"Tout acte de création est une négation avtive de soi, et une affirmation absolue du monde. L'inverse exact des préceptes de l'auto-expression qui fondent l'Art moderne"
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Maurice G Dantec

Entretien Parissi

par Maurice G. Dantec le 19/12/2001 Parissi

 

 Excellent et titanesque entretien de PARISSI.com avec Maurice G. Dantec

 

A l'occasion de la sortie de l'album "le pli" schizotrope III, co-réalisé avec Richard Pinhas, Maurice G. Dantec a accordé une interview exclusive à PARISSI.COM.

PARISSI - Je n'ai pas réussi à trouver la signification du " G. " de Maurice G.
Dantec. Explication ? Dantec et Dante ça se ressemble Croyez vous que votre nom est influencé votre destin?

Maurice G. Dantec - La lettre "G" correspond à l'initiale de mon second prénom, Georges.
Dans le pire des cas on peut en effet imaginer que le destin soit influencé par le nom que l'on porte. Mais je crois que ce genre de facteurs identitaires sont de peu de poids par rapport aux processus que la littérature met en jeu.

PARISSI - Vous avez quitté Paris et l'Europe pour le Canada voilà plusieurs années, pourquoi ?

MD - Paris est devenue invivable, et l'Europe n'existe pas.

En étant moins lapidaire : Je cherchais un espace en devenir mais dont l'acte de naissance n'était pas sans cesse remis aux calendes grecques. L'Amérique francaise, au Québec, me permet de me redéfinir comme écrivain francais émigré, exilé, séparé de lui même.

PARISSI - Où étiez-vous pendant la guerre de Bosnie ? Qu'avez-vous fait ?

MD - Sans ironie aucune, pendant la Guerre en Bosnie j'ai été quelque fois en... Bosnie. Ce que j'y ai fait, ou non, n'a strictement aucune importance.

PARISSI - Votre point de vue acerbe sur la société Européenne en général, Française en particulier, a t-il changé depuis ?

MD : Je crois pouvoir dire qu'il s'est approfondi dans le sens que vous évoquez :
la France est une république bananière où couvent les feux de la prochaine guerre civile, l'Europe une bureaucratie parasitaire de sociaux-démocrates et de criminels de guerre, qui parfois se jugent entre eux.

Le mot "acerbe" est peut-être un peu faible.

PARISSI - Dans la nouvelle "Là où tombent les Anges", vous entrevoyez " Paris ville lumière ", c'est à dire une sorte d'immense Disney Land touristique, vidé de ses habitants. C'est un phénomène qui vous effraie ?

MD - Non. Je pense simplement que le destin de Paris-Ville-Lumière est tout entier contenu dans son existence actuelle : une ville-musée pour touristes, avec les no-man's lands de la nouvelle barbarie tout autour.

Paris-Ville-Lumière sera, est déjà le Las Végas de la Culture.

PARISSI - Vous êtes originaire de banlieue, avez-vous souffert d'être exclu de la "forteresse du parisianisme" ? Votre point de vue sur le " problème des banlieues " à l'heure actuelle ?

MD - La forteresse du Parisianisme a toujours existé, relisons Balzac et rions un peu. Je n'ai d'ailleurs jamais souffert de l'exclusion, puisqu'en grande partie je l'ai constamment recherchée.
D'autre part j'ai fait partie d'une génération qui avait si peu à perdre qu'elle a fait tomber d'un seul coup les murs de la citadelle, vers 1978-1980.
Maintenant mes congénères ont des postes en vue dans de prestigieuses revues de rock, de cinéma, ou de mode, travaillent pour de grands couturiers, des maisons de disque, des agences de publicité, des émissions de télévision, des quotidiens nationaux. Si Paris est une fortesse, alors il s'agit d'une ligne Maginot. pour finir, le phénomène nouveau qui m'a fait prendre conscience du "mal francais" c'est lorsque la couleur de ma peau et mon patronyme m'ont barré l'entrée de certaines cités de ma propre ville, où quelque temps auparavant il m'arrivait encore de venir rendre visite à des connaissances. Ce "racisme" inverti n'a pas de nom, il est d'ailleurs mal vu, voire interdit d'en faire mention.Pour l'autre aspect de la question je réponds que je n'apprécie guère la fréquentation prolongée des bandes de talibans à pitbulls.

A l'occasion de la sortie de l'album "le pli" schizotrope III, réalisé par Richard Pinhas et Maurice G. Dantec, Maurice G. Dantec a accordé une interview exclusive à PARISSI.COM.

PARISSI - Vos meilleurs souvenirs d'Ile de France et les pires ?

MD - Mes souvenirs ont je crois peu d'intérêt. L'île de France encore moins.

PARISSI - Vos adresses préférées lorsque vous êtes en visite à Paris ?

MD - Plus aucune en particulier, désolé, à l'exception de quelques lieux, comptés, que je garde confidentiels.

PARISSI - Ce que vous ne supportez pas à Paris, et ce que les Parisiens devraient apprendre des Canadiens ?

MD - Les Parisiens n'ont rien à apprendre de personne c'est bien connu. Au demeurant, si un miracle voulait qu'ils s'intéressent à ce qui se passe au-delà du périphérique, qui sert aussi pour eux de frontière nationale, il est probable que nous ne souhaitions même plus faire l'effort de vouloir leur transmettre quoi que ce soit. Car il y a des fenêtres de tirs dans l'histoire des civilisations. La France n'a plus besoin d'apprendre quoi que ce soit des autres, car elle serait de toutes facons incapable d'en faire quelque chose.


PARISSI - La paternité a-t-elle changé votre regard sur le monde ?

MD - Elle m'a en effet rendu encore plus implacable.

PARISSI - Certains auteurs naturalistes (Maupassant pour Le Horla il me semble) n'ont pas hésité à absorber du poison pour mieux décrire l'agonie de leur personnage. Avez-vous déjà utilisé des psychotropes pour écrire ? Quels passages, quels résultats ?

MD - J'utilise des psychotropes pour (sur)vivre. Il est probable que cet usage quotidien du cannabis, et périodique pour d'autres substances illicites, a eu des conséquences sur ma " psyché". Les conséquences en sont que je me suis mis à écrire des livres. Nombre de mes contemporains commencent à s'en plaindre.

PARISSI - La schizophrénie est un thème récurent dans votre oeuvre. Vous la percevez même comme une faculté supérieure Comment cette idée vous est-elle venue ? Aimeriez-vous être (plus) schizophrène ?

La schizophrénie est le mode d'existence de tout artiste qui se considère avant toute chose comme le "théâtre des opérations" d'une guerre conduite par lui-même contre lui-même et le reste de la société.

La schize, la séparation, la "scission" - comme disent les gens de la revue "Ligne de Risque" - , disons même la "fission" : voilà ce qui caractérise un cerveau "mutant".

Son système nerveux est en effet le lieu ou l'individualité et le social, le moléculaire et le molaire vont copuler, s'affronter, se détruire et se régénérer l'un l'autre, dans un processus de "masse critique" qui n'est pas sans évoquer la réaction en chaîne d'une explosion mégatonnique.

Le schizophrène vit avec la permanence de la mort en tant que ligne de fuite invertie s'étirant entre Néant et Infini, la Terreur de la Connaissance n'est pas chez lui une figure symbolique, mais une vérité métabolique - dans tous les sens du terme (métabolé = changement en grec).

Avec la conscience hypertrophiée de sa propre "machine" méta-corporelle, il indique, peut-être en creux, la possibilité d'un "degré supérieur de l'organique" - comme le disait Nietzsche - : c'est parce qu'il côtoie en permanence les ténèbres qu'un processus lumineux et "miraculant" - pour employer le terme de Deleuze - est en mesure d'advenir. Selon moi ce processus est la génèse de l'acte de création littéraire le plus pur, sous
la forme du Verbe incarné, du Logos créateur de monde.

PARISSI - M. Houellebecq prédit une appropriation de la race humaine par l'homme, au point d'en arriver au renouvellement de notre propre espèce. Qu'en pensez-vous ?

MD- Je crains que la biopolitique du contrôle médiocratique ne cherche aujourd'hui à entreprendre l'inverse, soit une désapproriation de l'homme par l'espèce. L'homme est désormais réduit à sa dimension d"être vivant", un catalogue de gènes et de fonctions métaboliques sur un écran de contrôle. Le "renouvellement" de l'espèce qui se profile c'est l'unidimensionnalité des désirs sociaux devenus instance métaphysique opérative du monde. Le clonage réplicatif témoigne d'une conception absurde de notre propre identité et d'une méconnaissance profonde des véritables secrets de l'ADN.

Le recalibrage génétique bannira les "asociaux", fous, poètes, mystiques, stratèges, inventeurs, découvreurs, et interdira de fait tout véritable "changement", toute "métamorphose" à l'humanité engluée dans ses nihilismes. La science génétique ne sera en mesure de produire un quelconque renouvellement qu'à partir ET en dehors de ses paradigmes, c'est par un accident sublime que la science occidentale pourra enfin se perdre vers l'Infini.

Soyons précis, si vous le voulez bien :
La génétique moderne croit avoir "décodé" l'ADN, alors que 97% du dit ADN est comme elle le prétend constitué de "junk-DNA" autant dire d'adn-poubelle que nos vaillants décrypteurs ont entrepris de délaisser dès la première minute. 97 % du code qui ne servirait à rien !

Le même génétique croit que la VIE peut naître d'une simple succession de séquences intimant quelques ordres sommaires à des proteïnes et des enzymes régulant notre métabolisme ! Et l'on s'étonne que la même biologie moderne s'avère toujours incapable de comprendre comment le "plan" de la vie peut se déplier dans les 3 dimensions de l'espace, sans parler de la 4eme qui est celle du Temps. L'ADN est un "code" en effet, autant dire qu'il est à la fois le texte, ce qui le crypte et ce qui le décrypte, autant dire qu'il est une NARRATION.

D'autre part, les chercheurs de l'université post-moderne ont entrepris un tel invraisemblable travail de découplage entre les différentes sphères de l'homme que celui-ci est désormais, en effet, sur le point de se voir dépasser par l'intelligence artificielle de ses propres machines !
Tant que les relations complexes entre le système nerveux central et le code génétique n'auront pas été pleinement élucidées, par d'authentiques chercheurs, la biologie moléculaire restera le domaine des prolétaires du chromosome.

PARISSI - Comment expliqueriez-vous le paradoxe suivant dans votre oeuvre : L'homme y est à la fois fatalement bestial et animal (concept de prédation) et en même temps sur le chemin d'une " sur-conscientisation ".

MD - C'est sans doute parce que je n'ai pas su distinguer avec une clarté suffisante les paradoxes et les clivages qui doivent nous faire lire les diverses dimensions à l'½uvre dans "L'homme".
Lorsqu'un homme - je parle ici d'un individu singulier, non d'une abstraite généralité - parvient à ouvrir son champ de conscience et à faire ½uvre d'une véritable "poiesis" (un renouvellement du monde donc) c'est TOUJOURS contre les codes sociaux et biologiques qui meuvent et enferment l'espèce dans son cyclique renouvellement des générations, et son interminable chaîne de discontinuités naissance-vie-mort.

Toute authentique création humaine est donc un crime contre l'espèce, c'est -à dire un acte de surcodage, un acte de sabotage contre la programmation, avant même de définir "la vie" comme la Loi secrète qui remonte à rebours l'ordre social et en démonte les mécanismes pour se les approprier. La "vie" en ce sens, est une frontière qui subsume le "vivant" et la "mort", je préfère dire "le" mort, voire le "non-vivant", puisque c'est ainsi que désormais le monde de la Technique a décidé d'englober nos existences dans son langage. La "vie" échappe à ces
catégories, car elle ne va pas de soi, elle résulte d'un titanesque effort de la conscience, en tant que processus de narration, c'est en effet le moment où langage action et pensée forment une "machine de guerre" qui s'engage contre les lois de l'entropie générale, elle est donc, par nature, immortalité, résurrection permanente.

Aujourd'hui, la destruction de l'humanité par elle-même, sa volonté d'éradiquer les "individus" libres au profit d'un collectif totalitaire-cool marque le moment où les forces de mort ont pris le contrôle opérationnel du destin collectif de l'espèce bipède qui se croît maîtresse du globe.

Seule une "conscience" libre, c'est à dire en phase de "fission" avec elle-même, peut, à chaque fois, tenter un coup de force contre le cours commun des choses, et oser prétendre que la mort, c'est à-dire la communauté des "vivants", son ordre social, leur pensée-réflexe, n'est qu'une limite tout à-fait hypothétique, bien que le nihilisme régnant ait toujours en réserve un moyen de s'accorder avec la mort. L'artiste ne s'accorde pas avec la mort, car il ne fait pas partie de la communauté des "vivants", il est, dans l'ordre biopolitique qui domine notre planète, un "métavivant". L'artiste ne s'accorde pas avec la société, il n'est pas un citoyen. Il n'a rien à réclamer, au contraire, dans le meilleur des cas tout doit lui être pris.

PARISSI - Vous êtes farouchement opposé à la barbarie humaine, foncièrement libertaire, mais vous semblez avoir une certaine fascination pour " l'homme de guerre " ( cf le personnage de Toroop ) Encore un paradoxe de l'humanité selon Dantec ?

Un artiste sans paradoxes est un parapluie sans ombelle, dirai-je pour commencer.
D'autre part je ne suis pas "libertaire", en tout cas pas selon l'acception usuelle du mot. Et je rajouterais que les pires barbares sont la plupart du temps des " hommes civilisés".

Enfin, un roman n'a pas à exprimer l'éventuelle morale de l'auteur mais celle du monde et des personnages créés par le processus de la narration. La narration n'est pas qu'un véhicule pour l'auteur car, en effet, celui-ci s'avère plutôt le véhicule de celle-là.

Si Toorop est un "homme de guerre" c'est parce qu'il est un enfant du XXe siècle. Il en épouse les lignes de coupe et les surplis. En lui s'agrègent le condottiere du moyen-âge, le pistolero du western, le mercenaire du post-communisme et le soldat cyborg du troisième millénaire, il est donc parfaitement à sa place dans cette Asie Centrale post-taliban décrite dans la 1ere partie de Babylon Babies.

Une image de la guerre en cours en Afghanistan m'a frappé récemment, et je pense qu'elle a dû frapper quelques lecteurs de ce livre : on y voyait un groupe de cavaliers Tadjiks - m'a-t-il semblé, accompagnés d'un drone de l'US Army. Voilà pourquoi j'ai imaginé Toorop dans cet univers où la nature antique de l'homme côtoyait la faune anthropotechnique de troisième type.

Pensez vous que cette image ait pu traverser le temps et remonter jusqu'à moi 4 ou 5 ans avant l'occurrence des faits ? Mon cerveau, engagé dans son aventure fissile, est-il en mesure de projeter certaines de mes perceptions en dehors des limites communes de l'espace-temps ? Car même si en effet j'ai imaginé tout cela dans un cadre narratif précis, comment expliquer que
celui-ci prenne sa place dans le cours de l'histoire collective plus de deux ans après sa publication ?

PARISSI - Quelle a été votre réaction " à chaud " aux évènements du 11 septembre, quel est votre point de vue 3 mois plus tard ?

MD - Le 12 septembre j'ai publié un texte sur le site laspirale.org, une semaine plus tard, un second, qui bouclait la boucle. Sept jours c'était suffisant pour voir un Nouveau Monde prendre forme sous mes yeux... Depuis, mes convictions se sont enracinées et ont creusé une taupinière de réflexions, dont certaines étaient je crois en gestation dans le "Laboratoire de catastrophe générale", et qui désormais peuplent l'univers du roman que je suis en train d'écrire, puisque celui-ci a pour cadre l'avènement apocalyptique de la IVe guerre mondiale, et la constitution "métabiologique" d'un second cerveau mutant engagé dans une opération de guérilla "trans-fictionnelle"; je me permets donc de vous livrer ici en avant-première quelques extraits non corrigés de ce roman à paraître à partir de l'an prochain chez Gallimard :

1) ... "jamais les forces armées américaines n'avaient dans leur histoire récente ou ancienne rencontré aussi peu de résistance. Les talibans ne tinrent pas trois semaines, Al-Qaeda quelques jours de plus...
Certes Ben Laden est encore dans la nature à l'instant où le processeur schizonarratif m'engage dans cette écriture, mais de Terroriste Mondial le voilà transformé en son aboutissement le plus pathétique : le TOURISTE universel !
Les talibans wahabbites et leurs mercenaires arabes démontraient ici en quoi ils formaient l'accomplissement terminal du nihilisme généralisé qui plombait de ces clous le cercueil du monde. La destruction des statues de Bamiyan était l'acte symbolique par lequel ils avaient montré que leur véritable visage était celui de la Mort, voire de la Sur-Mort, le régime de la mort totalitaire et souriante.
Le touriste avait entrepris la destruction de la planète, le terroriste entendait parachever son oeuvre, ils formaient les deux termes absurdes du même nihilisme global, ce régime d'anorexie mentale qui avait pris possession de notre terrestre orbicule".

2) " - Le docteur Maas/ visage de la mort cyborg en ophite orbitèle me
regarde et surenchérit :
Les terroristes wahabbites ont crû que la destruction des Twin Towers allaient établir pour toujours la démonstration de l'impuissance de l'Amérique.
Certes, il aura suffit d'une poignée de cutters pour faire s'effondrer 100,000 tonnes d'acier et de verre, illustrant de spectaculaire manière la théorie du "battement d'ailes du papillon", autant dire la théorie du Chaos. Mais, voyez vous, très mauvaise erreur de calcul. L'Amérique est en train de sortir de cette guerre agrandie, raffermie, encore plus puissante, elle fait déjà basculer les anciens paradigmes de la guerre froide autour de son axe stratégique : alliance avec la Russie et les ex-Républiques musulmanes soviétiques contre le despotisme pan-arabique et le communisme new-look des Chinois".

3)"... Maintenant, Erwin Rommel déplace sa chaise roulante jusqu'à la grande carte d'état major où le monde se consume, par la meurtrière du bunker j'aperçois toujours la grande usine d'où fusent en foudre invertie contre le ciel les éclairs des katiouchas:
-"Au milieu, Zéropa-Land est, on l'aura compris, et à l'exception toujours notable de la Grande Bretagne, un simple acteur de seconde catégorie. Il faut dire que 113 intellectuels de ce cher Vieux Continent ont mis les pendules à l'heure, quant à eux dès le début des opérations militaires :
CETTE GUERRE N'EST PAS LA NÔTRE, pouvait-on lire au dessus de tant d'éminentes signatures. Certes non, elle ne l'a pas été. Les Afghans s'en félicitent, d'ailleurs."

4) "... Juste après la comédie antiraciste de Durban les criminels de guerre d'Al Qaeda ont en effet montré quelles étaient les nouvelles lignes de fracture géopolitiques, et ils les ont actualisées. Ils ignoraient le fond de vérité que recelait leur délire: agents du Tout Puissant, oui, mais comme certaines de ses créatures les plus rebelles, ils ont actualisés d'un seul coup leur propre destruction, et la topologie de la quatrième guerre mondiale, autant dire de l'Armageddon."
"...En effet, inspiré dès le départ par l'idéologie régressive en cours chez les oulémas saoudiens, Ben Laden, fils d'un milliardaire bédouin constructeur de routes au milieu du désert pétrolifère, était le mieux placé pour figurer l'ultime retournement nihiliste et le premier Cavalier de l'Apocalypse en anéantissant les deux Tours Jumelles du cosmopolitisme financier. L'horizontalité du communisme intégral - réalisé par l'umma musulmanne - s'affrontait à la verticalité impériale du Logos. Il ignorait que c'est sur son organisation, et son sanctuaire taliban, que les milliers de tonnes d'acier en feu allaient s'effondrer par voie de conséquence, après avoir rayé de la carte 3 milliers de vies. Il ne comprenait pas que de cet effondrement - ô combien symbolique en effet - surgirait l'armée de l'Impérium du IIIe millénaire, le guerillero-cyborg, né des décombres provisoires d'une puissance qui désormais ne fera plus aucun quartier. Cette Amérique se sera débarrassé du pétrole dans une génération, et des émirs qui vont avec par la même occasion. Leurs derricks rouilleront au soleil, ils devront réapprendre le commerce des dromadaires."

5) " Le docteur Maas et Erwin Rommel discutent maintenant près de la meurtrière du bunker.
Dans un coin j'apercois Andreas Baader, Ulrike Meinhof et Abraham Stern en train de tracer les plans du prochain sabotage. Pour Maas comme pour Rommel, la situation, sous le grondement des ténèbres, témoignait d'une aveuglante clarté, encore cachée :

Ni les Américains ni les Afghans ne voulaient de supplétifs onuzis pour remplacer les mercenaires arabes et pakistanais sur leur territoire. Qui aurait osé parier trois mois auparavant sur une telle coopération tactique, sur une telle convergence de vues ? Certains avaient laissé entendre que la "coalition" antiterroriste allait rapidement s'essouffler, et que les Américains risquaient de s'engager dans un second Viet-Nam, à la suite des pauvres couillons de russkofs. Combien de fois depuis la Guerre du Golfe n'avait-on entendu ce sempiternel refrain des nostalgiques du pacte de Varsovie ? Désormais repris par les thuriféraires de l'onucratie, il apparaissait bien qu'on cherchait à ce que la "communauté internationale" vienne mettre ses pattes dans le bourbier post-communiste de l'Afghanistan qu'elle avait laissé pourrir pendant plus de 20 ans. C'était je dois le dire en quoi résidait notre plus grand espoir : que les Américains et les Afghans comprennent qu'ils n'avaient nul besoin d'une "coalition" avec les européens et les onucrates, mais qu'au contraire, un nouveau réseau de souverainetés devait voir le jour et anéantir le pan-arabisme wahabbite, les résidus du communisme, les nihilismes anti-occidentaux qui les accompagnent, aussi bien que leurs complices de l'ONU".

PARISSI - Le XXIème siècle semble s'accompagner d'un retour au mystique, ou du moins d'une certaine acceptation de l'inexplicable. Signe de maturité ou de régression ?

MD - Comment définiriez-vous une IVe guerre méta locale qui se superpose à tous les conflits en cours ou en gestation et qui, en fait, engage l'humanité finissante contre elle-même ? Comment décrire la guerre à laquelle les idoles concurrentes vont se livrer sur le cadavre de la Mort de Dieu ? Comment se dire que d'un tel chaos surgira l'acte transfiguratif susceptible de conduire ce qu'il restera de l'expérience humaine vers sa destinée ?

Assurément, pour répondre à l'avance à l'une de vos prochaines questions, il faut "croire" en une Puissance cosmogonique, que les hommes nommèrent "Dieu" avant de le tuer pour prétendre prendre sa place.

PARISSI - Dans ce cadre, vous semblez être un bon gourou potentiel pour une certaine catégorie d'individus. Ça vous excite ou ça vous révolte ?

MD - Il me semble que j'ai mis en route un processus qui me dégagera pour un bout de temps de ce genre de dérive charlataniste. Je risque en effet d'être un "gourou" passablement insupportable pour ses propres adeptes, au cas où il s'en trouverait.

PARISSI- Croyez vous en " dieux ", ou du moins, dans une certaine forme de transcendance ?

MD - Nous dirons donc que je suis un chrétien hérétique.

PARISSI - On dit que les terriens sont en moyennes à 7 "poignées de mains" les uns des autres. Sur le Web, cette distance, ne serait plus que de 4. Ça vous inspire quoi ?

MD - 7 poignées de main, ou 4, cela explique à mon sens la prolifération actuelle des divers virus.

PARISSI - À ce propos, vous dédicacez " Babylone Babies ", au site Nirvanet, à son créateur Où retrouvez-vous maintenant cet esprit " cyberculture " sur le Web ?

MD - Au début des années 90 la "cyberculture" alors en phase d'émergence était un phénomème marginal, où de véritables créateurs ont inventé la plupart de ce qui aujourd'hui serait défini comme des clichés. Comme le savait Baudelaire, le génie c'est l'INVENTION du cliché.
Dix ans plus tard, il n'est pas anodin de constater que les fondateurs de Nirvanet - par exemple - se sont retirés du jeu et font aujourd'hui du dub entre l'Espagne et la côte occidentale de l'Inde.
A l'exception de quelques sites toujours aussi audacieux qu'à leurs origines, il me semble que "la cyber-culture" a subi les lois de l'entropie marchande, ce qui en fait n'est pas pour m'étonner car il est probable que - comme toutes les productions du XXe siècle -, elle ait eu à se coltiner les problématiques posées par sa relation incestueuse avec la Matrice Sociale, et ses idoles. Le trope de la marchandise et de la mort, cette entropie qui nous condamne dès la naissance, est une des puissances dont le cerveau "fissile" se révèle un ennemi patenté; pour ma part j'ai pu me rendre compte du niveau infect de la langue et des idées véhiculées par le "peuple internaute" lors d'une véritable "rixe" électronique sur le forum "Uzine2.net", j'en ai conservé l'historique en archive, c'est édifiant.

PARISSI - J'ai encore pas mal de question, mais je termine avec celle-ci : "Quelle question auriez vous aimé que je vous pose? " (et sa réponse bien sur)

MD- Très bien, alors :

Pourquoi Fabrice Pliskin et Arnaud Viviant vous détestent-ils autant?

Réponse: Quelqu'un m'a dit qu'ils avaient essayé d'écrire des livres.

En vous remerciant sincèrement de votre attention, MgD.
Montréal, le 19 décembre 2001