"Le monde est rempli d'innocents ; c'est à se demander qui commet tous ces crimes."
Manuel de survie en territoire zéro
maurice-g-dantec.png, 3,4kB
Maurice G Dantec

Entretien Cosmos Inc. pour L'Albatros

le 19/09/2005

L’Albatros
Entretien avec Maurice G. Dantec réalisé le 19 septembre 2005 à Paris
par Pierre-Benoist Varoclier

Comment un autodidacte comme vous arrive t’il à acquérir une telle culture philosophique ?

La lecture. Le meilleur professeur c’est le philosophe lui-même, plus éventuellement quelques exégètes. J’ai trouvé la connaissance dans le texte lui-même.

Vous avez changé d’éditeurs (Gallimard, Flammarion puis Albin Michel) à de nombreuses reprises. Est-ce que vous pensez que les éditeurs ont peur de vous ?

Ca pourrait être ça, mais ce n’est pas ça. Les éditeurs sont eux-mêmes sous la menace constante des procès. Nous sommes dans un pays où la liberté d’expression est contrôlée. A la différence du pays où vous avez fait vos études (les USA, ndlr), il n’y a pas de premier amendement à la constitution qui garantit une totale et libre expression de la pensée. La loi Gayssot, par exemple, punit de manière très ciblée la « mauvaise pensée ». Donc "American Black Box" (troisième tome de son journal "Le Théâtre des Opérations" à paraître chez Albin Michel) a été refusé en bloc et sans discussion possible par Gallimard, puis par Flammarion, en raison de tensions liées à un certain nombre de sujets que j’aborde et qui seraient susceptibles, selon les avocats internes à la maison, de leur valoir pratiquement un procès tous les dix pages.

On vous a notamment reproché vos contacts avec le « Bloc Identitaire », groupuscule d’extrême-droite. Vous avez pourtant expliqué que vous ne partagiez absolument pas leurs opinions et qu’il s’agissait juste d’une correspondance.

Absolument. Si vous voulez, cette affaire est arrivée alors que je venais de remettre le manuscrit du "Théâtre des Opérations" qui couvrait l’année 2003 (le tome 2 qui s’intitule "Laboratoire de catastrophe générale"). Cela a rajouté de la tension à la peur déjà existante de procès dans la maison Gallimard et ils ont refusé de me publier. Frédéric Beigbeder chez Flammarion a fait des démarches pour récupérer le manuscrit mais le même problème s’est posé chez eux. Donc au final, mon agent, David Kersan, a négocié un transfert général et immédiat chez Albin Michel. En tous cas, j’interdis à quiconque le droit de m’imposer ce que je pense. Je peux discuter avec mon éditeur sur telle formulation ou une autre, ce n’est pas un problème, mais les diktats, ça, jamais !

Votre livre fait peur. Est-ce qu’on est déjà dans ce monde que vous décrivez ?

On est au stade pré-natal, embryonnaire.

Vous écrivez « le progrès parait avoir atteint ses propres limites ». Qu’est-ce que vous entendez par là ?

Cela veut dire que la technique, quand elle devient monde, comme l’explique Günther Anders (le premier mari de Hannah Arendt) sous le terme de « méga-machine », se heurte à ses propres limites puisqu’elle est basée sur le rationalisme et que le rationalisme, par définition, est la limite de la rationalité (rationalisme = doctrine philosophique selon laquelle la raison est ‘a priori’). Donc, dans mon livre, j’essaie de statuer sur une fin de la technique qui est bizarrement une sorte de progrès à rebours, c'est-à-dire, qu’un certain nombre de facteurs coalescents à la technique continuent d’évoluer mais dans le mauvais sens. C’est la dévolution, l’entropie, qui finit par faire en sorte que la technique se dévore elle-même. Selon moi, la fin du monde ressemblera moins à une explosion qu’à une implosion. C’est pour ça que dans le livre, nous ne sommes pas dans un monde menacé par la surpopulation, mais plutôt par la dénatalité, pas par une immense guerre mondiale mais par une multitude de micro conflits, et pas par une catastrophe écologique mais là aussi par la prolifération métastatique d’un phénomène paradoxal dans lequel la nature a été corrompue par la technique, mais où la technique laisse la place à cette nature corrompue par elle-même.

C’est un scénario possible, mais ne pensez-vous pas qu’un choc écologique proche est plus vraisemblable et qu’il faudra à terme s’adapter à un environnement de plus en plus hostile ?

C’est un élément qui fait partie du décor dans le livre : il n’y aura plus de pétrole en 2057, pour le centenaire de Spoutnik. 100 ans après Spoutnik, là aussi, la situation a évolué à rebours : il n’y a plus de conquête spatiale officielle, seuls des pionniers solitaires et privés, limite mafieux, arrivent encore à rejoindre les colonies spatiales en orbite autour de la Terre, de la Lune ou implantées sur Mars. Non seulement la transcendance est évacuée au profit d’un « monde pour tous avec un dieu pour chacun » (devise de l’UniMonde dans le roman), mais le ciel en terme physique est également inaccessible parce que la science est arrivée au stade où elle n’est plus qu’un élément de la technique monde, elle ne sert plus à la recherche mais uniquement à l’amélioration des paramètres de contrôle et du confort personnel des individus.

Que pensez-vous de cette phrase de Michel Houellebecq : « La science dit la vérité. Pas la littérature » ?

Moi je pense que la science cherche la vérité et que c'est la littérature qui la dit.

Vous parliez de méga-machine, ça me fait penser au méta-homme, comme un serial  killer qui tue pour se dépasser lui-même (référence à ses "Racines du mal", plongée hallucinée dans l’esprit d’un serial killer). Pensez-vous que Jack l’Eventreur a donné naissance au XXème siècle comme il l’avait lui-même prophétisé dans un courrier à Scotland Yard ?

Oui. Il y a quelque chose dans la figure de Jack l’Eventreur qui effectivement était tout à fait énonciateur du siècle que l’on vient de quitter. Le meurtre est gratuit : il n’y a même plus la notion d’échange sacrificiel et cela devient un acte purement autocentré.

Vous croyez à la fin de l’Histoire selon Hegel et Fukuyama ?

Pas tout à fait. La fin de l’Histoire c’est ce que nous avons vécus jusqu’au 11 septembre 2001. De là, l’Histoire a fait un come-back plutôt spectaculaire, mais sur une autre « orbite », précisément parce qu’il y a déjà eu une fin de l’Histoire. L’Histoire ne se répète pas, elle hoquette.

Pourquoi avoir accepté l’invitation à l’émission de Thierry Ardisson « Tout le monde en parle », traquenard manifeste pour vous mener en terrain hostile ?

Justement pour démontrer qu’il était un tricheur. Je savais très bien qu’il s’agissait d’un traquenard. Je suis rentré consciemment dans le piège avec l’espoir non dissimulé de le faire se révéler en tant que maître de la servitude volontaire et je pense que c’est apparu assez clairement. Il me semble qu’à l’écran, on a senti le piège, on a vu le piège et que je l’ai démonté. Sans compter que par la suite j’ai fait part de mes analyses à la presse et que je continue. Il fallait se confronter à la gorgone immonde, à ce type qui se prétend catholique alors qu’il a confessé des trucs sordides dans un bouquin. Je pense qu’il aura des problèmes dans la vie d’après (sourires).

La religion a une place de choix dans vos réflexions ?

Je suis catholique. Je suis chrétien. Je crois au décalogue. Et puis on ne peut pas être chrétien sans être juif aussi, surtout aujourd’hui.

Vous vous sentez davantage nord-américain ou européen ?

Je suis nord-américain de langue française. J’ai encore ma nationalité française, mais il n’y a plus grand-chose qui me rattache à ce pays. Notre bonne réputation à l’étranger me semble aussi usurpée que notre mauvaise. Tout cela n’est que de la mythologie que la république entretient, mais il suffit de voir la vie quotidienne dans une ville comme Paris pour se rendre compte que c’est un pays qui ne va pas bien du tout et qui même s’engouffre vers la catastrophe.

Quel écrivain contemporain français lisez-vous ?

Je n’ai jamais caché mon attrait pour les romans de Houellebecq par exemple, avec des hauts et des bas : j’ai préféré "Extension du domaine de la lutte" à "Plateforme". Mais la littérature française contemporaine a un peu tendance pour moi à ressembler à des livres de cuisine. Quand je les lis, je vois des recettes : la recette du nouveau roman, la recette du roman intimiste et psychologique, la recette du pseudo-thriller. Je vois des recettes qui s’appliquent et qui font plaisir aux éditeurs parce que c’est relativement facile à vendre et moi ce n’est pas ma culture. Pour moi, la vraie littérature elle s’arrête aux alentours des années 50 avec Bernanos et Chardonne. Et il ne faut pas se fier aux étiquettes : par exemple j’ai beaucoup d’admiration pour les romans de Pérec et j’en ai beaucoup moins pour ceux de Claude Simon. Depuis, beaucoup de prédicats ont figé la façon d’écrire : soit on doit écrire comme Paul Valéry le disait, ou comme Robbe-Grillet le disait, ou comme Jean Genet le disait, donc la littérature française s’est enfermée elle-même dans une espèce de prison dans laquelle chaque cellule représente un genre ou une tendance. Et quand vous n’êtes dans aucune de ces cases, vous rencontrez des problèmes...

Mais alors où se cachent les idées désormais ?

Les idées ? Ah mais les idées elles sont dans le cerveau des Hommes. Je suis pas tellement platonicien là-dessus : je ne pense pas que les idées soient des figures abstraites qui voyagent dans des sortes de limbes. Les idées sont une production de l’humain. Tant qu’il y aura au moins un humain libre, il y aura des idées.

Est-ce le travail d’un écrivain de non seulement écrire mais aussi d’assumer publiquement ses opinions ?

Dans la mesure du possible. Quand on vous pose des questions, il faut y répondre. Si je me prête au jeu de l’interview et qu’on me pose une question sur mes opinions politiques sur tel ou tel problème, je ne vois pas pourquoi je m’en cacherais. Il n’y avait pas chez moi jusqu’à l’écriture du "Théâtre des Opérations" de volonté particulière d’exprimer publiquement mes opinions, mais à partir de la fin du XXème siècle, avant le 11 septembre, j’ai commencé à sentir une odeur de brûlé. Je ne dis pas que j’avais anticipé quoi que ce soit, mais au passage, c’est drôle de voir que le texte principal du "Théâtre des Opérations" s’intitule « Manuel de survie en territoire zéro » ce qui pourrait se traduire par « Survival book in ground zero ».

C’est ça la transition entre votre style de "La Sirène rouge", des "Racines du mal", de "Babylon Babies" et le reste de votre œuvre ? Après ces trois ouvrages, il y a un nouveau Dantec ?

C’est l’exil qui a été déterminant et il y a eu rupture. Y compris rupture par rapport à moi-même. La pensée si elle n’est pas un mouvement qui vous met vous-même en danger, ce n’est qu’un gadget.

Qu’est-ce que vous avez envie de dire à un étudiant/une étudiante qui lirait cet entretien ?

Lis. Ouvre les bouquins. A la limite, écoute moins tes profs et lis plus les auteurs.

"Babylon Babies" va être adapté au cinéma par Mathieu Kassovitz. Avez-vous participé au scénario ?

Pas du tout. De toute façon, ce n’est pas mon boulot. Moi j’écris des romans, après éventuellement des producteurs ou des réalisateurs s’y intéressent pour les adapter au cinéma. Ils payent pour ça. Ils ont acheté la liberté de faire le film qu’ils veulent. Ca les engage eux : ils le ratent, ils le réussissent, ils cassent telle ou telle partie du livre, moi je ne me vois pas passer ma vie au dessus de l’épaule d’un scénariste à dire « ce n’est pas ce que j’ai voulu dire page 88 ».

Qu’aviez-vous pensé de la première adaptation au cinéma d’un de vos romans ("La Sirène rouge") par Olivier Mégaton ?

Compliqué de répondre à ça. Il y a des choses qui me semblent ratées dans ce film. Surtout la seconde partie. Ils me semblent qu’en voulant simplifier, ils se sont compliqués la tâche.

Votre univers SF peut faire penser à la bande-dessinée. Est-ce un genre littéraire que vous appréciez ?

J’en ai lu pas mal quand j’étais adolescent. Je me suis même intéressé au manga japonais jusqu’à il n’y a pas si longtemps. Mais dans quel sens cela m’influence directement, c’est difficile à dire. Quand j’écris, je n’ai pas spécialement des images en tête. Tout le monde me dit que j’ai une écriture assez cinématographique, mais étrangement, pour moi, c’est assez flou. Certaines fois, c’est très net et à d’autres moments ce sont des images très abstraites, un peu comme dans des rêves.

Et vous n’avez pas envie de tenter l’expérience en vous associant à un dessinateur ?

Non. Vraiment pas.

Si vous deviez choisir un livre, un disque et un film ?

Sans doute un livre de Kafka ou de Dostoïevski, les œuvres complètes de Nietzsche, des poètes, Verlaine, Baudelaire. J’aime aussi T.S. Eliott, Phillip K. Dick. Pour la musique, ça pourrait aller de Debussy à Nine Inch Nails. Dans la tradition rock, récemment j’aime bien les Smashing Pumpkins, Arcade Fire, mais on peut remonter aux Pink Floyd, à Iggy Pop ou à Lou Reed. La musique m’accompagne en permanence et elle a tendance à s’infiltrer dans l’écriture. Sinon, pour le cinéma : Kubrick, Tarkovski, Coppola, Scorcese, Eisenstein, John Ford. Je vois plutôt les films en DVD car je n’ai pas trop le temps d’aller dans les salles obscures. Ca m’arrive encore de temps en temps.

Que pensez-vous de cette phrase de Ralph Waldo Emerson : « When it is dark enough, you can see the stars » ?

C’est très bien. « La lumière contenue dans les ténèbres qui ne peuvent la contenir », telle que Saint-Jean la décrit dans son Apocalypse. Je ne sais pas si Emerson était chrétien mais il n’y a rien à rajouter. Ca veut dire qu’il y a toujours de l’espoir ?
C’est toujours au cœur des ténèbres que l’on voit la lumière. C’est une pensée très antique. De toute façon, les bonnes idées, cela fait longtemps qu’on les a eues…

France : "Cosmos Incorporated", Albin Michel
US : "Babylon Babies", Radom House, traduit par Noura Wedell