"L'homme est un stratagème de Dieu pour tromper le Diable"
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Maurice G Dantec

Entretien amazon.fr

par Maurice G. Dantec le 13/11/2001 amazon.fr


 « Mon travail de notes a toujours plus ou moins accompagné mon travail de romancier. Un jour, de ces notes, il a bien fallu que je fasse une musique. »  « Le laboratoire ? C'est mon cerveau ! » Dantec nous plonge dans son monde à travers le deuxième volet d'un ouvrage polémique. Le Laboratoire de catastrophe générale pose le ton, celui de la guerre, et remet les pendules à l'heure. On n'enferme pas Dantec dans un genre littéraire.


Amazon.fr: On vous présente volontiers comme le maître du cyberpunk « à la française ». Pourtant, vous expliquez dans ce deuxième volet de votre « journal de guerre » à quel point le mot cyberpunk a été galvaudé. Dans quelle mesure votre imposant et polémique ouvrage s'inscrit-il dans la lignée de vos romans précédents ?

Maurice G. Dantec: Le Théâtre des opérations s'inscrit dans la lignée de mes précédents ouvrages en termes de « bulldozer » : les utopies que charriaient encore inconsciemment certains de mes livres, mon rapport à l'écriture, au récit, aux genres, aux morales, etc., tout cela devait être refondu. Le « malentendu » provient des incessantes inversions des valeurs auxquelles se livre l'Occident depuis deux siècles. Après La Sirène rouge, j'avais été surpris de constater que l'on me prenait pour un écrivain de gauche, voire d'extrême-gauche. Avec Les Racines du mal me voilà bombardé cyberpunk. J'ignore encore ce que j'ai commis pour mériter cela, mais je me suis juré de dissoudre au plus vite le malentendu. Je pense que c'est chose faite maintenant. Ces classifications dérisoires sont du plus profond ennui.

amazon.fr: De quel « laboratoire » s'agit-il ici (de quel lieu parlez-vous) ? À quelle « catastrophe » faites-vous allusion - en quoi celle-ci est-elle donc « générale » ? Quel rapport avec la fameuse « Matrice » que vous évoquez à maintes reprises ?

M.G. Dantec: - C'est mon propre cerveau qui est « le laboratoire » de cette guerre sans cesse recommencée contre la Matrice. La Matrice, c'est l'incarnation actuelle, et sans doute terminale, du socius humain. Non pas ce que les sociétés ont de plus évident à montrer : leurs États, leur morale, etc... mais les tendances lourdes qui conduisent en secret ces sociétés vers le nihilisme.

- La catastrophe, nous l'avons tous et toutes vu se dérouler en direct sur CNN le 11 septembre. Cette catastrophe n'est que l'ouverture vers le règne de la IVe guerre mondiale, régime de l'économie humaine sur cette planète pour les décennies à venir.

- Générale, parce qu'elle implique rien moins que l'ensemble des concepts et réalités de l'homo sapiens actuel. J'ai essayé de faire un livre-monde où histoire, géographie, sciences, métaphysique, singularités et processus généraux se renvoient les uns aux autres, dans un effet de diffraction continuelle dont mon cerveau serait en effet le lab-oratoire, au sens strict, donc « alchimique » : « le lieu où l'on travaille et le le lieu (d')où on parle. »

amazon.fr: Peut-on dire du Laboratoire... que c'est un vaste système de décodage du monde qui vise à briser les représentations marchandes liées au succès littéraire ? N'y a t-il pas contradiction entre votre volonté de rompre l'automarketing et la parution récurrente d'un « journal » par ailleurs très décrié ?

M.G. Dantec: Oui, cent fois oui, à votre question concernant la littérature comme entreprise de décodage (le mot « système » me laisse pensif). Il s'agit bien d'une guerre du chiffre, d'une certaine manière. Les contradictions que vous citez existent, elles peuvent au final décider un auteur à se taire. Mais lorsque les écrivains se taisent, ce sont les terroristes qui parlent.

amazon.fr: Votre « exil » de 1998 au Québec afin de quitter une France nombriliste a-t-il changé comme vous l'attendiez votre rapport à la littérature américaine ? Croyez-vous être devenu « citoyen du monde » comme le souhaitaient Voltaireet les Stoïciens ?

M.G. Dantec: J'ai quitté la France, « une URSS qui a réussi », comme on dit, pour devenir américain. J'ai choisi initialement le Québec parce qu'il s'agit du seul espace francophone sur le Nouveau Continent. Ce n'est pas tant avec la littérature américaine que ma relation a changé, dans cet exil, mais avec la littérature francaise. Paradoxalement, en m'éloignant du pays de mes origines, je redécouvre une solidarité avec certains de ses auteurs les plus secrets, et les plus décriés, comme vous dites à mon sujet.

Pour le reste, désolé pour Voltaire et les Stoïciens, mais je ne souhaite absolument pas devenir « citoyen d'un monde » pour lequel j'éprouve surtout du dégoût. Je n'entends être ni « citoyen » pétrosaoudite, ni moldoslovaque, ni zimbabwéen, ni zombie de l'Afghanistan islamiste, ni vache-à-lait de Zeropa-Land, et pas plus résident provisoire de la République serbe de Bosnie. Si je pouvais, je demanderais bien l'exil politique sur Alpha Centauri. L'Amérique du Nord fera l'affaire.

amazon.fr: On a le sentiment, en lisant le second TdO, que la question du politique se radicalise de plus en plus dans votre écriture, ce qui se traduit par des hommages à Joseph de Maistre et par une critique en règle des errances gouvernementales « onuziennes » : cette prise de position, aussi violente qu'explicite, est-elle à relier avec votre quatrième roman Liber Mundi, qui devrait synthétiser le contenu de vos ouvrages antérieurs ?

M.G. Dantec: Sans vouloir jouer les Cassandre, j'ai senti - comme je l'avais dit à propos du génocide conduit par les communistes en ex-Yougoslavie - le « souffle de la bête sur ma nuque ». Comme vous l'avez sûrement constaté, ma vision politique se « radicalise » à partir du déclenchement de l'Intifada d'Arafat il y a un an tout juste, en octobre 2000. La menace talibane, notre « politique » innommable avec la Northern Alliance et Shah Massoud (je considère pour ma part Hubert Védrine comme complice objectif de son assassinat), je voyais tout cela prendre la forme d'un désastre qui a au moins le mérite d'être enfin survenu. Les 40 milliards de dollars de destruction occasionnés à New York sont à placer dans la perspective des 350 millions qu'aura coûté l'expédition des « zanarchistes » sur la ville de Gênes. Du coup, Liber Mundi se voit confié une tâche de fond, exprimé dans un roman intermédiaire qui paraîtra sûrement l'été prochain.

amazon.fr: De quoi la littérature vous a-t-elle libéré, en définitive ? La tenue régulière d'un journal n'empêche-t-elle pas le processus de l'écriture romanesque ? N'êtes-vous pas tombé au contraire dans le piège d'une écriture thérapeutique qui creuse toujours davantage le hiatus entre l'écrivain et son lectorat, au lieu de le combler à chaque essai ?

M.G. Dantec: La littérature ne vous libère de rien qui ne soit déjà en cours de dissolution. Livre et liberté ont d'ailleurs des origines communes, ce qui signifie qu'il s'agit sûrement de deux manifestations coévolutives d'un seul et même phénomène. D'autre part, le journal en question s'accompagne précisément d'une refonte de l'oeuvre romanesque, aujourd'hui en cours de rédaction. Mon écriture n'est pas thérapeutique, elle vise au contraire à aggraver la maladie. Je suis conscient des risques que cela entraîne vis-à-vis de mon lectorat. Je ne puis faire autrement, malheureusement ou pas.

amazon.fr: Votre « ambition » première a été de mélanger digressions philosophiques et scientifiques sur le cerveau, la psychiatrie et la neurologie avec une trame de thriller, de roman noir pour synthétiser les données des romans américains des années quarante-cinq, abandonnés en France. En quoi le « journal » ressort-il de cette logique-là ?

M.G. Dantec: Encore une fois Le Théâtre des opérations se voulait une guerre parallèle, conduite avec d'autres armes, sur d'autres terrains de man½uvre, avec d'autres objectifs. Sa nécessité ne correspondait à aucune logique, osons dire à aucun plan de carrière ni à aucun impératif marketing, bien au contraire. Elle a surgit comme telle, et m'a offert une pause momentanée sur le terrain de la "fiction", disons du "récit narratif", mais c'était pour un jour mieux reprendre l'offensive. Mon travail de notes a toujours plus ou moins accompagné mon travail de romancier. Un jour, de ces notes, il a bien fallu que je fasse une musique.

amazon.fr: Être en guerre contre soi et le monde de manière permanente : n'est-ce pas fatigant à la longue ?

M.G. Dantec: Je m'offre régulièrement des cures de vitamines, et je vais environ une fois par semaine à la piscine. Mais je profiterais avec plaisir d'un petit mois de permission, en effet. Reste-t-il une île déserte quelque part ?

amazon.fr: Vos romans laissent entendre qu'on est confronté à la fin de l'homme par lent processus de désagrégation. Cela signifie-t-il que la seule stratégie de survie se trouve dans la littérature et l'écriture ?

M.G. Dantec: Je serais tenté de dire : oui, pour un écrivain. Sinon, il reste les armes, je veux dire au moins l'arme de la conscience. Tout cela n'étant d'ailleurs pas incompatible, bien au contraire.

amazon.fr: Amazon.fr réalise un dossier sur Tolkien : est-ce une lecture qui a eu une importance pour vous ?

M.G. Dantec: Oui, beaucoup, vers l'âge de 15-16 ans, lors de la lecture du Seigneur des Anneaux et des oeuvres « connexes » ( Bilbo le Hobbit, etc), et avec Dune : ce sont les deux lectures qui, dans ce genre littéraire, m'ont le plus marqué à cette période. Pour être honnête, c'est quand même vers l'½uvre d'Herbert que mon c½ur continue le plus de pencher. D'ailleurs, un dossier sur l'½uvre d'Herbert permettrait de confronter politique, science, religions, métaphysique, écologie, histoire, géostratégie...

amazon.fr: Vous avez précédemment affirmé sur amazon.fr : « Un livre, pour mériter d'être écrit, doit susciter des désastres, engendrer des perditions, des anéantissements, des trahisons de l'ordre social, il doit prodiguer le feu d'un incendie esthétique. » La maison brûle-t-elle suffisamment aujourd'hui selon vous ?

M.G. Dantec: J'ai cru apercevoir quelques flammes aux rideaux de la cuisine, c'est un bon début. J'espère que quelqu'un a pensé à ouvrir le gaz.

amazon.fr: Quand il n'écrit pas, à quoi rêve un « dandy pop mutant » ?

M.G. Dantec: Il me reste très peu de temps pour rêver, il me faut dormir aussi.

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Ecrit par Maurice G. DANTEC
Le : 13/11/2001