"Le monde ressemble à un milliard de lampes électriques coagulées et envoyant comme autant de SOS aux astres impassibles."
Villa Vortex
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Maurice G Dantec

Entretien Jérusalem Post

par Maurice G. Dantec le 03/06/2005 Jérusalem Post


 Interview in extenso réalisée par Serge Lukasiewicz pour le Jérusalem Post - © Jerusalem Post édition française

 

 

A l'occasion de la sortie pour la prochaine rentrée littéraire de son nouveau roman Cosmos Incorporated, Maurice G. Dantec, écrivain français exilé au Canada, a accordé une interview exclusive au Jerusalem Post édition française.

Pour ceux qui ne le connaissent pas encore, Maurice G. Dantec est un auteur prolifique et talentueux de thrillers, de romans de science-fiction (La Sirène rouge, les Racines du mal, Babylon Babies et Villa Vortex) et concepteur d'un nouveau type de journal personnel ayant pour vocation d'être un laboratoire d'idées (Le Théâtre des opérations, Laboratoire de catastrophe générale). Signalons enfin qu'un troisième tome de son journal est prévu pour mars 2006 (American black box) et que La Sirène rouge a été adaptée en film (2002) et que Babylon Babies sera adapté cette année par Mathieu Kassovitz au cinéma. Il se singularise aussi dans le monde littéraire français par ses positions pro-israéliennes et proaméricaines à contre-courant total d'une certaine tendance générale.

- Maurice Dantec, je pense qu'il s'agit de votre première interview dans un journal israélien. Je vous demanderais donc, d'entrée de jeu, si vous êtes déjà venu en Israël ?

- Non, je n'ai malheureusement jamais eu l'opportunité de le faire, mais je compte venir visiter votre pays très prochainement. Je tiens à vous dire en préambule que je suis extrêmement fier d'être interviewé par votre journal, et de pouvoir ainsi m'adresser au public israélien.

- Est-ce qu'il y a des auteurs israéliens que vous appréciez ? Des musiciens ?

- Je me dois de reconnaître une grande ignorance en ce domaine, je veux dire la culture israélienne en tant que telle, de plus lorsque récemment je suis tombé sur les écrits d'Amos Oz, par exemple, j'ai été profondément désespéré, votre pays lui-même pouvait s'enfoncer dans le gauchisme culturel et humanitariste, ce "suicide soft" de la pensée ! Je connais bien sûr des auteurs juifs, sans parler de musiciens, mais résidents ou natifs d'Israël, je ne saurais dire exactement. Les romanciers Saül Bellow, Philip Roth, ou bien alors les théoriciens Léon Poliakov, Léo Strauss, ou ici, au Canada, un auteur comme Mordekhaï Richler, mais aussi un grand penseur comme Georges Steiner, les éminents travaux de la chercheuse israélienne Bat Yeor ont eu - plus ou moins récemment - un assez fort impact sur moi, mais au risque de paraître simpliste, j'oserais dire qu'en ce qui me concerne, le grand moment de la littérature juive reste, pour l'Éternité probablement, ce que nous, chrétiens, dénommons l'Ancien Testament.
A cela viennent s'ajouter les divers textes "pseudépigraphiques", comme la "littérature des palais", le Zohar, le Sefer Yetsirah, le livre d'Enoch, sans parler des écrits sur la Kabbale de Gershom Scholem, Grad, Gorny, Bermann, de tant d'autres.

Je crois - au risque de choquer - qu'il ne peut y avoir de littérature juive autre que sacrée. Ou plutôt : toute littérature juive est sacrée. Sacrée c'est-à-dire ouvrant sur le "tabou" ultime, ouvrant sur le "Tabernacle", c'est-à-dire sur le RÉEL, qui est un secret. LE secret absolu. On pourrait ainsi songer à Kafka dont le judaïsme "apophatique" préfigurait en quelque sorte les événements à venir.

- Vous avez déclaré vous considérer comme un "guerrier chrétien sioniste". Pouvez-vous nous expliquer vos positions vis-à-vis d'Israël et du sionisme ?

- D'abord je n'ai jamais fait de telle déclaration. Nous voilà précisément face au révisionnisme-en-direct des médias français, québécois en l'occurrence : J'ai dit textuellement à Alexandre Adler, lors d'une de ses conférences à Montréal, et dans cet ordre que j'étais un écrivain combattant, chrétien, et sioniste.
Le mot "guerrier", inventé de toutes pièces par un "altermondialiste" local, a excité le temps d'un numéro de leur hebdomadaire les potinières de la presse gauchiste culturelle, pour lesquelles tout kamikaze qui se fait sauter dans une discothèque de Tel-Aviv est une icône pop, mais qui nous gavent pourtant de pacifisme en ration K à chacune des lignes qu'ils nous forcent à ingurgiter. Il n'y avait de ma part aucune bravade. Il y a bien eu par contre manipulation et déformation tout à fait consciente de mes propos.

Ensuite, je serais presque tenté de dire qu'il n'y a rien à expliquer. Un chrétien qui n'est pas prêt à mourir pour Jérusalem devrait songer à rejoindre au plus vite la secte des Raéliens ou je ne sais quel machin bouddhiste new-age.

Le royaume d'Israël renaît sous la forme de l'État nation moderne au moment où l'État nation moderne a pourtant prouvé non seulement ses "limites" mais ses capacités d'(auto)destruction en Europe. Les idéologies totalitaires en sont sorties comme autant de petits monstres, rougeauds, ou brunâtres.
Pourtant cette recréation "a contrario" du Royaume d'Israël, telle une résonance eschatologique d'Auschwitz, est la seule promesse d'espérance dans ce monde désormais condamné à l'inhumanité. Car - comme les Etats-Unis d'Amérique - et pour d'autres raisons, certes, cet "Etat nation" n'en est pas tout à fait un et, comme les Etats-Unis d'Amérique, c'est une démocratie, certes, mais cela ne semble pas QUE cela.

Elle est le contre-pôle métapolitique de "l'Evénement", 6 millions de "disparus", 6 millions d'Israéliens, je ne crois pas au hasard.

La Terre d'Israël a été donné pour l'ÉTERNITÉ au Peuple d'Abraham. C'est ainsi. C'est écrit. Et cette Écriture-là, nous savons de quel FEU elle est faite.

- Dans Villa Vortex, vous affichez une hostilité métaphysique à la notion de mur en général, du mur de Berlin en particulier. Est-ce que vous admettez dans la pratique la nécessité temporaire d'un mur pour des raisons de sécurité ?

- Nous entrons là de plain-pied dans une des limites "métaphysiques" que la rédaction de Villa Vortex m'a obligé de franchir. Tour, murs, fosses, trous formaient les composantes "phénoménologiques" de la structure même de la narration. Je me suis largement inspiré des théories chrétiennes-kabbalistes de Raymond Abellio (auteur controversé parce qu'ayant adopté une attitude "pacifiste" durant la Collaboration, avant de se convertir à un catholicisme hétérodoxe, très orienté sur la mystique juive).
Il faut bien comprendre qu'il n'y avait pas là d'hostilité a priori envers l'une ou l'autre des figures. Pour moi elles se transmutaient les unes les autres dans la structure même du monde, de la "polis" alors décrite en voie de décomposition. D'ailleurs j'étais rendu à la moitié de la rédaction du roman lorsque les attentats contre les tours du WTC eurent lieu.

Ensuite, il faut se pencher sans hésiter sur l'abîme, celui ouvert par le siècle qui vient de se clore.
Un MUR - comme celui de Berlin - n'est pas une "frontière", c'est à dire une "interface" : une frontière SÉPARE deux entités politiques mais en les réunissant par son point de passage, c'est-à-dire par un ou plusieurs "trous dans la ligne" qui permettent l'ouverture/fermeture de la structure.

Un mur DIVISE une entité politique préalable à son existence et devient la "boîte noire", codée, qui paradoxalement enclôt les deux entités ainsi générées par un grillage symbolique : des lignes qui se forment autour de trous dont le but est d'interdire tout passage.

Aussi le "mur" qu'Israël déploie en ce moment ne présente que peu d'analogies réelles avec le mur berlinois, sauf pour les chroniqueurs à deux sous du journal Libération. Je sais fort bien qu'à la fin de Villa Vortex, une sorte de Jérusalem Céleste est investie par la parole des personnages et qu'ils y annoncent une ère terrible si jamais la Ville Sainte Terrestre se voyait DIVISÉE.

Comprenez bien la nuance, si je puis dire : qu'Israël établisse de facto une frontière interétatique avec l'entité gouvernementale "palestinienne", je serais tenté de dire : quoi de plus logique ?

Mais attention : quiconque se risquera à faire en sorte que Jérusalem en tant que telle se voit dans l'obligation d'être DIVISÉE par un mur, en portera la responsabilité pour les siècles des siècles. Il vous sera du coup assez aisé de déterminer quelle est ma position politique concernant le statut futur de la capitale de l'État hébreu.

- Vous avez décrit minutieusement les serial killers (tueurs en série) dans les Racines du mal et Villa Vortex comme figures emblématique de notre époque. Comment voyez-vous, dans cette optique, les kamikazes terroristes qui ont ensanglanté Israël ces dernières années ?

- J'ai rapidement conçu les "tueurs en série" comme le contre-pôle libéral, socialisé et individualiste (privatif) des idéologies de masse totalitaires. Le tueur en série dirige un micro-État concentrationnaire qui n'est autre que lui-même. Les modus operandi sont très proches : disparition des victimes "dans la nuit et le brouillard", coupure totale avec le monde "réel" tout autant que "légal", déshumanisation méthodique, haute technicité opérationnelle ("fabrication industrielle de cadavres", disait Heidegger à propos des camps nazis), actes de barbarie répétés, mise à mort systématique, effacement de toutes traces jusqu'à, finalement, l'anéantissement physique du cadavre.

Les tueurs en série, comme leurs "Grands Frères" tchékhistes, sont les enfants du nihilisme occidental, celui qui a été si bien synthétisé par Dostoïevski sous la formule désormais fameuse : "Dieu est mort. Tout est permis".

National-socialisme, bolchevisme, anarchisme, pathologie meurtrière individuelle/libérale, tous ces nihilismes sont tributaires de ce paradigme fondamental.

Le kamikaze islamiste se situerait plutôt "à l'opposé" de ce champ sémantique du nihilisme. Ni agnostique ni païen, il est bien plutôt la consécration terminale des hérésies gnostiques. Et c'est pourquoi son paradigme à lui est : La Mort est mon Dieu. Tout est proscrit.

- Est-il possible d'exprimer des opinions pro-israéliennes ou proaméricaines en France sans être systématiquement marginalisé voire censuré ?

- Je suis en quelque sorte une réponse vivante à votre question.

Je me permets à ce titre de vous rappeler ce qui est en train d'advenir à l'écrivaine italienne Oriana Fallaci, poursuivie par les lois scélérates de son pays, condamnée à mort via fatwa interposée par un barbu résidant en Italie même !, et qui, atteinte de cancer, est pratiquement en train de demander son asile politique aux USA !

Je vous livre ici, in extenso, un court extrait de l'article que le Wall Street Journal a consacré à ce sujet :

Ms. Fallaci speaks in a passionate growl : "Europe is no longer Europe, it is 'Eurabia,' a colony of Islam, where the Islamic invasion does not proceed only in a physical sense, but also in a mental and cultural sense. Servility to the invaders has poisoned democracy, with obvious consequences for the freedom of thought, and for the concept itself of liberty." Such words -- "invaders," "invasion," "colony," "Eurabia" -- are deeply, immensely, Politically Incorrect ; and one is tempted to believe that it is her tone, her vocabulary, and not necessarily her substance or basic message, that has attracted the ire of the judge in Bergamo (and has made her so radioactive in the eyes of Europe's cultural elites).

Mme Fallaci, dans un grognement passionné, déclare : "L'Europe n'est plus l'Europe, c'est l''Eurabie', une colonie de l'Islam, où l'invasion islamique ne se réalise pas que de manière physique.

Mme Fallaci, dans un grognement passionné, déclare : "L'Europe n'est plus l'Europe, c'est l''Eurabie', une colonie de l'Islam, où l'invasion islamique ne se réalise pas que de manière physique, mais aussi au sens mental et culturel. La soumission aux envahisseurs a empoisonné la démocratie, avec des conséquences évidentes pour la liberté de pensée, et pour le concept même de liberté". De tels mots, "envahisseurs", "invasion", "colonie", "Eurabie", sont profondément et immensément politiquement incorrects ; et d'aucuns seraient tentés de croire que c'est son ton, ses mots, et pas forcément son essence ou son message fondamental, qui lui ont attiré les foudres des juges de Bergame et qui l'ont rendue radioactive aux yeux de l'élite culturelle européenne (traduction de la rédaction).
Quelqu'un voit un commentaire à rajouter ?

- Vous avez manifesté depuis fort longtemps, à travers vos livres en particulier, un intérêt constant pour la mystique juive, la Shoah et le judaïsme en général. Vous pouvez nous en parler au moins dans ses grandes lignes ?

- Je ne parviens même pas encore à rendre compte de l'expérience qui, depuis plus de 25 ans, me traverse, et m'a finalement conduit au baptême catholique.

Que dire, par exemple, de la Shoah ? Peut-on vraiment en "dire" quelque chose ?

Ce que je sais, c'est que j'ai toujours eu l'impression, très puissamment ancrée en moi, d'être l'enfant d'un monde qui avait fait semblant de disparaître, le monde du camp, l'antimonde d'Auschwitz. Dans ma famille communiste, l'antinazisme était fortement ancré, j'ai visité pour la première fois un camp de concentration à Terezin, Tchécoslovaquie, à l'âge de 12 ans. Dans le même temps, je comprenais que les camps nazis devenus musées dans les pays communistes, tournaient à plein régime dans les glaces sibériennes, pour d'éventuels musées futurs.

Je ne parvins jamais à adhérer au rationalisme républicain "ultra" de mon père. Ma mère, d'origine bretonne, a conservé un très antique sédiment de christianisme - je crois, quelque chose de la civilisation celte et du catholicisme primitif, dans la musique, la littérature, les "fairy tales", avec lequel j'ai immédiatement ressenti de très puissantes affinités, tout jeune.

J'ai instinctivement haï la Révolution française (alors que non seulement ma famille, mais la société tout entière était devenue de "gauche", en tout cas ce point là faisait consensus) et, très paradoxalement, alors qu'à la fin de mon adolescence je découvrais la littérature expérimentale de science fiction de Burroughs, Ballard, Dick, Delany et de quelques autres, je rencontrais, par le biais de croisements improbables (Dune de Frank Herbert, Nietzsche, l'Histoire de l'Humanité publiée par l'Unesco, quelques livres d'anthropologie, un premier ouvrage, de Scholem, sur le messianisme juif) la très haute antiquité du Croissant fertile, et parmi toutes ces informations, l'histoire du peuple hébreu m'a conduit, pour la première fois, à lire l'Ancien Testament (et le Nouveau) et à comprendre, stupéfait, que j'étais, sans même le vouloir, un monothéiste qui croyait à la Présence ineffable de la Parole.

Ensuite, j'oserais dire que je n'avais plus qu'à "suivre la pente", si vous me passez l'expression. On peut dire que c'est l'histoire d'une vie.