"La vérité ne se trouve pas, elle se cherche, toujours, et c'est cette recherche même qui crée la vérité, qui en fait une physique expérimentée dans le monde, par le monde, et contre lui."
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Maurice G Dantec

Entretien par Jérôme Schmidt

par Maurice G. Dantec le 04/03/1997

Les intervenants tiennent à remercier Maurice Dantec pour le chaleureux accueil qu’il leur a réservé, le temps qu’il leur a consacré et sa très grande courtoisie.

(JS) : Maurice, peux-tu nous dire dans quelles circonstances tu as rencontré Richard Pinhas, comment il t'a contacté...

En fait il m'a contacté de la manière la plus simple du monde, c'était juste avant l'été, il m'a appelé et il m'a dit: "J'ai lu ton bouquin, je veux travailler avec toi". Voilà aussi rapide et succinct que ça. Donc on s'est rencontré, on a commencé à discuter, il m'a fait écouter deux trois trucs, il m'a filé tous les CDs d’Heldon, et puis il m'a demandé si j'avais des textes; en plus il m'a prévenu qu'on allait travailler avec Norman Spinrad. Norman je l'avais déjà rencontré dans des conventions de S.F. Donc c'était génial, Byzance, royal!

(JS) : Ce qui est drôle c'est que dans ton livre tu parles de Kraftwerk, de Deleuze... mais pas de Heldon!

Ce qu'il y a de drôle c'est que quand Richard m'a appelé là il y a 3 ou 4 mois, je lui ai dit que je connaissais Heldon depuis 1975 et que j'étais un fan transi de Heldon dans ces années là, et ensuite j'ai justement découvert Kraftwerk, puis le métal radical américain. Heldon faisait quasiment partie des fondations culturelles musicales que j'avais.

(JS) : Moi je m'attendais franchement à voir le nom de Heldon dans Les Racines du Mal avec toutes ces références...

Oui, ça aurait tout à fait pu. Ce qui est marrant aussi est que le projet de Richard était un peu en chantier au départ; il savait pas trop ce qu'il avait envie de faire. Et donc la première chose qu'il m'a proposée, c'est qu'il avait des "tronics", comme il appelle ça, un peu à la Frippertronics, et que ce qui aurait été bien c'était que je lise des textes de Deleuze sur ça. On en a fait trois dont la Schizosphère, c'est à dire au total 20 minutes à peu près.

(MP) : Et pourquoi des textes de Deleuze particulièrement?

Parce que d'une certaine manière on bouclait la boucle : moi j'ai découvert Nietzsche en écoutant Heldon simplement à cause du Voyageur. J'avais 14/15 ans, je lis Nietzsche, rupture avec toute la tradition "gauchiste" de l'époque parce que quand tu lisais Nietzsche t'étais vraiment mal vu. Ça a été un truc vachement important la découverte d'Heldon en ce qui me concerne: découverte de Nietzsche, découvert de Deleuze et puis 20 ans plus tard, le père Pinhas m'appelle et moi ce que je dis c'est que ce serait génial que je lise des textes de Deleuze sur sa musique. A la limite on retransmet à nouveau le relais, Deleuze n'étant plus là pour pouvoir lire ses propres textes et je ne pense pas qu'il aurait accepté de faire ça. Donc Deleuze avait lu Nietzsche, pourquoi pas Dantec lisant Deleuze et puis peut-être quand je serais mort à mon tour...

(JS) : Le titre les racines du Mal est un extrait du livre?

Oui, c'est à la toute fin, dans les bribes que retrouve Darquandier dans la neuromatrice. Il y a une poésie d'Andreas Schaltzmann. C'est ce que l'on a pris dans le morceau en question.

Richard m'a demandé si je ne voulais pas lire un morceau des Racines du Mal et puis ça me semblait bizarre : autant un texte de Deleuze, un texte théorique, tu peux le prendre un peu par morceaux, un roman ça fait bizarre. Mais là vu que c'était une poésie qui était à l'intérieur du récit...

Et puis il y a trois-quatre autres textes qui vont un peu bouger à l'enregistrement mais bon... Là il a enregistré l'électronique plus les rythmiques basses/batterie et on attaque les voix courant de la semaine prochaine. Le chanteur c'est David Korn, moi je fais des interventions plus parlées, mais on verra ça dans la cuisine musicale finale ! Peut être que je doublerai les voix de David ou autre chose du même style... Norman… je ne sais pas ce que Richard a prévu pour lui, mais sans doute interviendra-t-il aussi.

(JS) : Est ce que pour toi c'est différent de ce que tu as fait avec No One Is Innocent ? C’était déjà quelque chose d'assez "récitant"...

Ah oui mais c'était pas pareil. Disons que l'ambiance et les méthodes de travail ne sont pas du tout pareilles avec les No One et Heldon. Avec les No One ça s'est fait un peu dans le chaos car eux-mêmes avaient déjà enregistré leur album, et ils m'ont demandé des textes supplémentaires. Ils ont alors réussi à convaincre leur maison de disque de "mettre au bout" pour trois ou quatre chansons et tout s'est fait dans le rush. On a trouvé l'idée du dictaphone un peu en déconnant avec le chanteur ; on disait "ce serait bien que tu fasses des trucs".

Pendant un ou deux jours, j'avais essayé de chanter avec lui mais ça collait pas. Et un jour, il vient vers moi, alors qu’on était en train de discuter, et il branche le dictaphone sans qu’on le remarque. Dans la conversation je sors un truc, et deux minutes après il le mixe dans la musique, et on se dit "mais attends c'est ça qu'il faut faire!" Donc ils ont juste chopé des bouts de trucs et après ils ont balancé tout ça sur la musique.

(JS) : Tu n'as pas fait de scène avec eux. Avec Heldon est-ce que c'est envisageable ?

Avec No One c'était pas dans le deal de départ. Justement pour Heldon je suis en train de voir, c'est quand même une grosse pression un groupe, tu es obligé d'être là, sur la scène... Mais bon je dois voir avec Richard.

Avec les No One on devait étudier l'idée d'une présence électronique et on a manqué du temps nécessaire. Peut être qu'avec Richard on y parviendra. Peut être un plug internet, live sur scène. Enfin c'est des trucs à trouver, pas trop galère, car on n’est pas U2, je le sais bien ... mais bon, trouver quelque chose...

Ce qui ne m'empêchera pas de faire un ou deux trucs avec eux à l'occasion. Je ne pense pas faire une tournée, (pensif et souriant), mais bon faut voir: la Russie, le Japon, la Colombie, ce serait bien agréable!

(JS) : Quelle est la différence pour toi quand tu écris des "lyrics" et quand tu écris un livre ? Tu es dans le même état d'esprit, tu utilises les mêmes méthodes, les mêmes clés ...?

Je n'ai pas de méthode de toute façon. La question est très difficile, et en fait je sais pas... De toute façon c'est la même chose, mais ça doit être une autre partie de ma personnalité qui s'exprime par tel médium, par telle forme. La forme poétique par exemple n'est pas la même forme que la forme romanesque, même si tu peux retrouver des scories de l'écriture poétique dans le roman.

Tu peux faire un roman poétique OK, mais bon c'est pas mon approche en ce qui me concerne. Tu as 20 à 25 lignes et tu dois travailler par ellipses, il faut que ce soit "chantable", métrique... Un extrait de roman, là où l'écriture romanesque est en oeuvre, et pas une chanson dans un roman, comme dans l'extrait des Racines du Mal, c'est difficile, du style : - "Il prit sa tasse de café et...".

Comme Flaubert le disait je pense que c'est vrai que le roman est un métier de travail, de prolétaire.. Dans le roman il y a rarement cette satisfaction quasi immédiate que peut te procurer la poésie, parce que les contraintes du roman sont vraiment énormes, bien sûr.

On a les contraintes liées à la propre action que tu décris. Des fois il y a des passages que tu es "obligé" d'écrire car tu dois faire passer ton personnage par un certain nombre de trucs pour la cohérence du récit, alors qu'en poésie t'en as strictement rien à foutre de la cohérence de ton texte ! C'est la licence poétique...

La licence romanesque existe mais bon c'est vachement plus infime. Il y a certaines choses que tu ne "peux" pas faire. Tu peux, bien sûr, tout à fait aller dans l'expérimentation formelle, mais il me semble après tout que le roman est quand même quelque chose qui a à voir avec la narration, qui doit tourner autour, alors qu'en poésie tu peux avoir du temps, de l'espace, travailler en métaphores...

(JS) : Dans tes livres justement tu n'innoves pas vraiment d'un point de vue formel. Est ce que tu penses innover thématiquement alors ?

Moi au départ je n'avais pas l'ambition d'innover. D'une certaine manière je suis assez conservateur — bizarrement — vis à vis de certains aspects du roman, non pas par une volonté réactionnaire mais parce qu’il me semblait que le boulot des romanciers de cette décennie consisterait plutôt à établir des synthèses de ce qui s'était passé au XXe siècle. Il y a eu énormément de choses produites et je m'intéresse au roman narratif sec, et aussi au roman policier et noir "traditionnel". Je pense qu'il y a plus d'innovations souvent dans une page d'Ellroy que dans tout ce que untel a pu produire.

(MP) : Len Deighton tu connais? C'est l'auteur de SS GB où il relate la vie d'une Angleterre qui serait tombée aux mains d'Hitler. Il a une écriture très particulière, on l'a appelé le Flaubert du roman d'espionnage en Angleterre, mais bon il a un humour très froid qui ne plaît pas à tout le monde.

Ça me dit quelque chose. J'ai dû lire ça il y a longtemps. Tu dois connaître alors le roman de Dick, le Seigneur du Haut Château. Moi je suis un fan, enfin fan je n'aime pas le mot mais bon, des romans de Le Carré dans les années 60, sur la guerre froide...

(JS) : Ce qui est drôle c'est que ton livre par exemple "passe" très bien chez les gens que je connais contrairement à des livres d'Ellis comme American Psycho.

Ce qui est marrant c'est que je pense qu’on doit être de la même génération Ellis et moi. Mais il ne peut pas faire partie de mes influences car je l'ai découvert à une époque où j'étais déjà "formé", mais c'est un auteur que j'aime vraiment.

 

(JS) : Tes influences sont à chercher où alors? Chez des gens comme Dick, Spinrad, Ballard ?

Il y a en effet Spinrad, Dick, Ballard, c'est à dire le roman de "speculative fiction" des années 60/70, Dick, Moorcock, Spinrad ou même Ballard, toute cette vague "New Wave" comme ils disaient à l'époque. Il y a aussi le roman noir américain des années 30 à 60, Chandler, Thompson, Hadley-Chase, surtout les premiers que je trouve géniaux. Il a pondu au début de sa carrière une dizaine de "grands" romans et puis après quand tu es dans la machine industrielle ça baisse un peu... je pense à Eva bien sûr, à Pas d'orchidées pour Miss Blandish, qui confinent au chef-d'œuvre...

(JS) : Justement en parlant d'Eva, dans tes livres il semble que tes héroïnes sont très négatives, les chefs des réseaux sont des femmes ...

Oui en effet mais c'était pas une pose, du genre trip "hommage aux années 40". En fait c'était une intuition pour moi que les personnages de tueur en série masculins avaient une longue histoire ; or il y a des tueurs en série féminins, et ils sont en général mal compris car on donne l'impression que le tueur en série est avant tout un macho, le "white male"...

Moi je pense que c'est plus complexe que ça, et l'histoire de la Comtesse Bathory par exemple est pour moi la référence absolue: c'est une jeune noble hongroise du début du 17ème qui a assassiné sûrement 400 ou 500 personnes, une "Gilles de Rais" féminine. Elle a été mon "modèle" de construction pour Eva justement dans la Sirène rouge. Ca permet d'une certaine manière de montrer mon féminisme ! Je considère que, vu que je suis partisan de l'égalité, les femmes ont autant droit au crime que les hommes, pas de problème!

(JS) : Tu as bénéficié d'une mode "cyber", "cyber polar"... et tutti quanti. Qu'en penses-tu, et ne crois-tu pas, finalement, que cela dessert le texte, les lecteurs arrivant avec une idée toute faite des Racines du Mal...

Parlons-en! Ça dessert le discours tenu sur le roman, c'est sûr. Ce bouquin, ça faisait longtemps qu'il se pré-modelait dans ma tronche et quand j'ai commencé à l'écrire, fin 93, à l'époque Internet commençait tout juste à faire parler de lui en France. Moi je savais que ça existait depuis 15 ans aux USA, facilement, 20 plutôt. Vu que je projetais le livre dans le futur, c'était pour moi une prospective de base. Pour moi le bouquin n'est pas du tout centré autour du réseau ; ce qui m'intéresse c'est le cerveau humain.

En fait le réseau participait juste à l'effet de réel qui était que de toute façon le réseau va prendre une importance croissante dans notre quotidien, comme le téléphone ou la télévision l'ont fait il y a 50 ans, rien de plus. Ce qui m'intéressait c'était de montrer ce qu'il pouvait y avoir derrière cette explosion technologique mais surtout aussi la folie, le cerveau, les hallucinogènes, la quête mystique... J'ai été hyper surpris de voir que tout le monde s'était focalisé sur les quelques allusions et les quelques pages qu'il y a sur Internet dans mon livre. Bon, au début, j'ai réagi d'une manière instinctive, du coup je dirais presque que j'en ai remis une couche. Tu vas dans le sens des questions qui t'assaillent au début, et puis là depuis quelques mois j'ai commencé à réfléchir à tout ça et je me suis dit que c'est tout à fait particulier à ce pays de faire monter en graine ce dont il ne dispose pas, ce qui reste dans le champ purement fantasmatique. Alors qu'aux USA, on peut dire que la cause est entendue, le boucher du coin a son e-mail, bref c'est intégré comme une technologie au quotidien. Ici le simple fait que je parle des réseaux et d'éventuelles circulations de produits "interdits" sur le réseau, alors que ce n'est franchement qu'un détail du bouquin, les gens ont fait : "Ah! le Cyberpolar..."

Là je vais tout faire pour battre en brèche cette réputation. Je ne sais pas pourquoi, ou tout du moins je commence à comprendre mais ce serait trop compliqué à expliquer ici, le littérateur français contemporain a quand même un gros problème vis à vis de la technologie. C'est une relation très complexe, faite de fascination et de répulsion, faite de mépris et de fascination en même temps...

Alors quand tu arrives dans un espace littéraire qui est relativement fermé, et que tu poses un truc, et qu'il se trouve que cela parle de ça, le contraste est aussi fort que si tu plaquais une brique noire sur un mur blanc. Tout le monde, du coup, ne voit que ça.

Mais tu sais, ça m'intéresse aussi Internet, mais c'est pas une fixation.

Pour moi c'était pas le centre du bouquin, simplement j'oserais dire des éléments périphériques. Le fait que la presse se soit complètement focalisée là-dessus, c'est pour moi assez significatif du fait qu'aujourd'hui dans un roman tu parles d'Internet et voilà...

Tu sais, quand j'écrivais le bouquin j'avais une intuition concernant ça ; je me disais fais gaffe, fais pas un bouquin du style Traque sur Internet ou je ne sais quelle connerie parce que ça va devenir un truc à la mode. Et voilà...

Mais d'un autre côté je situais le bouquin dans les années 2000 et je ne pouvais pas faire abstraction de ça, ça aurait été tout aussi ridicule de ma part. Donc j'en parle et arrive exactement ce qui me faisait peur à l'avance : on se cristallise sur l'aspect cyber : on m'invite à une émission de Canal, plus d'autres trucs du style.

Bon, je réponds positivement aux sollicitations, mais ce que j'avais essayé de faire c'était non pas un bouquin où on se contenterait de décrire un détective qui traque des criminels sur Internet, chose à mon avis qui n'a aucun intérêt, mais bien de montrer quelles étaient les relations entre ces technologies en réseaux et les "nouvelles formes de conscience". C'est ça qui m'intéresse : cette interface entre la conscience et les technologies, là où ça "copule" d'une certaine manière.

(JS) : Et là tu introduis la neuromatrice...

Oui, exactement. L'intelligence artificielle m'excite vachement plus que le simple réseau téléphonique de luxe qu'est Internet.

L'intelligence artificielle dans ce qu'elle pointe comme perspectives dans l'humanité m'intéresse. Le réseau participe, entre autres, à tout ça mais c'est pas le thème principal. D'ailleurs à mon avis il y a eu beaucoup d'erreurs commises là dessus, même en relation avec des écrivains dit "cyberpunks", Gibson ou Sterling, qui sont pour moi de très grands écrivains ; mais en France on a dit: "Ah, c'est eux qui ont inventé la littérature qui se passe à l'intérieur du réseau".

Mais quand tu lis vraiment Gibson et Sterling, c'est pas si vrai que ça : d'abord ils se sont beaucoup intéressés à la biologie eux aussi, et à la différence par exemple de L'âge de Crystal de Niels Stephenson, que j'ai tenté de lire et qui m'est tombé des mains parce que c'est absolument inintéressant.

Ce deuxième monde numérique d'avatar qu’il imagine, est complètement inintéressant en soit ; si tu veux décrire à longueur de pages des êtres virtuels électroniques, ça n'a pas de sens.

Dans Gibson, ce qu'il y a de remarquable c'est qu'il en fait quelque chose de quotidien, et ce qui est intéressant c'est ce qui se passe derrière, pas devant.

 

(MP) C'est en plus très poétique. Je ne sais pas si tu as lu Gravé sur Chrome. On pourrait quasiment comparer ça à Faulkner ...

Ah j'adore! Pour moi il n'y a pas de problème c'est le meilleur. Quand j'ai lu Gravé sur Chrome, franchement...

On pourrait totalement comparer ça à Faulkner, je suis content que des gens pensent ça. Evidemment si tu dis en France que Gibson peut atteindre un niveau faulknérien, dans les salons littéraires on te regarde comme un extraterrestre. Il y a un texte sublime dans ce bouquin qui est - enfin tous les textes sont sublimes - le texte sur ces squatters de l'espace alors que la conquête spatiale a été stoppée par manque de tunes et il ne reste plus que quelques vagues squatters dans des stations orbitales russes !

Tu rigoles quand tu vois ce qui se passe avec Mir, où les mecs gâchent leur temps à foutre des Rustines dans des trucs. Il y a une atmosphère de nostalgie, de fin de quelque chose, et en même temps c'est hyper-technologique — c'est la fin d'une technologie — tu sens une émotion !

Il y a aussi un texte sublime sur une espèce d'autoroute spatio-temporelle située quelque part dans un coin de l'espace... C'est grandiose.

(MP) Mais c'est vrai aussi que son écriture est assez difficile, pas particulièrement dans ce livre de nouvelles, mais il commence souvent des histoires et les laisse sans fin, et ça demande une participation active du lecteur...

Oui tout à fait. Ce que j'ai détecté tout de suite c'est que justement Gibson et Sterling, de manière un peu différente peut-être, ont récupéré à leur profit l'écriture du roman noir américain qui est hyper sèche, hyper rapide, avec en plus des injections d'espèce de poésie techno, de flashs presque "burroughsiens", mais dans la narration c'est du Chandler ! Là je me suis dit qu'enfin ils établissaient une synthèse de quasiment toute la sub-culture américaine depuis 50 ans.

(JS) On dit souvent qu'il y a un "esprit Série Noire" - qui pour ma part me laisse dubitatif -, est ce que tu serais dans cet "esprit"?

Je sais pas... C'est une question que tu devrais poser à Patrick Raynal, le patron de la Série Noire. Pour moi c'est des cases qui n'existent pas, c'est le problème de Raynal, pas le mien. Je suis d'accord avec toi que la Sirène Rouge s'incorpore mieux dedans. Au départ s'il a accepté de publier...

Pour Patrick, la Série Noire ce n'est plus rien d'autre qu'une sorte de laboratoire d'une écriture volontairement axée sur une prise en compte du réel. Je pense que mon bouquin participait au moins de ça.

(JS) Mais aussi ils s’auto-définissent aussi comme une sorte de "minorité" pas vraiment pédante, mais bon, qui s’auto-suffit et qui rejette un peu les autres éditions...

C'est complexe tout ça. Les rapports entre les sous-littératures, ce que l'on appelle les sous-littératures tout du moins, c'est à dire le roman noir et la S.F., et la littérature générale, presque bourgeoise, canonique, académique, ont toujours été à la fois très conflictuels et aussi, comme toujours en France, très incestueux. Grosso Modo, les auteurs de roman Noir disent "nous sommes les vrais écrivains burnés, les mecs qui en ont", d'un autre côté, ces gens là sont quasiment tous fascinés par le statut que l’establishment littéraire peut apporter, et certains passent de l'autre côté si je puis dire, à la "Blanche". Il y a eu Vautrin, Pennac, etc. mais c'est pas un reproche, juste que les relations sont psychologiquement très complexes.

Inversement les mecs qui font du roman dit "traditionnel" sont fascinés par notre liberté de ton, que l'on parle de choses sales, qu'on remue la merde, et donc tu as des effets d'attraction-répulsion dans les deux sens entre le "Café de Flore" et la Série Noire.

(JS) Et à ce propos comment te situes-tu par rapport au Poulpe, qui est plutôt en vogue, avec lui aussi un esprit très défini et volontairement minoritaire, et qui pourtant tourne à la production industrielle?

Le Poulpe ça ne m'intéresse pas. Pouy le sait, j'ai décliné l'invitation. Très franchement ça m'aurait pas gêné du tout de faire un Poulpe si la charte du personnage avait été différente, et j'ai expliqué à Pouy les raisons objectives qui me gênaient dans cette charte, et surtout, pour ne rien de te cacher, si deux bouquins sur trois parus dans cette collection n'avaient pas été de sombres merdes. On est en train de faire avec le Poulpe un truc assez drôle, car ça devient comme les Coplan, les SAS ou je ne sais quoi, mais avec une idéologie qui s'affiche ouvertement d'extrême gauche... Moi je me rappelle Manchette qui, dans une de ses chroniques, s'en prenait y compris à sa propre œuvre en disant qu'il était impossible au roman noir, formellement et par nature conservateur, d'épouser une cause révolutionnaire. Que ça n'avait pas de sens !

Ecrire comme ça des espèces de mythes, parce que si le Polar se définit comme étant la littérature du réel - chose que je remets du coup en question -, il ne peut pas nous présenter des récits où on dépeint un monde idéologiquement correct dans lequel le héros est un jeune libertaire, etc. ça n'a pas de sens !

En fait le vrai monde c'est celui des SAS : le monde de l'espionnage : un monde de pourris qui refont effectivement leurs châteaux en Autriche... Mine de rien, je pense que les SAS sont plus réalistes que le Poulpe, parce que moi des mecs qui font des enquêtes pas payées ou presque pour reconstruire un Polikarpov de la guerre d'Espagne quelque part dans le Massif Central, j'en connais pas ! Et là on atteint des trucs qui n'ont rien à voir avec la littérature.

Si j'avais accepté la charte, il s’agirait de petits livres qui demandent trois mois de boulots, qui doivent être marrants à faire, avec une volonté de mettre en place un esprit collectif un peu amusant... Je n’ai pas émis une fin de non recevoir par principe, mais c'est en lisant la charte et les livres - et encore les deux ou trois premiers ça allait, avec celui de Pouy qui est un très bon écrivain - que je suis en désaccord !

Le problème c'est que Pouy croit que son plombier peut écrire des bouquins. Là je dis non: tout le monde ne peut pas être un bon pilote d'essai, tout le monde ne peut pas être un bon plombier - moi je suis un bricoleur catastrophique -, faut pas déconner. En plus à l'heure où je te parle, je suppose que vous êtes vaguement au courant de cette polémique interne entre Quadruppani, Dauvet, des gens qui ont été révisionnistes il y a une dizaine d'années et Didier Daeninckx...

Tout ça prend des proportions qui m'échappent dans le sens où je n'ai jamais été gauchiste : j'avais 9 ans en 68 et pour ne rien te cacher, j'ai dû militer 2 mois et demi dans un groupuscule trotskiste quand j'avais 15 ans.

J'ai écouté Heldon, lu Nietzsche, et tourné la page à cet âge là... Mais eux, tous leurs délires...

Le fait que Quadruppani ait été révisionniste d'extrême gauche, pour autant ça ne m'étonne pas, vu que l'extrême gauche a toujours été plus ou moins de ce bord là. (A l'époque quand je voyais les trotskards ou les maoïstes, ils me donnaient plus envie de gerber qu'autre chose...) Donc le fait que ce type là soit devenu antisémite et des espèces de petits nazillons, bon...

D'un autre côté, la position de Daeninckx qui est quasiment une espèce de "Fouquier Tainville", il a ses fiches et tout... je l'aime bien en plus, humainement, mais bon moi je ne veux pas mettre le doigt là dedans : c'est leurs histoires, et je ne veux pas faire partie de ce clan.

(JS) Dans tes livres, est ce qu'il existe une séparation entre le Bien et le Mal. Est ce que tu penses reproduire un schéma clairement découpé, dichotomique en quelque sorte? 

Non, je ne pense pas du tout. Ou alors si ça apparaît comme ca... Pour Les Racines du Mal, encore plus que pour La Sirène Rouge, il me semble que je montre que ces notions là doivent être prises en compte dans une vision qui met au centre du problème la production humaine de valeurs. Donc si tu veux, pour moi les valeurs sont des productions, elles correspondent à quelque chose qui est historique et biologique. Pour moi l'histoire et la biologie c'est la même chose. Donc si tu veux, Schaltzmann tu le mets où? Du côté du bien ou du Mal?

(JS) Je trouvais que tu introduisais un troisième élément...

Effectivement et je pense qu'il y en a bien plus que ça. D'une certaine manière, ce qui m'intéresse c'est de montrer les liens consubstantiels entre le Mal et la Connaissance, entre le Mal et les transgressions nécessaires que l'humanité doit mettre en œuvre pour avancer. Dire, "oui le Mal est en nous", c'est même pas un problème pour moi, c'est le début de la réflexion. Après, la question c'est : comment le Mal fonctionne-t-il et qu'est ce que c'est ? A mon avis ça peut donner aussi bien un individu comme Schaltzmann, que la production de la neuromatrice, ou même la production de la  secte et de son discours.

(JS) Pour ma part je pensais la secte connotée très fortement comme le Mal, tandis que Schaltzmann et Darquandier ne sont ni le Mal ni le Bien...

Je demande des preuves ! Je veux qu'on me dise... Admettons mais dans ce cas là je ne suis pas parvenu à ce que je voulais... Je ne vois pas pourquoi je mettrais des aspects positifs. La littérature n'est pas là pour donner des images complaisantes d'un côté comme de l'autre.

Les personnages de la secte ont leur propre positivité : la production de son discours, qui est un discours positif. Que toi ça te fasse frémir, à la limite tant mieux ! J'ai essayé d'être relativement froid, plus que dans La Sirène Rouge, par rapport à un certain nombre de choses. Je voulais faire une sorte d'anatomie, de dissection... C'est pour ça que j'ai repris in extenso des extraits de la secte, le journal de sa chef, des extraits de sa propre production. Pour montrer qu'il y a une positivité à l'oeuvre là-dedans, car moi c'est ce qui m'intéresse.

(JS) Autant j'avoue ne pas pouvoir m'imaginer où se situe Ellis dans American Psycho, autant toi j'ai l'impression que tu inclues des gradations dans le Mal, que tu prends partie ...

Quand tu dis qu'Ellis est absent du roman, c'est un peu poussé... Le fait qu'il n'y ait pas de jugement moral, je le conçois et moi c'est ce que j'ai aussi essayé. C’est le truc auquel Ellis s'attaque : si tu vois des gradations, c'est qu'il y a des nuances et s'il avait mis Bateman avec quelqu'un d'autre qui tue d'une manière différente, peut-être que là aussi tu aurais vu des gradations. Mais là tu as Bateman dans son milieu et ses victimes, donc tu n'as pas de comparaisons possibles. Autrement j'avoue ne pas avoir de réponse...

(JS) Pour schématiser, je vois Schaltzmann comme le Mal pour la société (celle du Docteur Carbonel avec sa vision dichotomique) au même titre que la Secte, et toi tu te situerais différemment...

Ce n’est pas exactement ça. J'ai vraiment fait un livre où la démarche de chaque individu était l'élévation de son propre niveau de connaissance.

Donc Darquandier s'il poursuit la secte, il n’est pas flic, il n’est pas journaliste, il n’est pas juge, mais lui, uniquement, et c'est par curiosité scientifique, et aussi parce que certains événements historiques qui lui sont propres l'amènent à aller au bout de cette quête. Pour moi tous sont des individus qui font leur boulot, plus ou moins bien, avec leurs histoires personnelles, dont Carbonel qui représente l'establishment médical français, même s'il s'affronte avec Darquandier, qui est en effet plus à mon image : un mec marginal qui zigzague dans des zones interlopes...

Je ne voulais pas faire un bouquin sur le Bien et le Mal, et c'est vrai que rien que le titre mène sur une fausse route. Il y a des pages entières qui expliquent, avec les Soufis ou la Kabbale, quel est ma vision de la chose. Le Mal c'est la transgression de l'ordre social, c'est tout ce qui s'érige contre les valeurs collectives, c'est tout ce qui est désigné par l'ordre établi comme étant mal, comme étant ce qui menace de dissoudre ses propres productions. Mais le Mal en lui-même a sa propre positivité, il dit des choses, c'est un discours cohérent, c'est une production.

 

(JS) Et dans La Sirène Rouge, c'était plus dichotomique...

Oui déjà plus. Je répondais à une sorte de commande de Patrick car je lui avais apporté un manuscrit précédent qui ne rentrait pas dans les cases. Il fallait que je fasse une Série Noire et les Séries Noire c'est schématiquement le combat du Bien contre le Mal. Donc là j'étais obligé d'établir une dichotomie plus précise. Et comme il se trouve que cette dichotomie ne me satisfait pas, j'ai essayé de montrer dans Les Racines du Mal justement autre chose, mais bon par exemple je démontre que Eva K. est quand même partie prenante du système, intégrée à l'économie-monde...

(MP) Au niveau de l'écriture tu sembles t'impliquer dans tes personnages et après il dépend de la sphère de subjectivité de chacun pour les comprendre... Darquandier par exemple me semble très proche de toi...

Mais tous les personnages sont proches de moi. Tous sont des créations de ma cervelle et ça aucun auteur ne pourra dire le contraire. Les personnages ont pris consistance d'eux-mêmes car c'était une nécessité.

(MP) Pour revenir sur le processus de création, si j'ai bien compris, tu savais où tu allais quand tu as attaqué Les Racines du Mal ?

C'est plus complexe que ça. J'avais en fait un bouquin en gestation depuis quelques années, mais quand mes bouquins sont en gestation ce n'est pas tellement l'histoire elle-même qui s'agrège, c'est plus la personnalité des gens qui s'épaissit et la direction générale du livre.

Ce qui fait que quand j'ai commencé ce livre, j'avais plus ou moins modelé mon personnage de Schaltzmann, modelé celui de Darquandier, mais je ne savais absolument pas comment ils allaient se rencontrer, ce qui allait advenir d'eux, à peine je devinais que l'intelligence artificielle et la psychose de Schaltzmann allaient avoir des rapports incestueux, mais je ne savais pas encore exactement comment.

(MP) Et c'est au bout de combien de pages que ça s'est précisé?

Bon, la partie Schaltzmann fait à peu près 100 pages; après Darquandier survient et la fusion entre l'intelligence artificielle et la psychose de Schaltzmann doit arriver aux 2/3 du livre donc aux alentours de 400 pages... Mais là c'est pareil, je ne savais pas plus. Pour un livre, je travaille sans plan, sans préméditations réelles.

(MP) Même pour La Sirène rouge...

Oui peut-être encore pire d'ailleurs. En fait, pour l’aparté historique, autour des années 90/91, j'ai pondu un premier bouquin qui est encore dans les limbes éditoriales. Je ne savais absolument pas à qui le montrer, c'était un énorme truc philosophico-science-fictionnesque-polardeux ... Bref il y avait de tout là dedans. Il se trouve que je connaissais Pouy depuis longtemps, qui l'a remis à Raynal pour voir. Raynal le lit et dit : "Ecoute Dantec, 650 pages de délire, je ne peux pas te publier ça dans l'état, c'est pas possible" (je m'en doutais un peu), et il rajoute : "si tu m'amènes une Série Noire, un truc qui tienne plus à l'intérieur de ces rails là, il y a des chances pour que je le publie, tout au moins que je le lise avec attention". Moi j'étais dans une situation catastrophique d'un point de vue financier, personnel, professionnel - j'étais au chômage depuis des mois - donc je me suis donné 6 mois pour écrire La Sirène rouge et je suis parti avec rien.

Non, je suis parti avec en fait un livre que j'avais en préparation depuis des années, et que j'ai "cassé".

C'était l'histoire d'Alice et sa mère, en fait l'histoire de leurs relations de manipulations mentales, et ça durait tout le bouquin, Alice ne sachant plus où était la fiction et la réalité. Je savais que je n'avais pas assez de 6 mois pour écrire ce livre-là, et j'ai donc cassé le moule. J'ai juste pris Alice et sa mère et puis j'ai essayé de faire un truc et c'est allé très vite. En l'espace d'une journée je me suis dit : je vais prendre un type, un vétéran d'une guerre - et il se trouve que j'étais pas mal impliqué dans la Yougoslavie et que j'avais rencontré des types partis là bas - je me suis dit c'est parfait je prends un type d'une Brigade internationale en Bosnie et roulez jeunesse !

(MP) Et tu écris comment ?

J'écrivais en "fumant" beaucoup car je fume beaucoup et tous les soirs devant l'ordinateur... Mais bon si les idées étaient là dedans, ça se saurait et "ce" serait beaucoup plus cher encore ! ( Rires entendus ). Mon rythme c'était non-stop, enfin je travaillais plutôt les nuits sur mon vieux Mac pourri. Effectivement je partais sans plan : j'ai sorti ma carte d'Europe et je me suis dit : je vais faire un road movie. J'ai pris les endroits que je connaissais, c'est plus facile !

Je connaissais la Hollande, l'Allemagne de l'Est, la France j'ai fait l'impasse — on la traverse en deux heures — et puis je connaissais l'Espagne et le Portugal. Tu sais, déjà quand j'étais au lycée et que je faisais des dissertations de 7/8 pages (les prof en avalaient leurs stylos !), je partais sans plan, quasiment. Je pense simplement que l'inconscient a déjà écrit le bouquin, et toi péniblement tu essayes de capter et de réunir les messages que t’envoie ton inconscient, et le bouquin est grosso modo écrit dans ta tronche, mais là où tu ne sais pas.

(MP) Est ce que les personnages, une fois l'ordinateur éteint, continuent à intervenir en toi ?

Je n'en n'ai pas l'impression. Par moment je ne nie pas que de temps en temps je ne fais pas grand chose, et quelque chose effleure la surface de ma conscience, mais généralement il me semble que c'est une espèce de tâche de fond, bien profond dans mes mémoires ROM, qui travaille tout en bas, tout en bas. L’information remonte, quasiment déjà construite, quand je m'assieds devant l'ordinateur. Je crois justement que l'écrivain, à la fin du XXe siècle, ne peut pas faire abstraction des sciences neuronales, de Freud ou de Deleuze, qui en ce moment sont en train de prendre une part centrale, non seulement dans la thématique de mes romans, mais aussi de plus en plus dans mon processus de création.

(JS) Tu parles souvent du fascisme dans tes deux livres. Est-ce que là encore tu n'estimes pas que c'est le Mal absolu ?

Ah oui, si tu veux, moi j'ai une défiance par rapport à ce type de discours. Tout d'abord rien ne nous dit qu'on ne verra pas pire dans le futur, par exemple par rapport à ce qui pourra se passer en 2030 ou 2050, Hitler ne sera alors qu'un petit artisan. Pour le moment parler de Mal Absolu, ça me paraît difficile, d'autant plus qu'on est loin d'être arrivé à la fin de l'histoire. Encore une fois j'ai essayé de montrer que l'on pouvait appréhender des choses comme le fascisme en évitant de donner des jugements moraux un peu faciles là-dessus. Ça ne veut pas dire lui trouver des excuses car moi je ne suis justement pas sur ce terrain là; ce qui m'intéresse c'est la positivité propre du système. Et ce qu'il y a de bizarre et d'intéressant dans le fascisme c'est que c'est un système qui démontre par lui-même son inanité : même s'il y une positivité du discours, une cohérence interne du fascisme qui est absolument parfaite, comme le discours de la secte, il tourne autour de son erreur. Quand tu sais qu'Hitler croyais que la terre était creuse... Pour moi, enfin j'ai peur que ce soit mal compris ce que je vais te dire..., pour moi la Shoah c'est pas un détail loin de là, ou tout du moins c'est LE détail significatif ! De la même manière que... l'invention de l'agriculture par exemple par les civilisations du croissant fertile en moins 3000, c'est quelque chose d'essentiel, mais c'est un détail du point de vue technique, pourtant elle est au cœur même de l'expérience menée à l'époque. De la même manière, l'extermination industrielle des juifs était le cœur de l'entreprise nazie, et tout le reste n'était que construction fantasmatique. Ils avaient fait tout pour arriver à ça. Donc on peut dire que le nazisme tourne autour de son trou noir : en faisant ça — le processus d'extermination des juifs d'Europe — ils se sont condamnés à mort en détruisant l'élite intellectuelle de l'Europe. Pendant que les mathématiciens juifs se transformaient en fumée autour de Birkenau, c'étaient autant d'inventions qui n'étaient pas apportées à l'entreprise de domination nazie qui se dissipaient en fumée... C'est ça dont ils ne se rendaient pas compte, c'est qu'il y avait des Einstein, des Planck, des Eisenberg qui partaient chaque jour dans le ciel polonais et que ces mecs là auraient pu à la limite les conduire à inventer la bombe A, le radar...

Au delà de l'horreur nazie, il y a comme une justice immanente qui fait que ce système ne peut pas survivre, et que c'est bien là l'expression du darwinisme historique.

Moi je me prétends une sorte de socio-biologiste darwinien et je ne suis pas anti-nazis que pour des problèmes moraux — même si je ne supporte pas l'idée de gazer des enfants comme des insectes — mais au delà de ça, il y a quelque chose à l'œuvre qui transparaît et nous révèle ce que l'on est en tant qu'humains, y compris dans le nazisme.

(JS) Spinrad a aussi une vision distanciée du Nazisme… on se complaît souvent dans une position moraliste et si l'on s'en éloigne on est mal interprété comme Spinrad dans rêve de Fer, par exemple...

Oui mais ça ce n'est pas la première fois que la littérature sera mal interprétée ! Moi je dirai qu'il faut lire le nazisme à la lumière de Nietzsche et on comprend tout : on comprend que le fascisme est une maladie de la puissance, c'est pas la volonté de puissance qui est en cause, c'est le fait que cette volonté soit pathogène, malade, pathologique... C'est le fait que justement cette maladie de la puissance soit une projection fantasmatique de cette volonté de puissance. Projection fantasmatique sur le plan individuel, comme Reich l'a bien expliqué avec l'aspect de la répression sexuelle à la base de ce phénomène, mais aussi historique, car l'Allemagne a été à mon avis un espèce de méga-individu dont toutes les pulsions de puissance ont été brisées dans l'œuf par le traité de Versailles, entre autres, après la première guerre mondiale. Inévitablement une créature comme Hitler ne pouvait qu’apparaître. Quand tu as une nation qui cherche à se construire et à posséder, c'est vrai, une volonté impériale comme les autres en avaient à l'époque, et comme toutes les nations en ont eu, quand cette nation est tombée plus bas que terre et qu'on l’empêche d'avoir toute possibilité de puissance économique, culturelle, politique, etc. inévitablement elle réagit comme un individu brillant qu'on frustre. Je pense qu'il devient fasciste. Il y a quelque chose de fractal là dedans, le processus collectif tu le retrouves aussi à l'œuvre dans le processus individuel et inversement.

(JS) Spinrad va même encore plus loin en disant que Hitler est le premier groupe de métal rock !

Oui je connais sa théorie là dessus ! Je comprends très bien, il y a quelque chose de pas faux là dedans. C'est sûr que le fascisme a à voir avec l'adolescence, avec cette période extrêmement trouble de l'humanité collective et individuelle, et ce sont ces volontés de puissance qui peuvent rapidement se dérégler. Donc tu peux retrouver ça dans le rock, et pratiquement partout. Là où je ne suis pas d'accord avec Norman c'est que mettre Hitler et Elvis Presley sur le même plan... ça me semble faux, mais enfin Norman je le connais, c'est un provocateur!

Mais bon c'est vrai que le rock ça s'adresse aux adolescents, en grande masse... Quand je vois les mégas manifestations de Nuremberg en 1936, ça me parait être quelque chose de naturel chez l'homme, cette envie communautaire et ce serait débile de remettre ça en question. Après tout pour quoi faire ? Tu pourrais imaginer de lancer une fête sous une énorme Svastika, si ta production collective n'est pas suicidaire, pas de problème ! Maintenant, si c'est pour mettre 100 000 mecs en bottes faisant le salut hitlérien et conduisant leur propres système à la dégringolade et toute l'Europe à sa destruction... c'est clair que non.

(MP) Il y avait aussi un côté opéra là-dedans...

Mais oui il y a de l’esthétisme et ce serait ridicule de le nier, voire dangereux. Ca oui, bien sûr. Moi j'adore l'esthétique socialiste réaliste soviétique et pour autant j'ai ce système en horreur, et j'espère que l'individu du XXIe siècle sera capable d'appréhender la complexité des choses !

(JS) En parlant de logique de destruction, est-ce que l’apparence chaotique de Schaltzmann ne mène pas à l'ordre et la secte, et via l'ordre, ne mène-t-elle pas au chaos et vice versa...

Oui c'est tout à fait ça. Schaltzmann c'est un agent du chaos et même une victime de ce chaos interne. Ce que je voulais montrer ce sont des notions un peu scientifiques : par exemple l'eau qui bout dans une casserole est un système chaotique au sens où tu ne peux absolument pas prévoir la vitesse et la direction d'une molécule qui tourbillonne dans le mouvement brownien de l'eau, mais au bout d'un moment ce système chaotique va passer à un changement d'échelle et se transformer en vapeur d'eau, et il n'y a rien de plus ordonné que de la vapeur d'eau. Donc un système chaotique va pouvoir passer à un système ordonné dès qu'il y a un changement radical, et à nouveau ça peut redevenir chaos. Et dans le livre il y a en effet des aller-retours constants entre l'ordre et le chaos, à la fois chez Schaltzmann et dans la secte, parce qu'ils ont une production de discours chacun. On peut dire en effet que le chaos de Schaltzmann l'amène vers un ordre supérieur, celui de la neuromatrice, et que l'ordre supposé de la secte les mène au chaos.

(JS) Tu dis que chacun a une production positive, est-ce que tu crois que tuer en tant qu'art conceptuel est une production artistique à part entière, comme par exemple dans les snuffs movies dont tu parles ?

Je vois ce que tu veux dire mais on avance dans des territoires très délicats, car l’Art et le crime partagent une grande chose en commun, c'est la transgression, mais bon elle ne se manifeste pas de la même manière. Faut aussi s'entendre sur le terme d'artistique, les mots sont trompeurs... culturelle, oui à coup sûr car c'est une production de l'humanité. Après les jugements moraux ou esthétiques... Un snuff movie ça doit être assez crade, c'est relativement facile à imaginer, et est-ce que ça peut confiner à l'Art ? La question est ouverte. dans le mot crime, au delà de toi qui ne voit que l'acte de donner la mort, pour moi par exemple l'attaque du train Glasgow-Londres par Ronald Briggs, ça confine à l'oeuvre d'art. Tiens, on racontait des trucs sur Bataille et sa bande qui disaient tous les samedis: "bon, on fait un sacrifice humain" et puis après, il faut passer à l'acte et c'est quand même plus facile d'écrire sur une feuille blanche que d'aller voir son voisin de palier et de lui mettre une lame dans le ventre. Et c'est justement bien parce que je l'ai fait que je peux te le dire !

(MP) Tu cites volontiers Colin Wilson, un auteur dont on ne parle plus guère et dont les fictions m'ont vraiment marqué... Les Vampires de l’Espace, dont les américains ont tiré ce film avec Mathilda May, L’Occulte, et particulièrement un livre sur un nouveau Jack l’Eventreur qu’il a ré-écrit par la suite. Je veux parler de cet ouvrage, Le Sacre de la nuit qui est devenu La Cage de Verre... et aussi cette petite autobiographie qu’est Soho à la dérive, que j’ai lue et relue. 

Oui, j'ai adoré ses livres théoriques sur les travaux de la conscience comme Etre assassin, ce sont des ouvrages extrêmement puissants, traitant du concept "robot de la conscience", mais je ne connais pas ses fictions.

 

(JS) A ce propos on parle d'un texte que tu indiques dans Les Racines du Mal où tu annonces

directement les sources inter-textuelles. Est ce qu'il y a un but derrière tout cela ?

Au départ il n'y avait pas préméditations, mais je savais que le bouquin était construit avec cette bibliothèque-là. Ca me semblait intéressant et même juste de montrer que mon livre n'était qu'un neurone dans un réseau de neurones. Il participait de quelque chose qui a servi à son élaboration.

Tous ces bouquins je les ai lu depuis longtemps, et ce livre ça fait dix ans que j'y pense.

Il s'est construit par pelures successives en détruisant bien souvent l'idée initiale ou précédente, mais à chaque fois que je lisais un livre sur les intelligences artificielles, sur les psychoses, sur la biologie... Et bien petit à petit ça rajoutait une pelure, et je trouvais ça normal de fournir au lecteur le contexte, donc l'intertexte dans lequel il se situe.

(JS) Tu disais à un moment que c'était presque "trop" saturé idéologiquement...

Moi je suis un adepte de la saturation; je lisais encore récemment chez une amie un bouquin de Georg Steiner, un essai, qui dit que les technologies c'est le Mal car elles détruisent le livre — tout le discours récurrent de ces dernières années — et il fait appel à Saint Augustin pour prôner les vertus de la lecture en silence, et ce mec va jusqu'à dire que si on apprend la lecture à nos enfants il faut leur couper la musique, la télé et donc quasiment les couper du monde pour qu'ils puissent lire. Il est vraiment partisan de la non-interférence du livre avec le reste. Moi quand j'ai lu le livre je me suis dit enfin voilà un livre ennemi parfaitement défini car quasiment à chaque phrase j'étais en désaccord. Je suis à l'inverse et je voudrais projeter le livre jusqu'à sa saturation, c'est sa seule issue. Dans un monde qui tend lui-même à la saturation, je ne vois pas comment la littérature pourrait être pertinente en allant dans le sens contraire.

(JS) Et toi en plus, tu annonces et exprimes l'intertexte et la saturation en préface du livre...

Oui, ce que je voulais c'est montrer que le livre, bien qu'il soit issu de la fabrication paranoïaque de quelqu'un, n'est pas tout seul; il est enfanté en grande partie par d'autres livres. Il n'est pas situé dans un vide culturel, à part chez certains types qui arrivent avec des chef-d'œuvre en ayant lu Le Chat Botté et deux Séries Noires. Moi ce n'est pas mon cas car j'ai été abreuvé de littérature dans tous les sens depuis très longtemps, et je ne peux pas prétendre avoir sorti Les Racines du Mal ex-nihilo, ce serait un mensonge. Je voulais faire une topologie et montrer justement l'aspect "rhizomique" du livre. Soit je balançais des tonnes de citations à l'intérieur du bouquin auquel cas j’arrivais à quelque chose de quasi-illisible, soit je rassemblais tout dans une espèce de bibliothèque de base où je disais : "Voilà mon livre est relié à ces livres là, voilà la topologie du contexte".

(JS) Et tu ne penses pas donner alors les clés de ton roman ? 

Disons plutôt les serrures. Ca décrit le "con-texte" en deux mots. Le roman est à la croisée des chemins, à mon avis, car si je crois à un mode de narration relativement traditionnel pour le moment, je pense qu'il faut arriver à injecter dans le roman pour le 21ème siècle des objets littéraires habituellement non relatés par l'art romanesque.

 

 

(MP) On en arrive presque à l'hypertexte, ce mode de liens que l'on utilise sur Internet...

Exactement et je cherche actuellement comment je pourrais y parvenir. Là je suis sur un bouquin mais je pense que ce ne sera pas pour ce bouquin là que je vais pouvoir faire ça, mais c'est une expérimentation qui demande une bonne pratique et un but précis.

(MP) Ce serait alors un livre sur C.D. ROM pluggable et avec de l'hypertexte ? Le seul handicap c'est qu'on n'a pas de plaisir à lire sur écran...

Je crois qu'il y a une fausse piste suivie par pas mal de gens dans le multimédia : c'est l'idée que le support livre serait condamné. Il y a quand même quelque chose de récurrent qui serait de dire que l'on va remplacer le livre par le CD-ROM. A mon avis c'est absurde, ce sera le livre PLUS des objets technologiques qui pourraient éventuellement s'y raccorder. Moi, à l'inverse de Steiner, j'adore lire ou écrire en écoutant de la musique et bien souvent une ambiance particulière se crée et ça pourrait être intéressant de transmettre ça au lecteur dans une sorte de sonothèque sur un C.D. en disant que je me suis servi de ça pour écrire mon livre... Après, faites-en tout ce que vous voulez ! Mais bon, tout le monde peut déjà le faire chez soi avec ses propres disques, mais là ce serait plus directif car il s’agirait de mes choix. Je pense de toute façon que pour lire, il n'y a rien de mieux qu'un livre, et que pour faire de l'internet il n'y a rien de mieux que l'ordinateur...

(MP) En fait il manque encore un medium peut-être... Il n'y a pas encore d'hypertexte directement sur les livres.

J'ai pensé que les technologies futures permettraient quelque chose : si on imagine que l'on arrête de faire des livres en papier mais qu'on fabrique des livres avec du plastique et avec un texte mémorisé. Ça deviendrait une sorte de livre pluggable d'une certaine manière, avec une puce dans le brochage et le livre se composerait de feuilles de plastique d’apparence "changeable" de quelque manière. Je n'ai pas idée précise sur la technologie à employer mais je pense que c'est faisable. Donc tu lui adjoint un port SCSI et hop ! ton livre est sur l'ordinateur, tu as accès à une banque de données, peut-être déjà fournie dans un cahier spécial à la fin du livre... Et comme ça tu as ton livre, encore dans ta poche, ce qui est formidable ! Ce côté séquentiel du livre est aussi son atout, à mon avis, car dans un monde où l'information sera de plus en plus hypertextuelle et où tu vas pouvoir naviguer de manière non linéaire dans un espace à trois dimensions, comme dit Baudrillard quasiment non-euclidien, le livre va vraiment prendre toute sa place car il va proposer un chemin. Le livre est, je pense, à la croisée des chemins, et soit on fait des critiques négatives comme tous ces gens de la technosphère qui disent qu'on va détruire leur petit monde, soit le livre arrive à s'inscrire dedans, et trouve son envergure.

(MP) Tu te souviens alors sans doute de Fahrenheit de Ray Bradbury ? Quand après avoir brûlé les livres, on est obligé de les transmettre oralement...

Oui bien sûr. Il y a comme ça des livres qui proposent une mise en abîme de l'objet-livre en tant que tel : à quoi ça nous sert, de quoi ça tient...

La notion même de livre et de littérature en tant que processus va devenir de plus en plus centrale. Je vais être obligé de me confronter à la matière, même si je reste dans une narration traditionnelle pour l'instant, car c'est sécuritaire pour moi et ça me permet de poser les instruments sur l'établi. Après je découpe le cadavre. Dans la revue "Les Temps Modernes", j'ai essayé d'amorcer un débat : je pense profondément que l'écriture est un phénomène biologique et que l'ADN par exemple, participe à quelque chose qui a à voir avec de la littérature. Qu'il n'y a plus de hasard à ce qu'à un moment de la chaîne de l'évolution, un être conscient puisse se mettre à écrire alors qu'il EST écrit. En ce moment, bien plus que l'informatique qui m'a passionné dans les années 80 (j'ai même fait deux ans au CNAM pour ne pas mourir idiot et savoir comment marchait une puce), je m'intéresse beaucoup plus à la biologie et je pense que la prochaine révolution théorique, ou même du point de vue de l'information, va venir de la biologie.

(MP) As-tu lu Naissance d'un virus, de Mark A. Ludwig, livre qui a fait un certain scandale dans le monde de l’informatique, parce que, en éclairant le terrain, l’auteur, un véritable scientifique, donnait soit disant envie d'en créer? Il établit également des comparaisons audacieuses entre le virus informatique et l'ADN...

Non, mais un ami au Canada m'en a beaucoup parlé. Tu sais moi j'ai une positon qui dit que le virus informatique est quelque chose d'absolument essentiel à la technoculture qui se met en place. C'est absolument impératif que la science et la technique qui sont réellement en train de devenir les intertextes de nos vies, d'être partout dans les interstices de nos vies, soient confrontés à leurs limites et leurs erreurs, à leurs retournement. Je pense que le hacker et le virus sont les deux forces symboliques pour le moins qui permettent à ce système d'avoir des failles et de ne pas tomber à la fin de l'histoire, dans le totalitarisme.

(JS) Il paraît que Les Racines du Mal vont être adaptées au cinéma? Par Jan Kounen je crois...

Ca n'est qu'une rumeur et, comme toujours, elle est fausse. En effet Jan avait été pressenti à un moment donné mais il avait d'autres projets. Il a hésité puis abandonné et ce sera Joël Houssin. Pour La Sirène Rouge, c'est Olivier Megaton qui va tourner ça.

(MP) En tant qu'auteur, tu aurais envie de t'occuper de ces adaptations? 

Non. Ils feront le film qu'ils doivent faire et j'ai refusé d'avoir mon mot à dire. Si j’ai eu des conversations informelles avec Joel Houssin et Olivier Megaton c'est purement à titre indicatif et amical. J'ai essayé de rester à l'écart de ça, car le cinéma est un autre métier, une autre machine. Je préfère écrire des livres car c'est ce que j'aime vraiment faire. Faire de la musique éventuellement, quand il y a des projets qui peuvent se réaliser, mais je ne veux pas gaspiller mon énergie. Dans ce type de contrat j'ai toujours la possibilité de retirer mon nom du générique au moment où le film serait un ratage. Si c'est une réussite ce sera tout bénéfice aussi, donc moi je reste zen là dessus.

(JS) J'ai vu que tu avais écrit deux autres nouvelles, autres que Là où tombent les Anges et qui sont passées quasi inaperçues. Sont-elles proches de celle parue dans le Monde courant été 1996?

Elles ne sont pas dans la lignée de Là où tombent les Anges; je ne suis pas très à l'aise encore dans le genre littéraire qu'est la nouvelle. J'ai donc publié Là où tombent les Anges dans le Monde, une autre dans un recueil Paris Rive Noire, une autre intitulée Dieu porte-t-il des lunettes noires? dans un petit recueil très confidentiel et je crois que c'est tout.

Là où tombent les Anges était un embryon. Le Monde m'a appelé en me disant qu'ils allaient mettre en place pendant l'été une nouvelle pratique consistant à publier des auteurs noirs et donc ils m'ont demandé d'étrenner le truc. A ce moment là je commençais à mettre pour une fois une sorte de plan en place pour une série de livres à venir, et comme je n'avais que ça en route, j'ai condensé l'idée générale dans cette nouvelle qui pourrait être la nouvelle générique de cette "saga".

(JS) Est-ce que tu penses que le fait d'avoir été publié dans Le Monde a été une sorte de légitimation de ton œuvre vis à vis d'un public souvent très distant de la Série Noire ?

Est ce que tu crois qu'on aurait demandé à Dashiel Hammet s'il considérait ça comme une canonisation s'il avait été publié par le New York Times ? Je pense pas ! Je suis un écrivain et si on m'offre les colonnes du Monde, je n'hésite pas. Si j'écris des livres c'est pour être lu. Dans l'autre sens, je pense que ce pays est vraiment spécialiste d'attitudes schizophréniques comme je te le disais au début. Il y a un faux débat en ce moment : la littérature noire qui serait celle du réel, et la littérature blanche qui serait complètement déconnectée du réel. Moi je ne sais pas où on met Kafka ou Faulkner, ou Céline ou autres là dedans, il faudra qu'on m’explique... Ils étaient publiés dans la Blanche et je pense franchement qu'ils parlaient du réel ! A l'inverse, je retrouve dans le polar français actuel à la fois une prétention bien cossue à se prétendre à être une littérature du réel et, au delà, à même être les seuls. Alors que justement il me semblait dans bien des cas que c'était plutôt une projection idéologique sur la réalité. Ce qui se passe c'est que le polar a été pendant des années considéré comme une sous-littérature de merde, comme la Bande Dessinée, la SF et pleins d'autres choses, et puis, à partir des années 70, il y a eu une première brèche avec des types comme Francis Ryck, Manchette... des mecs qui ont commencé à mettre un coup de poing dans le système. Dans les années 80, soudainement, il y a eu le néo-polar qui s'est un peu engouffré comme un gros train derrière ces trois locomotives "pionnières" et, la littérature française blanche traversant il est vrai une crise même s'il y a de très bonnes choses de faites. Donc, soudainement le polar peut se revendiquer comme une alternative. Or pour moi le gros problème du polar français c'est que grosso modo il y a le sillon central qui a été creusé par Manchette dans les années 70 et qui était en réaction avec les auteurs de la blanche qui partaient vers un formalisme bourgeois comme aurait pu dire Adamov (?)! Ce qui s'est passé c'est qu'aux USA, il n'y a pas cette dichotomie entre la littérature "populaire" et la littérature "savante" car il y a constamment du sampling d'une certaine manière. Burrroughs, Pinchon, Chandler ou Thompson, Gibson... tout se mélange relativement bien. Là actuellement, le polar a une posture qui à mon avis ne lui correspond pas, et ce qui se passe avec le Monde, qui est le témoin de ce qui s’articule dans l'establishement culturel et littéraire, adopte la posture que le polar tente de prendre, au moins pendant cette période d'été où les gens sont à la plage... Comme j'ai tout de suite compris la nature du processus à l'œuvre et que si je leur amenais un bon polar français, avec une enquête sur les méchant nazis d'extrême droite, ou les méchants promoteurs immobiliers maqués avec la CIA, ou les méchants flics qui tabassent des pauvres immigrés en situation irrégulière dans une cité de banlieue, je ne faisais pas mon boulot. Avec cette "saga" en préparation, j'ai fait du roman noir, mais comme le fait Gibson et comme c'était pour fêter les 50 ans de la Série Noire, je me suis dit qu'il fallait autant basculer 50 ans dans l'avenir. Il y avait une stratégie pour les prendre à contre-pied parce qu'autrement ça devient trop confortable à force. Le gros truc c'est que quand tu vois des mecs comme Ellroy, Linzbeth ou Crumley, il y a quand même un travail qui je pense n'a pas été fait par la littérature noire française.

(MP) As-tu lu L'homme Terminal de Michael Crichton, ce livre qui lui a apporté le succès ? Ce "processeur" que l'on insère dans le cerveau d'un homme malade ...

Non mais ça m'inquiète car je suis sur une histoire assez analogue! Je m'appuie sur les travaux de Deleuze pour ça... mais il faudrait mieux que je ne le lise pas alors! Tu sais je trouve que Crichton est plutôt un assez bon écrivain et que même Jurassic Park est un très bon roman, vraiment. Mais ici il sera toujours considéré comme un écrivain de seconde zone, il fait partie de choses qui ne sont pas admissibles ici. Si tu dis au "Cercle de Minuit" que tu as adoré Jurassic Park de Michael Crichton, à mon avis t'es quand même grillé... c'est le genre de truc que j'adorerais dire. T'es carrément hors sujet là ! Les Américains sont en train de doucement révolutionner le roman avec une production assez prolifique où, bien sûr il y a du bon et du mauvais, mais bon ça ne fait pas l'ombre d'un doute que du travail est fait. Ici, on continue justement avec une littérature très intimiste ou pré-réglée pour les prix littéraires de la rentrée, ou bien effectivement un polar ou une SF que je trouve relativement peu acérée par rapport aux anglo-saxons.

(JS) Dans ton livre tu reprends le quasi-mythe du "tueur en série". Dans la production actuelle, on a droit à tout quand on traite de ce sujet...

Oui mais ça c'est normal ! Le truc de Shaeffer par exemple, n'est pas une production littéraire - quoi que - car il ne faut pas perdre de vue que Shaeffer était un tueur en série.

D'une certain manière son livre m'a intéressé car on y atteint des niveaux... Ca a le mérite d'être totalement réaliste alors que dans la littérature policière on frôle le n'importe quoi. Le tueur en série devient une espèce de figure que l'on met à toutes les sauces sans généralement savoir comment ça fonctionne, et les gens te disent n'importe quoi, confondent tout... Tu peux trouver des gonzesses qui châtrent des mecs, écrit par des lesbiennes qui ont manifestement des comptes à régler avec papa Oedipe ou je ne sais quoi... C'est sur-référencé et je pense que je n'écrirai plus de livre sur les tueurs en série après Les Racines du Mal, je n'en vois plus l'intérêt.

(JS) Est-ce que tu penses que Internet, en tant que réseau, est surveillé, que ça deviendrait une prison modèle, un "panopticon" comme dirait Foucault, où quelqu'un peut observer toutes nos activités sans jamais être décelé ?

C'est la théorie de la conspiration ! Je crois que si l'on ne comprend pas Internet comme une évolution historique, on passe à côté de la chose. Oui c'est un panopticon, une prison circulaire, sauf que Internet a aussi l'intérêt que dans ce panopticon, tout le monde surveille tout le monde. Le panopticon ça renvoyait à l'idée que des gens mettaient dans un espace d'autres personnes pour pouvoir les surveiller et que ça ne marchait que dans un sens. Or il me semble qu'Internet institue quelque chose de plus drôle: OK l'état peut me surveiller mais moi aussi je peux surveiller l'état, car l'état en se mettant lui aussi sur le réseau se positionne en situation d'être surveillé.

C'est vrai que c'est un panopticon encore plus général, mais du coup ça devient autre chose.

Est-ce que tu vois ça comme quelque chose de contrôlable alors?

Mais depuis quand l'histoire est elle contrôlable? Il y a une tendance à la française de croire que l'on puisse tout contrôler, comme si on pouvait en pleine création de l'histoire convoquer un conseil d'administration et délibérer. Par définition le réseau transgresse les codes de l'état-nation en vogue depuis le Moyen Age. Tout le monde sait que la N.S.A., l'agence électronique de contre-espionnage américaine, écoute les lignes téléphoniques depuis 30 ou 40 ans mais bon "écouter, surveiller et punir" pour paraphraser Foucault, OK, mais là avec le réseau, c'est tellement proliférant... Ce n’est pas uniquement comme la ligne de téléphone et tout ça est en germe. Je pense que l'on va vers des choses assez incroyables et que les états-nations vont se retrouver face à leurs limites avec cette circulation instantanée, quasi-cancérigène de l'information... attends que la moitié des 6 milliards d'humains soit pluggée (on en est seulement à 2%) et tu verras si la N.S.A. peut avoir ne serait ce qu'un vague contrôle de la circulation d'information. Tu rajoutes PGP, les méthodes de cryptage à venir, l'intelligence artificielle en kit dans ta cuisine et là... permets-moi d'avoir un doute ! J'admets que les états ont en effet une technologie de pointe et des moyens monstrueux pour scanner des pans entiers de fréquence, mais même ça tu as quand même l'impression que c'est la montagne qui accouche d'une souris. Une telle débauche de moyens pour arriver à quoi en fait ? Ils écoutent d'accord, ils stockent des milliards de données sur des bandes magnétiques mais après ? J'ai des fois l'impression de situations à la Brazil, à la Kafka où les pouvoirs créent des bureaucraties tentaculaires pour essayer de contrôler l'histoire, mais au bout du compte, il n'y a rien de probant.

(MP) Il y avait Philip K. Dick aussi qui avait cette hantise de la surveillance...

Mais Dick avait raison comme tout paranoïaque profond peut avoir raison, mais en étant complètement barré. Richard Pinhas m'a raconté une histoire absolument hallucinante: il est allé le voir courant des années 70. Et dans les mémoires de Dick, dans les conversations qu'il avait après, Dick a vraiment pris Richard et sa femme pour des agents du KGB, mais VRAIMENT ! Du coup travailler avec Pinhas je trouve que cela devient vraiment dangereux : je suis sûr que c'est un véritable agent du KGB! (rires). En plus il a repris la musique, après 7 ans d’absence, juste après la chute du mur de Berlin !

(JS) Comment vois-tu les évolutions possibles du réseau ?

C'est impossible à dire car personne ne sait ce qui va advenir de l'humanité dans les 50 prochaines années. Ça va de toute façon plus vite que notre instrumentation conceptuelle peut l'envisager. Ça allait déjà trop vite au Moyen Age pour ceux qui y vivaient avec leur instrumentions plus limitées. Maintenant avec nos technologies qui nous permettent de comprendre, qui sont bien plus évoluées, on a permis l'accélération du processus de changement et donc le processus historique nous échappe toujours. Ce qui me fait rire c'est que les "philosophes professeurs" comme je les appelle - c'est à dire Ferry, Finkelkraut ou autres - dont le travail est de colmater les brèches de l'état-nation républicain, vont pleinement se rendre compte que l'explosion des connaissances est telle qu'elle est multipliée par 10 à chaque génération et qu'il est impossible que l'ancien modèle de transmission du savoir puisse se perpétuer. C'est évident, mais ils pensent encore que l'état-nation républicain aura les facultés adaptatives darwiniennes pour pouvoir suivre le mouvement. Je pense pour ma part que c'est fini à ce niveau là. De la même manière que l'état-nation a été un processus adapté à une certaine époque quand certaines conditions étaient réunies, comme à la fin de l'Antiquité par exemple, maintenant il est évidente que les corporations techno-économiques sont devenues les centres de décision réels. Et tout les discours politiciens qui pensent que l'on peut encore envisager des processus d'intervention... Tout ça me semble complètement cuit. On va traverser une zone historique qui va plus ressembler au féodalisme qu'à ce que l'on a connu depuis trois siècles d'états centralisés nationaux.

(MP) Ton prochain livre sera disponible en librairie quand ? 

Je n'en parle plus maintenant ! En fait je suis en chantier et le livre qui était grosso modo la continuation de Là où tombent les Anges. Je l'ai stoppé, et donc je n'en parle pas car j'ai trop diffusé de choses, et dans le processus de création le secret-défense a du bon.

 

(MP) Et ton premier livre dont tu nous a parlé au début ?

Je pense que c'était un coup d'essai qui n'est pas publiable, qui est raté. Je l'ai conservé sur des disquettes pour éventuellement le récupérer.

(JS) Et tu publies toujours à la Série Noire ? 

Pour le moment oui, si Gallimard se décide à me suivre financièrement, à être un peu plus rigoureux et généreux.

 

(MP) Pour finir, j’aimerais que tu commentes ces trois phrases :

• L'Art c'est aussi un moyen de survivre (à ses blessures) ?

• L'acte de création, on ne sait ni d'où il vient ni où il va ; l'artiste ne connaît que son passage car c'est aussi un acte de recherche et plus on recherche moins on sait où on va.

• On dit aussi que ce qui est le plus intéressant dans la création, ce sont les gens qui ont créé.

Je vais commencer par la dernière d'abord : je ne suis pas certain, ni oui ni non, que ce soient les gens créateurs qui soient les plus intéressants. Tu peux tomber sur quelqu'un d'humainement insupportable qui va laisser une oeuvre pourtant considérable. Je suis tombé il y a peu sur un documentaire sur De La Tour qui fouettait ses domestiques, etc. J'ai un doute, ça peut correspondre, mais je ne vois pas de relations de cause à effets. Ou alors ça peut être une compensation...

Pour la deuxième question.... Si tu veux, l’artiste pour moi appartient un peu au monde des démiurges : pour autant notre boulot c'est de décoder la réalité mais en même temps on ne peut pas se satisfaire du trucage habituel qu'on nous fait prendre comme de la réalité. On navigue alors dans des dimensions limites qui nous permettent de percer des tunnels dans le temps et l'espace, et ainsi on peut prétendre être dingo, fou et dire que "oui, je suis aussi un légionnaire romain me battant à Alésia" ou que sais-je. Il est sûr que l'on ne fait que passer ; il y a quelque chose de spectral dans notre travail. On ne peut pas séparer notre propre besoin du besoin collectif, et je pense que ce besoin est justement inscrit dans la biologie de l'homme.

 

 

(MP) Pour toi écrire était tout du moins au départ un moyen de t'en sortir financièrement. Si ta femme avait par exemple touché de l'argent à ce moment est-ce que tu aurais écrit ? Ça

demande quand même un effort considérable ...

Va savoir. J'avoue que je ne sais pas. C'est difficile d'écrire et si ta vie peut être transformée par un coup de baguette magique... Admettons qu'il y ait tout de même un besoin impérieux et intérieur d'écrire, mais le fait qu'il ait été produit tient à des contingences. Je me méfie des écrivains qui pensent qu'ils sont séparés des contingences de l'extérieur et que leur génie va inévitablement émerger. C'est extrêmement fragile tout ça. Jamais on ne m'avait posé cette question et là tu me fais toucher quelque chose de très fragile. L'argent il faut accepter sa place, c'est un intertexte de tous les moments et on ne peut nier sa présence. Si en effet on avait reçu des millions de francs comme ça, et qu'on avait pu partir à l'autre bout du monde pour se planquer haut dans un palace, qu’est-ce que j'aurais écrit si, après quelques mois j'en avais eu marre? Sûrement autre chose, pas avec cet aiguillon célinien - il disait qu'il écrivait pour payer son loyer.

Louis Ferdinand Céline, ce que j'aime chez lui, c'est que malgré la souffrance réelle de sa vie, il n'en a jamais mis des couches, des touches ( Destouches, son vrai nom) - clin d’œil - pour aller jusque là où il est allé... Je ne pense pas qu'il y ait des gens blessés psychologiquement qui puissent choisir le fascisme, comme il y a eu des bourreaux dans l'âme qui ont choisi le communisme, ou même le libéralisme bon teint.

Tu as des gens effectivement blessés comme Céline, franchement humains, qui par dégoût de ce que l'humanité leur a fait subir, ont choisi cette pathologie. Il y a un très beau livre de Marc Boehn qui s'appelle La Reine de la Nuit qui montre l'évolution d'une femme dans les cercles SS, et qui décrit sa construction interne. C'est un livre terrible mais c'est aussi notre boulot, si notre boulot c'est de dire "Ouais, les méchants fascistes poussent des Arabes dans la Seine", mais on ne dit rien quand on dit ça.

Sinon, la première question... Tu me parlais de l'assassinat en tant qu'art tout à l'heure et depuis que j'ai relu Sun Tzu, je me dis que la stratégie de la guerre peut être envisagée comme un Art. J'ai conscience que ça pose une problématique mais on ne peut pas ne pas le dire. L'Art peut être envisagé comme une stratégie de survie.

(MP) Pour le moment tu t'en sors financièrement?

Oui, l'apport des droits cinéma c'est quasiment comme une rente ! Ça a fabriqué mon salaire, disons. Si la Série Noire payait convenablement ses auteurs, j'aurais pu survivre tranquillement avec mes droits d'auteur, si tu considères que 20 000 à 25 000F sont bons. Faut pas déconner, j'ai des tirages moyens: 100 000 exemplaires de chaque en 4 ans pour La Sirène Rouge et en 2 ans et demi pour Les Racines du Mal. Si on ne compte pas les droits cinéma j'aurais eu beaucoup de mal. Il faut dire qu'à la Série Noire on fait des inédits mais on est payé au format de poche, c'est à dire la moitié de ce qu'un écrivain normal touche, soit 5% au lieu de 10% !

Je me bats pour que ça change et que Gallimard comprenne que l'on n'est plus en 1945 à l'époque de Duhamel, et qu'on est des prolétaires comme les autres.

En ce qui me concerne je ne voudrais pas en partir, mais ici on est dans la loi du marché et pour une fois ça s'applique à eux ; ce que j'appelle le "retournement disjonctif" en l’occurrence! C'est une question de politique éditoriale de la maison Gallimard et ils ont, encore une fois, des relations complexes avec la Série Noire. Sur le plan économique c'est une bonne affaire, et les auteurs ne sont pas très bien payés. Il n’y a que trois personnes qui s'en occupent, dont une stagiaire, et les bouquins se vendent bien. C'est tout bénéfice ! Mais d'un autre côté ils savent que la Série Noire devient comme un laboratoire de la littérature française, et que cela mute constamment alors que pourtant on n'est pas très bien vu dans les étages supérieurs. Les Temps Modernes nous laissent un petit ghetto noir le temps d'un numéro. Bref la situation n'est pas simple...

Cette page est éditée par Huylebroeck Jérémy (graphisme et HTML) et par Schmidt Jérôme (Documentations, Relations et Edition des textes).