"L’éclat que vous n’aurez pas su entendre sera celui de la voix des archanges en chute libre vers ce monde."
MgD, 1998
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Maurice G Dantec

Interview Elegy

par Maurice G. Dantec le 20/11/2008

Avant même d’ouvrir ce nouveau roman, j’ai été frappé par son nombre de pages largement inférieur à vos précédentes œuvres. Avec du recul, pensez-vous que l’expérience Artefact, qui inaugurait un style plus direct et concis après les très denses Cosmos Incorporated et Grande Jonction, a eu un impact sur Comme le fantôme d’un jazzman dans la station Mir en déroute ?

 

Non. Chaque roman est une forme de vie autonome, le seul rapport qu’il entretient avec les autres c’est celui d’une destruction créative, mais cela n’a rien à voir avec le style, le format, le type de narration, l’histoire. Un roman n’est pas déterminé. Il est le déterminant.

Comment, quand et suite à quel événement est née l’histoire de ce nouveau roman ?

Un avant-propos spécifique a été publié le 6 janvier dernier sur mon site Black Box Baby, ainsi que sur le blog Aircrash Cult sous forme de podcast.

Quel a été le point de départ du récit ? J’ai d’abord opté pour la cavale du début (la fuite du couple), mais après réflexion je me suis demandé si finalement Albert Ayler n’avait pas été à la source de toute l’histoire…

La première « source » c’est la station Mir. Ensuite, comme je l’explique dans l’avant-propos internet, la figure d’Albert Ayler s’est imposée d’elle-même, par le projet de l’éditeur. Enfin la « cavale » et les états neuroviraux me semblaient la meilleure approche pour écrire un « thriller » adapté aux problématiques de notre siècle.

Si le fugitif qui s’exprime à la première personne semble être le personnage clé dès les premières pages, on a l’impression que son rôle s’inverse avec celui de Karen dès notre avancée dans l’intrigue, celle-ci devenant même l’héroïne du roman vers la fin. Elle s’impose d’elle même au lecteur au fur et à mesure que la lecture progresse et on a un peu le sentiment qu’elle s’est également imposée à vous. Est-ce le cas ?

Absolument, le narrateur n’est pas vraiment le « personnage central », il se situe en périphérie, il est celui qui raconte, elle est le récit.

Comme le fantôme d’un jazzman dans la station Mir en déroute se déroule dans un futur extrêmement proche et évoque tour à tour de nombreux genres littéraires : polar, SF et même fantastique avec l’histoire de fantôme d’Albert Ayler (bon, je simplifie beaucoup, Ayler n’est pas non plus le petit Casper). Pourquoi ne pas avoir opté pour un futur plus lointain et êtes vous lassé de la science-fiction pure ?

Pourquoi tirez vous la conclusion, hâtive pour le moins, que je suis « lassé » en quoi que ce soit par la « science-fiction pure » ? J’écris les romans qui demandent à être écrits. Je passe d’un genre à l’autre comme une souche virale mutante, il m’arrive même de les mélanger.

William Gibson me confiait récemment qu’il lui était devenu impossible d’écrire des ouvrages de SF dans un futur lointain à cause des incessantes évolutions technologiques inhérentes à notre époque. Avez-vous le même sentiment ?

Non. Les évolutions technologiques et scientifiques sont peut-être incessantes, et multiples, elles conduisent le monde dans un SEUL sens. Comme le disait Nietzsche, la science ne montre pas la direction, mais elle indique le sens du courant.

Il y a une nouvelle fois de multiples références religieuses dans cet ouvrage (principalement christianisme et judaïsme). Pourtant, dans l’ensemble l’aspect mystique m’a davantage évoqué l’hindouisme, notamment durant le dernier chapitre ou les personnages ne forment qu’un avec tous les segments de l’univers, atteignant un certain état spirituel avant d’atteindre un état que l’on pourrait comparer au Moksha… Est-ce également une religion que vous avez étudié ? Qu’en pensez-vous ?

Je connais un peu les Védas et les fondamentaux de l’Hindouisme, religion trinitaire, mais non révélée. Ce que les Hindous nomment Moksha, c’est la Restauration de l’Homme comme élément clé dans l’interopérabilité du Monde Créé, qui est une doctrine tout ce qu’il y a de catholique.

D’ou le syndrome de Schiron Aldiss tire-t-il son nom ? J’ai la vague impression qu’il y a une certaine référence à l’auteur de SF Brian W. Aldiss… Quid de Schiron ?

Il tire son nom des deux scientifiques qui l’ont isolé et analysé. Ils existent dans ce monde et ils m’ont donné leur identité.

Parlons musique puisque ce nouveau roman est empreint d’une forte musicalité. Tout d’abord, vous rappelez-vous quand et comment vous avez découvert Albert Ayler ?

Je l’explique dans mon avant-propos, je ne connaissais pas Albert Ayler avant d’écrire ce roman. Mais il est probable que son fantôme, lui, me connaissait.

Quels titres de son œuvre conseillez vous à nos lecteurs ?

Non. Je ne suis pas critique de jazz. Découvrez le par vous-même.

J’avoue avoir été étonné lorsque j’ai lu le titre du roman pour la première fois. Je trouvais assez étrange que Maurice G. Dantec, seul écrivain rock’n’roll de langue française, fasse explicitement référence au jazz. Puis je me suis renseigné sur Albert Ayler et, finalement, je me suis aperçu que ce musicien maudit était un sacré rocker…

Oui, comme Parker, Coltrane, Coleman, Pharoah Sanders. Il n’y a que les petits snobs pseudo-rebelles qui sont incapables de saisir le lien essentiel tendu entre toutes les formes de musique électrique.

Par contre j’ai trouvé peu d’infos liées à sa mort. Votre version est-elle pure fiction ?

Non. Pas du tout. Rapports de la police de New-York.

Pourquoi cette référence à Carl Perkins dans les noms des différents chapitres ?

J’ai pensé bien évidemment à Ayler lui même, pour commencer, mais je ne sais pas, je trouvais ça redondant, ça ne marchait pas sur le rythme que je voulais. Puis , un jour, en travaillant le chapitre avec le braquage, les premiers vers de Blue Suede Shoes me sont revenus : One, for the money.

C’était du vieux rock’n’roll vintage, contemporain de l’époque d’Ayler, ça me donnait un tempo rockabilly pour la narration. Cela s’est donc imposé tout seul, comme le reste.

Ma question habituelle : quels albums écoutiez vous durant l’écriture de ce nouveau roman ?

Je ne sais plus trop. The Killers, Dandy Warhols, Nine Inch Nails, Stereophonics, Oasis, Dépêche Mode, Ligeti, Pergolese, des vieilleries punk/afterpunk. Rien de spécial.

Quel est votre album préféré de 2008 ?

Je ne fonctionne pas comme ça. Je me fiche complètement du millésime. Là, en ce moment même, il y a Snow Patrol qui vient de succéder à Goldfrapp et à Garbage.

J’ai récemment acheté The Life And Death Of Marie Zorn de Schizotrope (impossible de trouver les autres disques !). Que vous a apporté ce projet ?

Les autres disques sont désormais introuvables, et pour quelques siècles !

Ce projet n’était pas sensé m’apporter quelque chose mais apporter quelque chose à ses auditeurs, je ne fais pas partie de ces artistes subventionnés qui « s’expriment », eux et leur « moi ».

Y aura-t-il une suite et avez-vous d’autres projets d’ordre musical ?

Il n’y aura pas de suite à Schizotrope. Il y a des projets.

Quelques questions cinéma. Inévitablement, j’ai envie de vous demander ce que vous avez pensé de l’adaptation de Babylon Babies

Lisez l’entrevue croisée avec M. Kassovitz sur mon site et sur Ring, mon opinion y est très clairement exposée.

Lorsque nous nous sommes rencontré l’année dernière, vous m’aviez dit très honnêtement ne pas souhaiter vous impliquer dans les adaptations cinématographiques de vos romans. Lorsqu’on voit l’absence totale de scénario dans Babylon A.D., n’avez vous pas au contraire envie de superviser vous même un tel projet ? Quitte à passer un jour derrière la caméra…

Retenez uniquement votre dernière phrase.

Si une production ou un réalisateur achète mes droits cinéma il prend un risque, c’est son problème, il achète dans le même temps le droit que je ferme ma gueule, c’est son problème aussi. Je ne commettrais jamais l’erreur de Houellebecq de vouloir adapter moi-même mes propres livres au cinéma.

Je trouve que Comme le fantôme d’un jazzman dans la station Mir en déroute pourrait être très cinématographique. Qu’en pensez-vous ?

Vous avez un producteur ? Ou 35 millions de dollars ?

Des nouvelles d’éventuelles adaptations de vos romans à l’écran ? Il se murmure que vous travaillez avec Mathieu Kassovitz sur une BD inspirée de Babylon Babies façon Métal Hurlant

Non. Mathieu Kassovitz travaille sur sa B.D., qui synthétise je crois tout ce qu’il n’a pas pu montrer à l’écran et qui est resté sous forme de storyboards.

J’ai discuté cinéma avec William Gibson il y a quelques semaines et lorsqu’il a appris que le catastrophique Babylon A.D. était une adaptation de Babylon Babies (il ne s’en était même pas rendu compte à l’écran tant le film était différent de votre livre…) il a immédiatement fait l’analogie avec le film Johnny Mnemonic tiré d’une de ses nouvelles. Après avoir réfléchi à la question, il me confiait « je suis intimement convaincu qu’un film de science-fiction est bien meilleur lorsqu’il est créé à partir d’une histoire originale plutôt qu’une simple adaptation, car il est impossible de monter un film cohérent à partir d’un ouvrage sans passer à côté d’une multitude de détails. » Qu’en pensez-vous ? (personnellement je suis d’accord, à l’exception du fantastique Blade Runner, mais qui diffère beaucoup du roman de K. Dick)

William Gibson a tout dit. Les écoles franchouillardes de cinéma devraient l’inviter plus souvent. Au moins une fois.

Vos films de SF préférés ?

Je ne pratique pas ce genre de sport, désolé.

Quelques questions politiques pour terminer. Dans ce nouveau roman vous avez une vision extrêmement totalitaire de la France de ce futur proche. L’effet Sarkozy d’après vous ?

Sarkozy, totalitaire ?! (rires)

Pour être totalitaire, au moins faut-il avoir une vision politique, même si elle est criminelle.

Sarkozy est un syndic de propriété comme les autres, un peu plus people peut-être, et un peu moins impressionné par les brûleurs de voitures et les dealers, mais il gère la non-destinée du non-pays France dans la non-Europe.

On connaît votre atlantisme revendiqué. Que pensez-vous de la récente victoire d’Obama aux élections américaines et vous souvenez-vous de la première chose à laquelle vous avez pensé lorsque vous avez appris les résultats ?

On ne peut rien PENSER face à Barack Hussein Obama. On peut rire, éventuellement.

J’ai écrit un article publié sur Ring dès le 10 novembre, qui explicite ma position.

On nous le vend comme le sauveur de l’humanité. N’est-ce pas finalement une tâche impossible pour un seul homme ?

Il n’a pas encore prêté serment que les GROS PROBLÈMES commencent déjà pour le gauchiste « black » de l’Illinois, et le plus drôle c’est que ce sont les mêmes problèmes qui l’ont porté au pouvoir, avec l’aide de sa démagogie socialiste, qui vont faire exploser sa Présidence.

Bonne chance au rhétoricien onuzi !

Quel bilan faites vous de l’administration W. Bush ?

George Walker Bush aura été le plus grand président américain depuis Ronald Reagan et Theodore Roosevelt.

Enfin, quels sont vos projets ?

Écrire. Sinon, vous n’auriez pas une ville à atomiser ?

Merci d’avoir pris le temps de répondre à ces quelques questions…

C’est moi qui vous remercie de votre attention.

Montréal, le 20 novembre deux mil huit -