
Entretien Chronic'art
par Maurice G. Dantec le 21/06/1999 Chronic'art
Exilé à Montréal depuis environ un an, Maurice G. Dantec publie ces jours-ci Babylon Babies, un roman faisant une nouvelle fois (après Les Racines du mal, en 1995) éclater le cadre étroit du polar à la française. Une oeuvre littéraire alimentée de connaissances philosophiques et scientifiques, et une belle promesse pour les temps à venir. Entretien (réalisé par voie de mail) avec son auteur...
Chronic'art : A peu près quatre ans séparent la sortie des Racines du
mal de Babylon Babies. Que s'est-il passé durant tout ce temps
?
Maurice G. Dantec : Un mariage, une petite fille, un roman raté et non publié, trois projets discographiques (NoOneIsInnocent, Heldon, Schizotrope) et une émigration.
Est-ce que l'adaptation cinématographique des Racines du mal va
prochainement aboutir -si oui, avec qui et quand ?
Aucune idée. Pour toute information concernant les adaptations au cinéma de
mes romans, voir avec Gallimard, ou les producteurs en
question.
Vous êtes désormais installé à Montréal. Quelles en
sont les raisons ? Est-ce notamment dû à la forme même de la ville et à la
possibilité d'évoluer dans une place où se côtoient deux communautés :
anglophones et francophones ?
Montréal est en AMERIQUE. S'y côtoient donc les communautés du MONDE ENTIER. Paris n'est plus qu'une petite bourgade de province qui persiste à se croire le centre de l'univers, surtout en matière artistique, alors qu'une fois traversé l'Atlantique, la France toute entière semble avoir disparue, et même n'avoir jamais existé, sinon dans une Histoire Antérieure, il y a très longtemps, à l'époque d'un continent nommé Europe...
Etiez-vous en recherche de nouvelles données ? Et votre écriture a-t-elle été sensiblement "modifiée" -si oui, en quoi ?- depuis que vous résidez dans cette ville ?
Oui : j'espère devenir rapidement un écrivain euro-américain. Ma valise d'immigrant est surtout remplie de livres, dernières traces du génie européen avant la Bosnie, le Sang Contaminé et les abjections sociales-démocrates Mitterrandiennes (et post-Mitterrandiennes).
Je suis toujours fasciné par la somme documentaire qui figure dans vos livres et la manière dont vous vous appropriez ces données (philosophiques, scientifiques, artistiques, etc.) pour les intégrer à vos écrits. Comment procédez-vous ?
Je lis beaucoup.
Lorsque vos lectures ne sont pas orientées vers le livre que vous écrivez, vous servent-elles, par exemple, pour des textes de chansons ? (ndlr : Maurice Dantec fait partie avec Richard Pinhas du groupe Heldon).
Mes lectures ne sont jamais orientées vers le livre que j'écris, elle en sont
l'orientation, ce sont donc mes livres qui sont orientés vers elles.
Depuis 1977, vous avez fait partie de différents groupes (notamment Artefact) punk, techno-punk. Quelles passerelles établissez-vous entre ces deux univers (littéraire et musical) ?
Je n'établis pas de passerelles entre ces deux univers, je suis la passerelle. Chaque être vivant condense en lui des singularités qui par définition lui sont spécifiques, et la plupart du temps mortelles. Il fait de son mieux pour survivre avec. Ma vie a de tous temps été bercée par la littérature et la musique, l'une et l'autre comme les hémisphères d'un même monde, d'un même cerveau... Je fais avec, c'est tout.
Vous considérez-vous comme un moraliste ? Un esprit spéculatif ? Un matérialiste ? Tout cela à la fois ?
Oui, c'est-à-dire un écrivain du XXIe
siècle.
Comment en êtes-vous venu à cet objet de fascination que
constitue, dans vos romans, l'Apocalypse ?
Je ne suis pas venu à cet objet fascinant qu'est l'Apocalypse, c'est lui qui est venu à moi, qui vient à nous. (...)
(...) Babylon Babies se passe en 2013. Le qualifieriez-vous de roman
d'anticipation ? Quelle en est l'interrogation principale ?
Babylon Babies est un roman d'anticipation métaphysique et biopolitique qui assume son rôle de machine-à-créer-du-futur. Le but étant de préparer l'homme à ce qui va lui succéder.
Toorop (personnage apparaissant déjà dans La Sirène rouge) poursuit, dans ce volumineux roman (plus de cinq cents pages), une schizophrène portant une arme chimique d'un nouvel âge. La schizophrénie est de nouveau un matériau au centre de votre récit. Pensez-vous qu'il s'agit d'une véritable critique du monde moderne ? Est-ce aussi une manière de sortir le roman de l'impasse psychologisante ?
Je ne critique pas le monde moderne, ou soyons sérieux, je le fais selon l'acception étymologique du mot "critique", c'est à dire CRISE, CHANGEMENT, EVOLUTION, et non selon les normes nihilistes en vigueur (pleurer sur les inégalités sociales, se plaindre de la technique et de l'économie générale, s'effrayer des mutations du genre humain). Quant à l'impasse psychologique humaniste, j'entends bien lui substituer les béances ouvertes par les neurosciences et la psychiatrie clinique, en effet.
Quels ont été les moments les plus jouissifs de cette entreprise ? Quand certaines situations ou certains personnages vous ont échappé ? Et peut-on parler d'une réelle interaction entre le livre et son créateur ?
Les moments jouissifs dans l'écriture sont rares, pour ne pas dire impossibles. Quant à l'interaction entre le livre et son créateur, c'est celle, paradoxale et conflictuelle, qui associe le scientifique et son expérimentation, quand on ne sait lequel des deux influe le plus sur l'autre.
A quels sites Web collaborez-vous ? Suivez-vous l'actualité du réseau
? Et quel en est l'enjeu (ou l'intérêt) pour vous ?
L'actualité
du réseau me fascine assez peu. Comme pour le reste des activités humaines,
selon moi à peine 1% des sites Web est digne d'intérêt. Je participe
épisodiquement à quelques-uns, comme Pagina, Nirvanet, ou le site Heldon.
Internet n'est qu'une étape, une parenthèse-jonction entre deux états de
l'humanité. Dans le prochain état, la connexion sera neurochimique, les
différences ontologiques entre systèmes nerveux et machines informatiques
appartiendront au passé, à notre moyen-âge technologique, nihiliste et
barbare.
Vous utilisez ces outils techniques, mais pourriez-vous faire autrement que d'en parler dans vos livres ?
Permettez-moi de citer J.G. Ballard qui, en introduction de Crash !, dès 1975, nous permettait de comprendre que face au monde technologique, l'écrivain d'aujourd'hui a le choix : utiliser son langage, ou se taire.
Dans un monde mis en réseau, quel est l'avenir de la fiction littéraire ? Son but est-il toujours de produire du réel, de rendre compte du chaos qui nous entoure ?
La fiction littéraire du XXIe siècle sera avant tout une entreprise esthétique, donc morale, donc métaphysique, dont le but sera en effet de produire du réel, de l'histoire, et des géographies, de préparer le chaos nécessaire à l'élévation vers une forme plus haute, plus complexe, plus aboutie et plus jeune, bref, comme le pressentait Nietzsche, l'art romanesque d'aujourd'hui semble être le plus à même de provoquer les grands cataclysmes dont nos sociétés humaines, si humaines, ont terriblement besoin.
Jean-Patrick Manchette annonçait : "Le polar, c'est fini". Votre démarche va à l'encontre du canon de la Série Noire. Pensez-vous tout de même faire partie de ce genre ? Le roman noir, genre honteusement sous-estimé en France, souffre aussi d'un certain académisme -voire d'un certain conservatisme (le sacro-saint triptyque réalité politique, sociale et psychologique). L'une de vos ambitions n'est-elle pas de faire voler en éclats ce cadre ? Comment ?
Dans un monde TRANSGENIQUE, je me demande comment les GENRES vont faire pour survivre sans abandonner leur unité et leur identité spécifiques. Le polar est mort, et enterré. La SF est en voie de cryogénisation, le reste de la littérature ressemble à un vaste musée. Notre génération n'attendra pas le passage du millénaire pour écrire à l'explosif, pour, comme disait Nietzsche, philosopher à coups de marteau, et contaminer le monde de ses monstres. Le roman noir est en France le dernier bastion du conservatisme formel et de la pensée "humaniste" sociale-démocrate. Non seulement mon ambition est de le faire voler en éclat mais il semblerait que je sois en train de réussir mon pari.
Quel sentiment (au sens de l'expérience qu'ils en feraient à la
lecture) durable souhaiteriez-vous transmettre à vos lecteurs avec Babylon
Babies ?
Que leur monde est mort. Et qu'eux-mêmes le sont sans
doute aussi.
Propos recueillis par Benoît Laudier