
Entretien Hebdo "Voir"
par Maurice G. Dantec le 05/10/2006 Voir
INTERVIEW HEBDOMADAIRE VOIR
Maurice G. Dantec: "Comme disait Kafka: "Dans la guerre entre toi et
le monde, seconde le monde". On n'est pas là pour défendre notre "moi", on est
là pour le casser en mille morceaux!"
photo: Stéphane
Najman, www.photoman.ca

L'écrivain Maurice G. Dantec, polémiste implacable,
"prince" du "polar technoïde", du "cyber-polar" et de la "métaphysique-fiction",
sera l'un des invités de marque du Salon du Livre de Montréal.
Maurice G.
Dantec présentera au Salon du livre son dernier cru littéraire: Grande Jonction.
Un roman futuriste déferlant et hallucinant, qui nous plonge dans un univers
apocalyptique, où une "post-humanité" exsangue essaie désespérément de survivre,
en l'an 2070, dans un Territoire chrétien situé aux confins du Québec et de
l'État de New York, "Heavy Metal Valley", convoité par un Antéchrist
électronique. Une citadelle assiégée, où il n'y a plus ni lois ni repères.
L'enfer à son zénith!
Vos livres et vos prises de position politiques ne
cessent de susciter des controverses houleuses. On a l'impression que vous aimez
provoquer l'ire de vos contempteurs?
"Nous assistons impavides à
une véritable offensive contre le langage. Nous sommes quasiment dans une
société post-orwelienne, qui n'a pas besoin de contrôler le langage, elle a
juste besoin de le niveler pour qu'il soit complètement inoffensif. Je fais
scandale parce que j'emploie à peine quelques gros mots! Ma syntaxe et la
manière dont j'emploie les mots font choc, car dans les universités, les écoles
de journalisme, et à l'école élémentaire aussi, on apprend à être le plus
consensuel et le plus soft possible. Il ne faut surtout pas choquer la personne
en face de vous. Et surtout, il ne faut pas choquer le "bon" musulman. Fustigez
qui vous voudrez, mais surtout pas l'islam! On nous demande de nous écraser,
d'être gentils, gentils!"
Vous critiquez l'islam avec véhémence.
Seriez-vous islamophobe?
"Je suis chrétien.
Je fais la
distinction entre les idées et les personnes. Il y a des musulmans modérés et
des musulmans radicaux, voire fanatiques, mais il n'y a qu'un seul islam. Ceux
qui, comme le psychanalyste Malek Chebel, affirment qu'il y a d'un côté les
islamistes et d'un autre côté l'islam, sont au mieux des imposteurs. Il suffit
de lire le Coran. Moi, je m'appuie toujours sur les textes. Si on veut
comprendre le marxisme, on lit Marx. Si on veut comprendre le nazisme, on lit
Hitler. Si on veut comprendre le fascisme, on lit Mussolini. On est bien
d'accord là-dessus? Donc, si on veut comprendre l'islam, on ouvre le Coran. Et,
quand on lit le Coran, on comprend qu'il n'y a effectivement aucune différence
entre islam et islamisme. L'islamisme, ce n'est que la traduction activiste,
"proactive", comme on dit au Québec, de l'islam. Les islamistes disent
simplement: "On va appliquer l'islam". C'est tout!"
Vous
considérez-vous comme un écrivain engagé politiquement?
"Si
j'étais un écrivain engagé, j'aurais un M16, avec, si possible, des lunettes
Schmidt & Bender. Je serais en train d'assaisonner des mecs en Irak ou en
Afghanistan. C'est ça être engagé! Un écrivain qui se dit engagé, ça m'a
toujours fait rigoler. Que ce soit clair! Un type qui s'engage s'engage dans la
Marine, dans l'Air Force, à l'armée... et il fait sa job. Un écrivain engagé,
c'est un rigolo, un cuistre. Moi, je ne suis pas engagé, je défends
politiquement un certain nombre d'idées. Ça n'a rien à voir avec l'engagement.
Cependant, si j'écris un roman comme Villa Vortex, dont le récit se déroule dans
les banlieues parisiennes, et que je fais l'impasse sur les problèmes de la
violence des cités et de l'islamisation de la société française, c'est que je
suis un menteur qui ne fait pas sérieusement son boulot d'écrivain. Si vous
décidez d'écrire un roman d'amour et que vous ne parlez pas d'amour, eh bien,
rentrez chez vous! Par contre, j'aime bien que le monde vienne me secouer. Comme
disait Kafka: "Dans la guerre entre toi et le monde, seconde le monde". On n'est
pas là pour défendre notre "moi", on est là pour le casser en mille
morceaux!"
Dans American Black Box, troisième et dernier
volet du Théâtre des Opérations, qui paraîtra en janvier 2007, vous nous
livrerez de nouveau vos réflexions sur les questions géopolitiques
internationales les plus brûlantes. Comment définiriez-vous le conflit qui
oppose aujourd'hui l'Occident à la mouvance islamiste?
"Il n'y a
plus aujourd'hui de ligne frontale, nous sommes dans ce que j'appelle "une
guerre métalocale", dans laquelle l'ennemi est partout. L'Occident est partout
et ses redoutables adversaires, les islamistes, sont aussi partout. L'Occident a
réussi sa mondialisation, mais, bizarrement, dans ce processus de globalisation
économique et culturelle, il y a aussi la résurgence de l'islam, qui est comme
une espèce de fantôme, de spectre, parce que l'islam a aussi une volonté
universaliste de domination. Les combattants islamiques sont à l'intérieur de
nos civilisations et l'Occident est aussi à l'intérieur de la leur par le biais
de l'argent, du high-tech, de la corruption... L'Occident a aussi ses propres
armes! Il y a donc un entrelacement qui est d'autant plus dangereux puisqu'on
n'est plus dans la configuration classique d'une guerre frontale, où il y a deux
ennemis l'un en face de l'autre."
Pour repousser les hordes de
barbares qui essaient d'envahir Heavy Metal Valley, les défenseurs de ce
Territoire puisent leurs forces et leur imagination dans une imposante
bibliothèque, riche de 13 201 ouvrages de théologie, sauvée lors de la chute du
Vatican. Est-ce une allégorie du déclin de la littérature en ce début du XXIe
siècle, de plus en plus menacée par le monde de
l'audiovisuel?
"Ce n'est pas l'audiovisuel qui est en train de
détruire la littérature, ce sont les écrivains qui sont aujourd'hui les
principaux responsables de la destruction de la littérature. Personnellement,
j'en mettrais neuf sur dix au mur! Je vous le dis cash, ok! Je leur reproche de
prostituer la littérature, soit sous le règne du "Moi", donc du "Je" narcisse,
du "Je, Je" et non pas du "Je, autre", alors que toute littérature est un jeu
entre "Je" et l' "autre", pour faire en sorte surtout que l' "autre" vous parle
et pas l'inverse. Désormais, toute la littérature française contemporaine est un
véritable désastre. Il n'y a plus aucun sens du roman, ni de l'épopée.
Aujourd'hui, Balzac ne serait plus publié. On lui dirait: "Mais, mon vieux, vous
faites du western!" Ce phénomène pernicieux n'est pas mondial, malheureusement,
il est très concentré sur la France. C'est pour ça que j'essaye de devenir un
écrivain nord-américain de langue française et non un écrivain français exilé au
Canada. C'est essentiellement pour cette raison que j'ai écrit Grande Jonction
comme un western, avec des grands espaces, en intégrant des typologies du
western..."
Grande Jonction est aussi une puissante réflexion sur
l'avenir de l'être humain. L'homme se transforme en
automate.
"Ici, la machine meurt. L'homme veut devenir un
automate. La vision de la machine qui se contenterait d'opprimer l'homme est
battue en brèche dans ce roman, y compris par les personnages, qui affirment
l'inverse. Le problème, c'est quand l'homme se sépare de ce qu'il y a de
machinique aussi en lui. On ne fabriquerait pas des machines si on n'avait pas
quelque part de la machine en nous. Qu'est-ce qui se passe quand ce qu'il y a de
machinique en nous se met à mourir? Voilà la vraie question. Il n'y a pas un
mégaordinateur dans Grande Jonction. C'est l'humanité, le mégaordinateur. Par
définition, la "métastructure", c'est l'ensemble du réseau humain qui forme la
"métamachine". Donc, c'est l'homme qui veut ressembler de plus en plus à une
machine parce qu'il se sent de plus en plus faible par rapport à ses propres
productions. Il a bien raison!"
La tradition chrétienne, à
laquelle vous êtes foncièrement attaché depuis votre conversion à la foi
catholique, n'est-elle pas l'antithèse du monde funeste et incandescent que vous
dépeignez dans Grande Jonction?
"Non. Moi, je suis un catholique
futuriste. Quand on est chrétien, on ne peut pas être pessimiste. Il y a une
grande espérance dans mon roman, aussi ténue que l'espérance qui habite un
chrétien. On n'est pas du côté de l'espoir dans des lendemains radieux; il n'y a
pas d'espoir spécifique que l'homme en lui-même s'améliore. Oui, il y a des
individus qui peuvent devenir un peu plus humains et généreux, mais les sociétés
ont toujours été merdiques. Ma seule source d'inspiration morale, intellectuelle
et littéraire, c'est la foi. C'est quelque chose qu'on a beaucoup de mal à
comprendre, car croire en Dieu aujourd'hui, ça paraît complètement
délirant!"
Grande Jonction
de Maurice G.
Dantec
Éditions Albin Michel, 2006, 775 p.
C.V.
Né en
1959 à Grenoble dans une famille communiste, Maurice G. Dantec est devenu
célèbre en 1993 avec son premier roman, La Sirène rouge. Il est l'auteur de
plusieurs romans apocalyptiques et de métaphysique-fiction qui ont connu un
grand succès, dont Les Racines du mal, Babylon Babies, Cosmos Incorporated, et
d'un "Journal métaphysique et polémique", en trois parties, Le Théâtre des
Opérations. Il vit à Montréal depuis 1997.