lignes d'un paragraphe.
À
lui seul il est la revanche de la Russie sur ce terrible et minable XXe
siècle.
Quels sont vos combattants préférés et pourquoi
?
Fedor Emilianenko, je vous ai dit pourquoi, je résume : Il
est l'Esprit de Stalingrad, il est le tueur de panzers.
Mauricio Shogun, la
classe ultime en Jiu Jitsu brésilien, avec son confrère Nogueira, sorte
d'anaconda (tout juste) humain.
Mirko Cro-Cop, pour des raisons "politiques"
évidemment, mais j'admire vraiment sa ténacité, son courage, son calme
machinique. J'éprouve aussi beaucoup de compassion pour son authentique
fragilité psychologique, et c'est tout bonnement un des meilleurs "kickers" du
monde.
Wanderlei Silva, pour l'énergie pur Brazil, la Chute-Boxe, la volonté
pyromane, l'intensité entremêlée à la perfection technique, et pour sa joie
communicative. Et le clan Gracie évidemment.
Nous avons appris
que vous allez commencer des cours de MMA au Québec. Une envie soudaine de
mettre des coups ?
- Non, d'abord le désir de passer à une
étape supérieure de mon entraînement quotidien et aussi, je dois le dire, une
envie de pouvoir bien faire comprendre que je ne suis pas prêt à en prendre sans
exposer l'adversaire éventuel à des risques hors de
proportion.
Comment voyez-vous le MMA à l'époque de Grande
Jonction, 2070 ?
- comme la méthode de survie des "Hommes du
Territoire", ceux qui savent que vie et mort sont étroitement entremêlées. Dans
un monde où les machines disparaissent, et les humains aussi (puisque les uns et
les autres ne forment plus qu'un seul "méta-organisme"), le "progrès" se met à
avancer à rebours. Une lutte à main nue sera parfois plus efficace qu'avec des
armes à feu, mieux "adaptée" au Territoire. Mais dans la sphère propre à la
lutte à mains nues, le "progrès" dynamique "normal" continue de jouer son rôle :
ce sont les facultés techniques et tactiques, venues des MMA, qui assurent la
victoire. C'est le bon vieux principe de l'inclusion essentielle du principe
contraire dans le principe de base, contraire à Aristote, conforme à la
Révélation. Même les MMA ont un rapport avec la transcendance
!
Mathieu Kassovitz va adapter un de vos roman, Babylon babies
cette année avec Vin Diesel et Daniel Craig. Un combat opposera Toorop à un
guerrier cyborg du futur. Quel combattant actuel du MMA pourrait jouer ce rôle
futuriste ?
- Fedor Emilianenko, of course, mais Toorop
n'aurait strictement aucune chance.
Grande Jonction est un
Territoire d'hommes d'honneur, de courage, celui "des derniers hommes". Le Pride
pourrait-il être une sorte d'anti-chambre de Grande Jonction
?
- Ce n'est pas un hasard si mes deux personnages principaux,
mes deux "chasseurs de primes" sont experts en free-fight. Comme je vous l'ai
dit lors d'une question précédente, les MMA deviendront un mode de vie intégré
aux "pièges-machines" du Territoire. Ils ne sont pas l'anti-chambre de
Grande-Jonction, mais au contraire son aboutissement et son "éthique". Le
Territoire lui-même est un ring à l'échelle de toute une région. Et c'est le
Monde en son entier qui, en 2070, est en train de le
devenir.
Ecrirez-vous un jour un roman dans l'esprit de Chuck
Palahniuk avec Fight Club ?
- Non, je ne crois pas, ce qu'a
écrit Palahniuk dans le genre est indépassable. En revanche, comme Jack London à
son époque avec les débuts de la boxe anglaise, on peut envisager écrire quelque
chose sur le Pride (ou disons les MMA en général). Le problème : beaucoup de
livres et de films ont été produits se situant dans le monde des sports de
combat (arts martiaux, boxe, lutte, etc). Il faut trouver un angle d'attaque
novateur qui corresponde en plein avec cette "multi-discipline" martiale, propre
au siècle qui vient de commencer. Ce n'est pas gagné d'avance, mais cela
pourrait valoir le coup d'essayer.