
Exil, Exode et Caetera
par Maurice G. Dantec le 17/11/2003
Hiver 2003
Par Maurice G. Dantec

Je ne sais pas pourquoi il faut toujours que cela tombe sur
moi. On me pose une question: comment être un écrivain chrétien au XXIe siècle?
Et je me dois d'y répondre, alors même que mon catéchuménat catholique vient à
peine de commencer. Tout d'abord établissons le constat suivant: cette question
se trouve en fait être la principale articulation d'autres questions, non moins
éprouvantes. Si l'on remonte l'arbre des généralités vers le haut, on
s'apercevra que la question primordiale conduit à un dédoublement fort
intéressant :
1) comment être un écrivain au XXIe siècle?
2) Comment
être chrétien au XXIe siècle?
Mais si l'on suit le même arbre logique, voire «généalogique», dans l'autre sens, on en vient à se poser la question suivante, cernant la singularité d'un individu: comment être un écrivain francais du XXIe siècle, au Québec, alors que votre conversion au christianisme semble aller à rebours de toutes les tendances de cette société post-moderne, où toute ambition culturelle a été abandonnée aux thuriféraires de Michel Tremblay, aux éditorialistes d'une presse plus-que-merdique et aux imams laïcs de l'Université Islamique de Concordia? C'est plus encore qu'une simple question. C'est une source d'angoisse.
Il est désormais acquis, pour les prébendiers de la dissociété post-moderne tenant une rubrique ou une autre dans les Pravda ou les Die Stürmer du Néo-Mensonge officiel, il est désormais acquis, disais-je, que toute référence au Christianisme (je devrais dire toute référence à un Christianisme qui n'est plus de mise depuis le terrifiant Concile Vatican II) est à jamais condamnable, et condamnée, en toute lettres, par ces mêmes catins du progrès, officiant sur les trottoirs de la presse à imprimer. Vous avez certes le droit, dans une société «multiculturelle», d'être catholique, mais uniquement si vous l'êtes comme on serait protestant, musulman, scientologue, écologiste, marxiste-léniniste, raëlien, péquiste, ou chef de section locale des JMJ. Vous pouvez revendiquer votre «christianisme» comme toute autre «communauté culturelle» - désormais gentiment égalisée et pacifiée au sein de la Matrice Sociale-Libérale -, mais je déconseille à tout un chacun d'oser prendre le texte au mot, de citer les Évangiles en dehors de toute référence oecuméniste, et l'Ancien Testament sans une allusion vaguement anti-juive. Pire encore: je vous déconseille fortement, en tant que chrétien, et en dépit de toutes les persécutions subies par nos communautés dans le monde islamique, de ne pas citer, à un moment ou un autre, le petit livre vert fort en vogue en ce moment. On peut être chrétien, certes, en ce beau pays du Québec, mais à la condition de ne pas l'être tout à fait, c'est-à-dire en l'étant d'une manière non intégrale - n'est-ce pas? - pour ne pas dire non intégriste, et surtout, surtout, gardez-vous bien de critiquer l'islam, cette «religion de paix et de tolérance», vous avez le droit d'être catholique, mais à la condition que vous abandonniez tout ce qui fait la force et l'originalité du catholicisme, vous pouvez bien être chrétien, allez! mais seulement si vous considérez le christianisme comme une religion comme les autres, c'est-à-dire comme une non-religion, comme une non-vérité, puisque la définition de la vérité, avant que Derrida et les pauvres poires du déconstructivisme ne s'en emparent, c'est précisement d'être absolument unique.
Comment être écrivain, de langue française, dans un pays qui a d'une part fait de cette langue un mobile politique, cachant généralement le fait que la mariée était à poil, et en ceinture fléchée, et qui d'autre part s'avère totalement incapable de se réaffilier à ce que fut, à ce qu'est encore parfois, la grandeur de cette culture? Les petits flicards souverainistes traquent l'affichage anglo dans les dépanneurs et les Second-Cup, mais personne ne songe à faire condamner la moitié des soi-disant écrivains de ce pays pour outrage au style français et tentative d'extermination du langage. Il suffit pourtant de regarder quelques heures d'affilée ce que les télévisions locales offrent en guise de «têtes-parlantes» - quoique le doute subsiste quant à savoir s'il s'agit bien de «têtes» et non d'autres organes, tout aussi essentiels, mais situés à l'autre extrémité de l'organisme - il suffit, disais-je, de tenir une demi-heure devant les Choix de Sophie, les débats de sociétés de Télé-Québec ou les gags de Normand Brathwaite pour se faire un idée de l'impossibilité ici en jeu :
Non seulement il sera de plus en plus difficile aux «chrétiens» de survivre
dans une société qui ne souhaite plus qu'une chose, leur disparition totale, non
seulement il sera difficile aux écrivains de poursuivre leur ½uvre dans une
société qui ne les supporte plus qu'en petite culotte ou en djellaba
anti-raciste, non seulement il sera difficile aux Francais d'assumer la
Haute-Trahison de la Grande Chirakie sans devoir au préalable s'excuser de ne
pas être un salaud de fasciste, non seulement il sera difficile aux immigrants
européens en Amérique de ne pas être accusés de néo-colonialisme, non seulement
on vous déconseillera de ne pas crier trop fort votre soutien indéfectible au
peuple d'Israël, non seulement on vous crachera au visage si vous avez le
malheur de vous associer à la pensée conservatrice, où que ce soit, mais surtout
ici, à Neverland-sur-Saint-Laurent, non seulement - au cas où malgré tout vous
vous obstineriez à défendre 25 siècles de civilisation occidentale - vous serez
jugé comme «ennemi du peuple et des nanarchistes», mais il est même possible, au
bout du compte, que la critique québécoise vous fasse comprendre, par le silence
total qui résonne désormais tout autour de vous, que vous n'êtes pas fait pour
vivre ici. Comme sans doute Kérouac ne l'était point. Et Hubert Aquin encore
moins. On me souffle que désormais Pierre Foglia, Nathalie Petrowski et Marie
Laberge postulent au titre de Granzécrivain du Qwébec, grand bien leur fasse,
ils seront à la hauteur des microscopiques attentes de ce pays. Pour ma part, je
ne sais pas encore comment être un écrivain chrétien au XXIe siècle, mais je
commence à deviner comment je vais devenir un écrivain canadien-français en
Amérique.
Maurice G Dantec
Hiver 2003