
Interview Elegy
par Maurice G. Dantec le 20/11/2008
Non. Chaque roman est
une forme de vie autonome, le seul rapport qu’il entretient avec les autres
c’est celui d’une destruction créative, mais cela n’a rien à voir avec
le style, le format, le type de narration, l’histoire. Un roman n’est pas
déterminé. Il est le déterminant.
Comment, quand
et suite à quel événement est née l’histoire de ce nouveau
roman ?
Un avant-propos
spécifique a été publié le 6 janvier dernier sur mon site Black Box Baby, ainsi
que sur le blog Aircrash Cult sous forme de podcast.
La première « source »
c’est la station Mir. Ensuite, comme je l’explique dans l’avant-propos internet,
la figure d’Albert Ayler s’est imposée d’elle-même, par le projet de l’éditeur.
Enfin la « cavale » et les états neuroviraux me semblaient la meilleure approche
pour écrire un « thriller » adapté aux problématiques de notre
siècle.
Si le fugitif
qui s’exprime à la première personne semble être le personnage clé dès les
premières pages, on a l’impression que son rôle s’inverse avec celui de Karen
dès notre avancée dans l’intrigue, celle-ci devenant même l’héroïne du roman
vers la fin. Elle s’impose d’elle même au lecteur au fur et à mesure que la
lecture progresse et on a un peu le sentiment qu’elle s’est également imposée à
vous. Est-ce le cas ?
Comme le fantôme d’un
jazzman dans la station Mir en déroute se déroule dans
un futur extrêmement proche et évoque tour à tour de nombreux genres
littéraires : polar, SF et même fantastique avec l’histoire de fantôme d’Albert
Ayler (bon, je simplifie beaucoup, Ayler n’est pas non plus le petit Casper).
Pourquoi ne pas avoir opté pour un futur plus lointain et êtes vous lassé de la
science-fiction pure ?
Pourquoi tirez vous la
conclusion, hâtive pour le moins, que je suis « lassé » en quoi que ce soit par
la « science-fiction pure » ? J’écris les romans qui demandent à être écrits. Je
passe d’un genre à l’autre comme une souche virale mutante, il m’arrive même de
les mélanger.
William Gibson
me confiait récemment qu’il lui était devenu impossible d’écrire des ouvrages de
SF dans un futur lointain à cause des incessantes évolutions technologiques
inhérentes à notre époque. Avez-vous le même
sentiment ?
Non. Les évolutions
technologiques et scientifiques sont peut-être incessantes, et multiples, elles
conduisent le monde dans un SEUL sens. Comme le disait Nietzsche,
la science ne montre pas la direction, mais elle indique le sens du
courant.
Il y a une
nouvelle fois de multiples références religieuses dans cet ouvrage
(principalement christianisme et judaïsme). Pourtant, dans l’ensemble l’aspect
mystique m’a davantage évoqué l’hindouisme, notamment durant le dernier chapitre
ou les personnages ne forment qu’un avec tous les segments de l’univers,
atteignant un certain état spirituel avant d’atteindre un état que l’on pourrait
comparer au Moksha… Est-ce également une religion que vous avez étudié ? Qu’en
pensez-vous ?
Je connais un peu les
Védas et les fondamentaux de l’Hindouisme, religion trinitaire, mais non
révélée. Ce que les Hindous nomment Moksha, c’est la Restauration de l’Homme
comme élément clé dans l’interopérabilité du Monde Créé, qui est une doctrine
tout ce qu’il y a de catholique.
D’ou le syndrome
de Schiron Aldiss tire-t-il son nom ? J’ai la vague impression qu’il y a une
certaine référence à l’auteur de SF Brian W. Aldiss… Quid de
Schiron ?
Il tire son nom des deux
scientifiques qui l’ont isolé et analysé. Ils existent dans ce monde et ils
m’ont donné leur identité.
Parlons musique
puisque ce nouveau roman est empreint d’une forte musicalité. Tout d’abord, vous
rappelez-vous quand et comment vous avez découvert Albert
Ayler ?
Je l’explique dans mon
avant-propos, je ne connaissais pas Albert Ayler avant d’écrire ce roman. Mais
il est probable que son fantôme, lui, me connaissait.
Quels titres de
son œuvre conseillez vous à nos lecteurs ?
Non. Je ne suis pas
critique de jazz. Découvrez le par vous-même.
J’avoue avoir
été étonné lorsque j’ai lu le titre du roman pour la première fois. Je trouvais
assez étrange que Maurice G. Dantec, seul écrivain rock’n’roll de langue
française, fasse explicitement référence au jazz. Puis je me suis renseigné sur
Albert Ayler et, finalement, je me suis aperçu que ce musicien maudit était un
sacré rocker…
Oui, comme Parker,
Coltrane, Coleman, Pharoah Sanders. Il n’y a que les petits snobs
pseudo-rebelles qui sont incapables de saisir le lien essentiel tendu entre
toutes les formes de musique électrique.
Par contre j’ai
trouvé peu d’infos liées à sa mort. Votre version est-elle pure
fiction ?
Non. Pas du tout.
Rapports de la police de New-York.
Pourquoi cette
référence à Carl Perkins dans les noms des différents
chapitres ?
J’ai pensé bien
évidemment à Ayler lui même, pour commencer, mais je ne sais pas, je trouvais ça
redondant, ça ne marchait pas sur le rythme que je voulais. Puis , un jour, en
travaillant le chapitre avec le braquage, les premiers vers de Blue Suede Shoes
me sont revenus : One, for the money.
C’était du vieux
rock’n’roll vintage, contemporain de l’époque d’Ayler, ça me donnait un
tempo rockabilly pour la narration. Cela s’est donc imposé tout seul, comme le
reste.
Ma question
habituelle : quels albums écoutiez vous durant l’écriture de ce nouveau
roman ?
Je ne sais plus trop.
The Killers, Dandy Warhols, Nine Inch Nails, Stereophonics, Oasis, Dépêche Mode,
Ligeti, Pergolese, des vieilleries punk/afterpunk. Rien de
spécial.
Quel est votre
album préféré de 2008 ?
Je ne fonctionne pas
comme ça. Je me fiche complètement du millésime. Là, en ce moment même, il y a
Snow Patrol qui vient de succéder à Goldfrapp et à Garbage.
J’ai récemment
acheté The Life And Death Of Marie Zorn de Schizotrope (impossible de
trouver les autres disques !). Que vous a apporté ce
projet ?
Les autres disques sont
désormais introuvables, et pour quelques siècles !
Ce projet n’était pas
sensé m’apporter quelque chose mais apporter quelque chose à ses auditeurs, je
ne fais pas partie de ces artistes subventionnés qui « s’expriment », eux et
leur « moi ».
Y aura-t-il une
suite et avez-vous d’autres projets d’ordre musical ?
Il n’y aura pas de suite
à Schizotrope. Il y a des projets.
Quelques
questions cinéma. Inévitablement, j’ai envie de vous demander ce que vous avez
pensé de l’adaptation de Babylon Babies…
Lisez l’entrevue croisée
avec M. Kassovitz sur mon site et sur Ring, mon opinion y est très clairement
exposée.
Lorsque nous
nous sommes rencontré l’année dernière, vous m’aviez dit très honnêtement ne pas
souhaiter vous impliquer dans les adaptations cinématographiques de vos romans.
Lorsqu’on voit l’absence totale de scénario dans Babylon A.D., n’avez
vous pas au contraire envie de superviser vous même un tel projet ? Quitte à
passer un jour derrière la caméra…
Retenez uniquement votre
dernière phrase.
Si une production ou un
réalisateur achète mes droits cinéma il prend un risque, c’est son problème, il
achète dans le même temps le droit que je ferme ma gueule, c’est son problème
aussi. Je ne commettrais jamais l’erreur de Houellebecq de vouloir adapter
moi-même mes propres livres au cinéma.
Je trouve que
Comme le fantôme d’un jazzman dans la station Mir en déroute pourrait
être très cinématographique. Qu’en pensez-vous ?
Vous avez un
producteur ? Ou 35 millions de dollars ?
Des nouvelles
d’éventuelles adaptations de vos romans à l’écran ? Il se murmure que vous
travaillez avec Mathieu Kassovitz sur une BD inspirée de Babylon Babies
façon Métal Hurlant…
Non. Mathieu Kassovitz
travaille sur sa B.D., qui synthétise je crois tout ce qu’il n’a pas pu
montrer à l’écran et qui est resté sous forme de storyboards.
J’ai discuté
cinéma avec William Gibson il y a quelques semaines et lorsqu’il a appris que le
catastrophique Babylon A.D. était une adaptation de Babylon
Babies (il ne s’en était même pas rendu compte à l’écran tant le film était
différent de votre livre…) il a immédiatement fait l’analogie avec le film
Johnny Mnemonic tiré d’une de ses nouvelles. Après avoir réfléchi à la
question, il me confiait « je suis intimement convaincu qu’un film de
science-fiction est bien meilleur lorsqu’il est créé à partir d’une histoire
originale plutôt qu’une simple adaptation, car il est impossible de monter un
film cohérent à partir d’un ouvrage sans passer à côté d’une multitude de
détails. » Qu’en pensez-vous ? (personnellement je suis d’accord, à l’exception
du fantastique Blade Runner, mais qui diffère beaucoup du roman de K.
Dick)
William Gibson a tout
dit. Les écoles franchouillardes de cinéma devraient l’inviter plus souvent. Au
moins une fois.
Vos films de SF
préférés ?
Je ne pratique pas ce
genre de sport, désolé.
Quelques
questions politiques pour terminer. Dans ce nouveau roman vous avez une vision
extrêmement totalitaire de la France de ce futur proche. L’effet Sarkozy d’après
vous ?
Sarkozy, totalitaire ?!
(rires)
Pour être
totalitaire, au moins faut-il avoir une vision politique, même
si elle est criminelle.
Sarkozy est un syndic de
propriété comme les autres, un peu plus people peut-être, et un peu
moins impressionné par les brûleurs de voitures et les dealers, mais il gère la
non-destinée du non-pays France dans la non-Europe.
On connaît votre
atlantisme revendiqué. Que pensez-vous de la récente victoire d’Obama aux
élections américaines et vous souvenez-vous de la première chose à laquelle vous
avez pensé lorsque vous avez appris les résultats ?
On ne peut rien PENSER
face à Barack Hussein Obama. On peut rire, éventuellement.
J’ai écrit un article
publié sur Ring dès le 10 novembre, qui explicite ma position.
On nous le vend
comme le sauveur de l’humanité. N’est-ce pas finalement une tâche impossible
pour un seul homme ?
Il n’a pas encore prêté
serment que les GROS PROBLÈMES commencent déjà pour le gauchiste « black » de
l’Illinois, et le plus drôle c’est que ce sont les mêmes problèmes qui l’ont
porté au pouvoir, avec l’aide de sa démagogie socialiste, qui vont faire
exploser sa Présidence.
Bonne chance au
rhétoricien onuzi !
Quel bilan
faites vous de l’administration W. Bush ?
George Walker Bush aura
été le plus grand président américain depuis Ronald Reagan et Theodore
Roosevelt.
Enfin, quels
sont vos projets ?
Écrire. Sinon, vous
n’auriez pas une ville à atomiser ?
Merci d’avoir
pris le temps de répondre à ces quelques questions…
C’est moi qui vous
remercie de votre attention.
Montréal, le 20 novembre deux mil huit -