
Interview Club Internet
par Maurice G. Dantec le 08/06/1995
Maurice G. Dantec n'a pas d'e-mail... Et l'antique
Mac LC sur lequel il écrit n'est pas raccordé à l'Internet. Pourtant Les
racines du mal, son dernier roman, met en scène un univers de haute
technologie où le réseau joue un rôle majeur. Maurice Dantec a une vision plutôt
pragmatique de la "révolution Internet". Loin des utopistes béats ou des
Cassandre bornés, il voit dans le développement du réseau l'avènement d'un monde
complexe et chaotique. Pour le plus grand profit de l'écrivain.

Club-Internet : Cette interview va être diffusée
uniquement sur l'Internet. Est-ce que vous connaissez
l'Internet ?
Maurice Dantec : Oui, je connais. Je pratique en fait
assez peu. Parce que je n'ai pas d'e-mail personnel. Mais je connais
suffisamment pour en parler et savoir de quoi il retourne.
Pour
vous, c'est juste un loisir ? Un outil de travail ?
Disons que je me
retiens pour que ça ne le devienne pas. Mais je sais que je vais être obligé d'y
passer dans les mois qui viennent. Parce que, effectivement, plutôt que de gérer
ma documentation sur ordinateur ou sur papier, l'accès à des sites spécialisés
est quand même vachement plus pratique, pour tout un tas d'informations de type
technique ou scientifique.
Vous ressentez ça comme une
obligation ?
Ah non. Ce n'est pas une obligation sociale si c'est ça
le sens de la question. [...] C'est vrai que j'ai été un peu obligé pour des
raisons tactiques de reculer l'échéance. Mais ce n'était ni moral, ni
esthétique...
Et, a priori, vous vous servirez plus de
l'e-mail ? du Web ?
Je ne dis pas que je ne chercherai pas à
communiquer avec d'autres gens. Mais, dans un premier temps, et dans la masse du
travail que j'ai à faire, c'est plutôt l'accès à des bases de données qui
m'intéresse.
Vous connaissiez Internet avant d'écrire Les
racines du mal ?
Oui. Je connais Internet depuis le milieu des
années 80, même si ce n'était que de nom. Mais pour moi ce n'est pas une source
d'inspiration, c'est un territoire. Je pourrais dire que la France, ou n'importe
quel autre territoire est une source d'inspiration, mais ça ne veut pas dire
grand chose. Donc Internet est juste un territoire dans lequel des individus
entrent en communication. Après la source d'inspiration continue à être les
humains, et ce qu'ils en font.
Le polar est plutôt branché sur le
réel et le quotidien. Est-ce que vous pensez qu'Internet peut, à terme, faire
partie du quotidien de tous les polars ?
Ah ça c'est une question un
peu piège. Dans le sens où il me semble que, dans bien des cas, le polar ne
s'intéresse pas au réel. Il s'intéresse à une image du réel. D'ailleurs, je
serais tenté de dire que j'ai tort de prendre le polar comme bouc émissaire.
Parce qu'en fait il représente un peu l'état de la littérature française. Donc
je pense que la littérature française, pour parler plus généralement, ne
s'intéresse pas au réel. Elle fait semblant de s'intéresser au quotidien pour
justement ne pas s'intéresser au réel. Donc, ce qui risque de se passer, c'est
qu'il y a plein de polars qui vont parler d'Internet. Mais, en fin de compte,
ils continueront à parler de l'image, de la réalité simulée de la chose, pas de
ce que c'est. [...]
Dans Les racines du mal, on voit
surtout un aspect du réseau qui met en communication des gens sans qu'ils
dévoilent leur véritable identité. C'est déjà possible sur Internet. Cela vous
intéresse ?
Oui. C'est ça qui m'intéresse. Le Net nous fait
effectivement entrer dans une ère nouvelle de la communication. Mais pour autant
je ne pense pas que ce sera, par principe, un avenir radieux. Ca n'a pas de
sens. Ce sera une espèce d'utopie privée, cryptée, dans laquelle on communiquera
sous des identités factices plus ou moins virtuelles. Ce qui évidemment ouvre la
porte à toutes les dérives criminelles. Mais c'est justement ce qui m'intéresse.
Je ne dis pas pour autant que le Net c'est mal parce que le crime peut se mettre
à vivre dessus. Pour moi, le crime fait partie de l'humain. Donc à partir du
moment où l'humain est sur Internet, le crime y est aussi.
Le Monde a publié cet été une de vos nouvelles
intitulée Là où tombent les anges. Cette nouvelle est maintenant
disponible en ligne sur le site Web du Monde. Que pensez-vous de cette
initiative ?
A vrai dire, comme bien souvent, j'ai laissé faire.
Quand la nouvelle a été publiée, Le Monde a mis en place un service multimédia
et m'a demandé si je ne voyais pas d'inconvénient à ce que la nouvelle soit mise
sur le site. J'ai répondu allez-y et puis c'est tout. Je ne m'investis pas dans
ce cas là.
J'imagine que le sentiment est différent lorsque l'on
est publié en livre, dans un journal et sur Internet ?
Non, pour moi
tout ça est un peu pareil. A la seule différence que je ne crois pas encore
vraiment aux textes sur Internet. Il me semble qu'il y a confusion des genres.
Surtout dans ce pays où l'on veut toujours que ce type d'objets technologiques
servent de manière évidente à la diffusion de la culture avec un grand C. Donc
on veut y mettre des livres, ou des nouvelles en l'occurrence. Mais franchement,
lire un bouquin sur un écran, je trouve ça monstrueusement
fastidieux.
On est tous d'accords là-dessus. Mais on peut
supposer que la technique pourra un jour rendre cette lecture moins
pénible.
Oui. Mais quel intérêt de se connecter sur un réseau, de
charger 100 ou 200 pages pour ensuite les imprimer, recto uniquement dans la
plupart des cas, sur son imprimante ? On revient à avant Gutemberg ! Ca n'a pas
tellement de sens. Le Net remet justement en question la structure et la manière
dont fonctionne l'écrit. Pour le moment, tout le monde bidouille un peu. Donc je
comprend que Le Monde ait pu mettre ma nouvelle en ligne. Mais il me semble que
le Net, et les technologies qui vont en dériver, vont vers autre chose.
Le Web est bâti sur l'hypertexte. Si demain vous deviez
écrire quelque chose qui soit publié uniquement sur Internet, est-ce que vous
envisageriez d'utiliser l'hypertexte ou une autre forme de
narration ?
Je ne crois pas à une utilisation exclusive du Net. Je
préférerais mettre en place des liens hypertextes autour d'un livre. Le livre
restant un objet autonome qui pour l'instant n'a pas trouvé de successeur
compétitif. Dans le sens où le livre a été fabriqué pour qu'on lise, comme la
voiture a été fabriquée pour qu'on roule. L'ordinateur n'a pas été fabriqué pour
qu'on lise. Donc le but du jeu serait plutôt de fabriquer des livres qui
auraient des relations avec des contenus présents sur le Net. Que ces contenus
soient des textes, des images ou des sons. Mais la traduction brute du livre sur
le réseau me laisse dubitatif.
Et quelles pourraient être ces
relations entre un livre et Internet ?
Alors là, on rentre dans le
domaine de la pure prospective, puisque tout est à inventer. Par un système de
CD-ROM ou on line, le bouquin peut être relié à d'autres écrits ou
d'autres types de contenus de type audiovisuel. Mais pour l'instant je n'en sais
rien.
C'est une envie ?
Je suis plutôt du
genre on verra bien plus tard. Ça ne veut pas dire qu'il n'y a pas l'envie, mais
il faut réunir un certain nombre d'éléments et avoir une vision assez claire de
ce que l'on veut faire... Ca ne m'intéresse pas d'être sur le Net pour être sur
le Net. Je préférerais voir quels types de nouveaux outils on peut essayer de
créer.
Et pourtant on vous voit beaucoup sur le Net
francophone.
Oui mais moi je n'y suis pour rien. On me demande,
comme vous, de faire une interview qui va se retrouver sur un site. Je suis
plutôt bon enfant vis à vis de ça. Par exemple, je connais bien les gens qui
font Nirvanet, sur lequel il y a une interview. Mais je sais qu'il y a d'autres
sites, que je ne connais pas, qui ont publié des choses sur moi. Mais c'est ça
aussi Internet.
Tout ceci vient sûrement des Racines du
mal, de son image cyber qui a peut-être déteint sur vous.
Oui.
Ça ne fait pas l'ombre d'un doute.
On trouve aussi sur Internet des romans
interactifs.
Ah oui... Alors... Les romans interactifs... Tu veux
vraiment que je te dise du mal des romans interactifs ? (rire) Le problème est
toujours le même quand arrive ce nouveau type de technologie. Il y a une espèce
de vieux mouvement de fond qui consiste à dire tout le monde est artiste et peut
faire des bouquins, de la peinture, du cinéma... Et on arrive à ne plus savoir
exactement qui fait quoi. Et le roman interactif me semble être le point
crucial. Je crois qu'aucun lecteur, ou aucun spectateur de film, n'a envie
d'être constamment obligé de choisir entre différentes alternatives dans une
histoire. Il n'a pas payé pour ça. Ca ne veut pas dire qu'il ne peut pas à son
tour devenir producteur d'images ou de textes. Ce que le Net propose justement.
Pour moi le livre est interactif puisqu'il s'agit de mettre en communication et
en interaction deux cerveaux par l'intermédiaire d'une interface qui s'appelle
le livre. Si à la fin de chaque page ou de chaque chapitre, on vous propose un
choix soi-disant arborescent, je ne vois pas en quoi ça améliore le produit
interactif qu'est déjà le livre.
On trouve aussi un autre type de
romans interactifs qui proposent une écriture à plusieurs.
Pareil.
Pour moi c'est de la régression. On se sert d'un objet technologique avancé pour
revenir à ces vieilles lunes de l'écriture collective, interactive entre
l'auteur et son récepteur. Tout ça me semble être d'un intérêt fort limité.
Que pensez-vous du problème du droit d'auteur sur
Internet ? Est-ce que cela vous inquiète ?
Non, pas plus que ça.
Comme toutes les structures en gestation, le Net fout le bordel. Mais il est
évident que, d'ici quelques années, un nouvel ordonnancement va s'établir. Et de
la même manière que les droits d'auteur sont apparus à la fin du XIXe
siècle pour des raisons techniques et sociales bien précises, quelque chose qui
correspondra sans doute aux droits d'auteur, qui sera sans doute géré de manière
différente, peut-être de façon plus autonome par les gens eux-mêmes, va être
obligé de voir le jour. En ce bas monde tout travail mérite salaire. Le problème
reste posé, je ne sais pas comment il va se résoudre, mais il se résoudra, de
toute façon.
Internet a un aspect politique. Dans son
élaboration, il y avait un esprit communautaire et égalitaire. Même si c'est en
train de changer, que pensez-vous de cet aspect ?
Les technologies
sont toujours de l'ordre du politique, au sens étymologique : vie de la cité.
Mais ce qui me pose problème c'est toujours le discours utopiste. Le Net va
créer de nouvelles formes de communication entre les hommes. Oui sans doute,
mais les anciennes ne vont pas pour autant disparaître. Il va plutôt y avoir
hybridation. Les utopies égalitaires sont déjà confrontées à la dure réalité
inégalitaire de notre humanité. Même si on a tous l'impression d'une vraie
révolution, on n'en est qu'à la préhistoire du réseau. Le Net est quelque chose
qui dissout les anciennes structures mais dans laquelle on finit par les
retrouver quand même. Le Net est quelque chose de paradoxal qui est le produit
du capitalisme mondial à son stade actuel. Communautaire, je veux bien, pour
autant que le Pentagone forme une communauté soudée. Ce qui ne fait pas l'ombre
d'un doute. Et ce qui m'intéresse justement c'est que le Net n'a pas été créé
ex abrupto pour donner des solutions à des soi-disant problèmes. Ça
ressemble plus à de la biologie, comme si un nouvel être vivant était apparu,
par la sélection naturelle, dans la communauté humaine de la fin du siècle.
Dans Les Racines du mal, on voit des gens, qui
ont des activités criminelles et qui, grâce à un réseau de communication,
parviennent à mettre en difficulté les autorités ou les Etats. Et l'Internet
semble faire la même chose actuellement, c'est à dire poser des difficultés aux
Etats.
Il y a une dialectique. Il n'y a rien d'univoque.
Effectivement, Internet pose des problèmes aux Etats nations. De fait, il s'agit
d'un réseau transnational qui dépasse les anciennes frontières. Mais ça ne veut
pas dire qu'il ne reconstruit pas d'autres frontières. Donc un discours consiste
à dire qu'Internet nous libère ou nous fait dépasser les frontières
géographiques. C'est clair. Mais il y a tout un tas d'autres frontières qui sont
réintroduites, réinventées, par le Net.
Une ces nouvelles
frontières est celle qui sépare les informations accessibles à tous de celles
dont l'accès est réservée à certaines personnes. Le mouvement cyberpunk prône un
accès totalement libre à toutes les informations. C'est un concept qui vous
plaît ?
Oui ça fait partie de cette histoire qui se forge. Jusque
très récemment les Etats nations contrôlaient la circulation de l'information.
Ensuite ils ont trouvé une sorte de relais dans les grands groupes de presse ou
de communication capitalistes éparpillés à travers le monde. Avec le Net, on
arrive à quelque chose de nouveau, à savoir que chaque individu est sa propre
entreprise de communication. Là ça pose d'autres types de problèmes aux Etats
nations. Parce qu'on ne peut pas contrôler la circulation des digits
téléphoniques ou autres sur le réseau mondial. Mais ça ne veut pas dire que les
Etats ne vont pas continuer à vouloir instaurer des formes de contrôle. Ils vont
peut-être même y parvenir. C'est cette dynamique qui est
intéressante.
En tout cas, ça relance les
choses ?
Oui au moins ça donne un peu d'air à un certain nombre de
pensées alternatives. Celles-ci se rendent compte qu'elles ont la possibilité de
ne pas rechercher à tout prix la prise de pouvoir frontale en prenant d'assaut
les institutions. Ce qui n'a pas de sens et surtout pas d'intérêt. La solution
semble être de créer des réseaux, justement, dans lesquels l'information circule
et où des projets ou des contre projets peuvent voir le jour.
Internet favorise également certains combats politiques
très concrets, comme par exemple celui des dissidents chinois. Est-ce que vous
avez l'impression que ça fait changer quelque chose ?
C'est toujours
pareil. En Chine ou dans d'autres régimes totalitaires, des technologies comme
Internet sont effectivement menaçantes pour l'ordre établi. Mais je crois que ce
serait extrêmement naïf de croire que le Net va suffire à renverser les
gérontocrates de Pékin. C'est sans doute un élément qui pourrait participer à
l'effondrement, par exemple, du système communiste chinois, mais ça m'étonnerait
qu'il soit suffisant. Si Internet ne donne aux chinois que la possibilité
d'accéder à des extraits de films américains, à des publicités ou même à
quelques textes vaguement subversifs, j'ai peur que ce soit loin d'être
suffisant pour renverser les mecs qui ont le pouvoir à Pékin. Maintenant, si ça
sert de tête de pont, d'élément parmi d'autres, d'une stratégie plus générale,
là oui ça peut être intéressant.
Alors, ça favorise ce type
d'action qu'on pourrait trouver noble mais, la technologie étant la même pour
tout le monde, ça favorise aussi la désinformation.
Là on est
exactement au centre du problème. C'est pour ça que je suis très loin de tous
les gens qui ont la vision utopiste du Net. Comme toutes les technologies qui
ont été inventées elle est au moins à double tranchant si ce n'est à multiples
facettes. Il est évident que les pouvoirs d'Etat, les pouvoirs maffieux, les
sectes ou les groupuscules politiques plus ou moins terroristes vont se servir
du Net. Mais ce qui est intéressant c'est que la technologie Internet a
toujours, malgré tout, une longueur d'avance sur les possibilités de
récupération que les systèmes de ce type peuvent en faire. Là aussi les choses
ne sont pas si simples.
Pour vous l'espoir est dans la dynamique
du réseau ?
Non parce que je n'ai pas la vision d'une histoire qui
s'améliorerait. Je suis très dubitatif par rapport à tout ça. Je pense qu'il y a
une histoire qui se complexifie mais je ne pense pas du tout qu'on aille vers
des jours meilleurs. A la limite, étant plutôt un partisan du chaos, je dirais
même que ça risque de rendre plus difficile un certain nombre de choses. En
l'espace de quelques années, la Net a multiplié par un facteur que je ne peux
pas chiffrer la mondialisation en tant que phénomène inéluctable. On se rend
bien compte aujourd'hui que la mondialisation crée d'énormes réactions
épidermiques à son encontre. Donc le Net n'a pas fini de susciter des réactions
contre lui, ou avec lui, ou moitié-moitié.
C'est plutôt une idée
séduisante ?
C'est à chacun de tirer les conclusions pour sa
philosophie personnelle. Pour moi, l'humanité améliore matériellement ses
conditions de vie mais les sociétés ne sont pas conçues pour donner du bonheur.
Je n'ai pas une vision de l'humanité à l'envers. Les problèmes ne font que
commencer.
Quel genre de problèmes ?
C'est une chose
que je n'ai pas eu le temps d'aborder dans une des toutes dernières questions
concernant les rapports conflictuels entre les institutions politiques et les
nouvelles technologies comme Internet. A mon sens, le Net n'est qu'un des
facteurs. C'est un facteur stratégique parce qu'il est lié directement à la
révolution technologique de l'information. Personne n'a bien saisi la chose mais
l'informatique n'est pas un domaine industriel en soi. C'est plutôt quelque
chose qui transcende l'ensemble des domaines de production industrielle ou
intellectuelle. C'est une nouvelle manière de concevoir la mise en relation
entre différents objets. On se rend compte que les institutions politiques de
l'ordre ancien font tout pour essayer de contrôler la chose. Mais évidemment
c'est peine perdue. C'est comme si on essayait d'arrêter l'eau d'une digue qui
vient de céder avec ses petites mains. C'est un peu pathétique. Au moment même
où l'Etat français se rend compte, sans doute avec 25 ans de retard, de la
non-validité du modèle industriel français, il choisit ce moment précis pour
mettre en place des structures comme le CSA qui ont pratiquement comme objet de
faire perdurer le mythe français dans la tête de la population. Conclusion, le
CSA n'hésite pas à censurer des auteurs comme moi quand ils passent sur les
chaînes de télévision, à censurer des émissions sur les mangas, sur certains
autres aspects de la science-fiction, sous le prétexte désormais reconnu par
tout le monde de la violence. En fait, tout acte de création qui ne rentre pas
dans les cadres institutionnels fait violence à l'ordre, moral ou social. Il y a
bien une sorte de guerre civile larvée, qui ne dit pas son nom, qui est train de
se mettre en branle. C'est un des trucs que Internet, sans le vouloir, a
produit.
Mais est-ce que ce n'est pas un combat déjà
perdu ?
Si bien sûr. C'est presque un bonheur d'avoir comme ennemis
des gens comme Hervé Bourges ou le CSA. C'est un peu la bataille du Neandertal
contre l'Homo Sapiens. Mais ça ne veut pas dire qu'il ne vont pas tout
faire pour retarder l'échéance. Ça a toujours été comme ça dans l'histoire, que
ce soit Hervé Bourges et l'espèce de KGB culturel qu'il dirige ou les autres
institutions du même acabit, ou même, pire encore, des associations privées. Par
exemple, Jean Dutour a mis en place une association dont le but est de
pourchasser tous les gens qui, sur le Net, ne respectent pas les lois Toubon.
Les lois Toubon elles-mêmes sont donc la pierre angulaire de ce système. Elles
sont en fait l'équivalent des lois Debré. Tout le délire sur l'identité
culturelle et la défense de la culture française, c'est bien exactement avec ces
organes - les lois Toubon, le CSA, etc. - la même chose que les lois Debré vis à
vis de la population humaine. D'un côté, on essaye d'interdire l'entrée d'images
ou d'informations, de l'autre, on essaye d'interdire l'entrée d'êtres humains.
C'est toujours la même politique. C'est sans doute l'ultime tir de barrage de
l'Etat nation français avant son écroulement en tant que tel.
Vous avez déjà été personnellement victime de la
censure ?
Oui absolument. A la télévision. Je ne sais pas si
légalement j'ai le droit de citer la chaîne. Une chaîne musicale dont la cible
est plutôt adolescente, qui a une émission consacrée à Internet, m'a fait venir
en tant qu'auteur de fiction pour parler du Net et visiblement un certain nombre
de choses que j'ai dit n'ont pas plu. Et, pire encore que le CSA qui aurait pu
prendre une décision "légale", c'est la chaîne elle-même qui a devancé la
sanction et qui a demandé à ses journalistes de faire des coupes. On en arrive
au stade où la sous-intelligence des censeurs est intégrée par ceux qui
devraient être ses plus féroces ennemis, c'est à dire les diffuseurs d'images.
Or, on se rend compte que les diffuseurs d'informations rampent littéralement
devant ce comité anachronique.
Ça ne vous donne pas envie d'aller
vous exprimer vous même sur Internet ?
C'est fait déjà. C'est pour
ça qu'avec les gens de Nirvanet on a aussi cette collusion. Evidemment, je suis
en train de préparer la contre-offensive, ça va de soi. Mais quelque part, c'est
plaisant, parce que c'est pathétique, de voir Jean Dutour ou Hervé Bourges
tenter d'arrêter une révolution qui pour moi est d'ordre
anthropologique.
Vous ressentez ça aussi en
écrivant ?
Ah non. Je n'ai pas de censeur, surtout pas dans ma tête.
Au contraire, je suis pour la mort de tous les censeurs.
Vous
avez un prochain roman en cours d'écriture ?
Oui c'est ça oui.
(rires) Et c'est tout.
Propos recueillis par Michel Tournié