
Entretien Interneto
par Maurice G. Dantec le 20/09/2000 Interneto
" La Sirène Rouge ", " Les Racines du Mal " ou le " Théâtre des Opérations ", ont élevé Maurice G. Dantec au rang d'auteur culte. Représentatif avec quelques autres du renouveau de la littérature française, il est aussi l'inventeur du concept de " cybertrouduc ", c'est dire si Internet le passionne...
Interneto : Quel est selon vous, en tant qu'auteur et en tant
qu'individu, l'intérêt d'Internet ?
Maurice G. Dantec : En tant
qu'auteur, il est le cyberespace encore pithécanthropique du début du XXIe
siècle, soit guère plus qu'un méga outil de communication. Il est la réplique
chaotique du chaos social. Et en tant qu'individu, il est tout cela, et il
remplace avantageusement la Poste en "diligence" de mes ancêtres.
Interneto : Envisagez-vous Internet comme un outil
capable de modifier les techniques d'écriture et d'édition, qui pourrait
déboucher sur une nouvelle forme de littérature interactive ?
Maurice G. Dantec : Quand vous dîtes "littérature interactive", vous voulez
dire comme un "aliment incomestible", ou un "politicien intelligent" ? Par
définition la littérature est "interactive" et, grâce à Dieu, elle est même
beaucoup plus que cela : elle a d'abord changé le cerveau de l'écrivain, avant
de changer celui de ses lecteurs. Cela dépasse largement les joujoux à 100 000
dollars capables de faire tourner un million de polygones par secondes.
L'interactivité concombresque des démocraties finissantes consisterait, si je ne
m'abuse, à faire co-écrire Flaubert et un notaire de province pour pondre un
Madame Bovary hyperbranché et supercool ?
Interneto : Présenté par certains comme l'ultime
espace de liberté, Internet serait par ailleurs un outil de contrôle des
échanges d'informations (cf. Echelon). Quelle est votre opinion sur la question
?
Maurice G. Dantec : Les rigolos et les cybertrouducs qui ornent de
flagorneries pompières leurs discours sur une liberté dont ils ne connaissent
rien me laissent froid, comme un M16 avant le tir. Ultime - disent ils ? Un
machin mis au point dans les années 1960 ?
Bon, rassurons donc toutes ces
mauvaises machines à "penser" universitaires : c'est en tant qu'espace de
liberté qu'une souveraineté exerce son contrôle. C'est en tant que nouvel
instrument de contrôle qu'une liberté émerge. Il suffit de lire Foucault, au
demeurant.
Interneto : Internet offre à chacun la possibilité de devenir
journaliste, historien, et de toucher un public très large. Pensez-vous qu'à
terme, cela pourrait amener une nouvelle segmentation des références, des
valeurs ou des croyances ?
Maurice G. Dantec : Oui très
probablement, et au détriment de tout ce qui subsiste encore de nos
civilisations, le plus haut et le plus noble surtout.
Interneto : Dans quelle mesure pensez-vous qu'un contrôle ou qu'une
législation soient nécessaires sur le Net ?
Maurice G. Dantec : Le
Net est le contrôle, il est là où s'établiront les nouvelles législations.
Interneto : Avec le recul, quel regard portez-vous sur votre dernier
livre, ''Le Théatre des Opérations", et sur les critiques qu'il a suscitées
?
Maurice G. Dantec : Il a suscité fort peu de "critiques", quelques
déjections néotrotskystes ou humanitaristes pop, qui m'ont traité de tous les
noms sauf de ceux qu'ils auraient pu, par inadvertance, rencontrer dans le
livre, s'ils l'avaient ouvert.
Interneto : Vous vivez au Québec depuis 1998, est-ce que la France
(ou les Français) vous manquent ?
Maurice G. Dantec : La France m'a
toujours manqué, depuis ma naissance. Les Français, voyez-vous, l'avaient à
plusieurs reprises "suicidée" durant le siècle.
Propos recueillis par David Bourdier