
Dantec sur RFI
par Maurice G. Dantec le 29/04/2003 RFI
A l'occasion de la sortie de Villa Vortex, Dantec est l'invité de Pascal Paradou dans Cutures Vives. Un long entretien essentiellement consacré à ce dernier roman
Pascal Paradou : Nous recevons aujourd'hui
l'écrivain Maurice G. Dantec, auteur culte de SF et de polar qui débarque tout
droit du Québec avec son nouveau roman Villa Vortex.
Bonjour...
Maurice Dantec : Bonjour...
Avant de parler de ce roman, je voudrais faire un
détour par un texte que vous avez publié il y a cinq ans dans la revue Les Temps
Modernes, et que l'on peut relire car il est publié avec d'autres dans un
recueil intitulé Périphériques, où vous définissez la littérature comme le
produit d'une guerre menée par le cerveau d'un individu contre l'état du monde.
Est-ce qu'i faut en déduire que vous vous sentez vous-même en guerre
?
Hum hum... Oui, mais je crois que j'apporterais une nuance
maintenant à ce que je disais à l'époque... dans le roman, d'ailleurs, j'y fais
allusion : il est probable que maintenant j'envisage plus l'écrivain comme une
personne qui se mène une guerre à lui-même et qui, comme Kafka le préconisait,
demande au monde de l'aider à proclamer et à exécuter cette guerre contre
lui-même. Mais je ne suis pas sûr que ça soit la guerre d'un cerveau contre
l'état du monde: c'est plutôt la guerre d'un cerveau contre lui-même.
Donc, vous avez évolué dans votre conception de la
littérature ?
Oui. Je crois que oui...
Pour autant, vous ne nous racontez pas d'histoires
psychologiques...
Je m'intéresse assez peu à ce qu'on a appelé, de
manière un peu outrecuidante à mon avis en France, la psychologie. Je
m'intéresse plus à la psychologie des profondeurs, à la neuropsychiatrie, qu'à
la psychologie dite 'intimiste' de personnages qui sont encore encadrés par la
notion de sujet ou des choses comme ça. Ca m'intéresse très peu, tout ça.
Davantage à la société, peut-être, malgré tout, quand
vous dites que l'écrivain n'est pas là pour faire la guerre contre l'état du
monde.
Non, j'ai pas dit qu'il était là pour ça. J'ai dit que
peut-être il y avait un deuxième étage plus important que cette guerre contre le
monde, c'est la guerre que l'écrivain se mène à lui même. C'est ça, d'ailleurs,
la définition du mot Djihad. Le Djihad, c'est pas la guerre que mènent quelques
abrutis contre des puissances extérieures: c'est la guerre que doit mener tout
croyant contre lui-même pour parvenir... pour conserver la foi.
En même temps, dans ce roman, je vous sens en colère
contre le monde. Notamment, vous décrivez ce siècle, qui serait le règne du
Vide. Vous décrivez la culture massifiée par l'Individu-Roi...
Oui.
C'est à mon avis ce à quoi, malheureusement, la démocratie occidentale est
parvenue, sur sa fin, mais il semblerait que les choses soient en train de
changer...
C'est-à-dire ?
Pour simplifier, je pense -
d'ailleurs je le souligne dans mon roman, ce qui n'a pas dû plaire aux catins de
la presse bobo - que, effectivement, le 11 septembre 2001, une facture
irrémédiable est survenue entre l'Ancien et le Nouveau monde et je crois qu'on
le voit chaque jours un peu plus.
Justement: Villa Vortex commence en 1989, immédiatement
après la chute du mur de Berlin et se termine à l'instant précis où les avions
se crashent dans les tours du World Trade Center à New-York. Pour vous, il y a
une unité de temps entre ces deux évènements ?
Exactement: ça
faisait unité de temps. Ces douze années semblaient comme un espèce de zodiaque
dont les deux termes étaient d'une part la chute du mur, d'autre part la chute
des tours et, entre les deux, il y avait la fin du monde telle qu' on l'avait
connu. Ce qui m'intéressait, c'était qu'entre ces deux dates, tout le vingtième
siècle semblait pouvoir se refléter, se réfracter dans tous les sens.
Voilà pour la version info des évènements qui
traversent votre roman. Mais vous ne donnez pas exactement la même vision que ce
qu'on vient d'entendre. Par exemple: la chute du mur, pour votre personnage
principal - Kernal - n'est pas vraiment vécue comme ce grand moment de
libération qu'on pourrait se raconter.
Il voit déjà à l'oeuvre ce
qui allait devenir le leitmotiv des années 90. Il voit déjà que les peuples de
l'Est se sont libérés sans le moindre soutien, évidement, des démocraties
occidentales qui ont eu beau jeu, après, de se réjouir de la chute du communisme
alors qu'ils n'avaient rien fait pour ça. De la même manière, on voit
télé-Chirac s'absoudre de sa non-action en Irak en vantant le fait que Saddam
Hussein n'est plus là. C'est clair qu'en 89, ça sentait déjà le sapin. Les
démocraties occidentale, c'est-à-dire les démocraties de l'Ouest européen - je
mets les États-Unis à part -, n'avaient pas eu à bouger le petit doigt pour
sauver leurs soi-disant frères de l'Est. D'ailleurs, on se souvient très bien de
la phrase de Cheysson, célèbre en 1981 après le coup-d'état de Jaruselski :
"Evidemment, nous ne ferons rien." Evidemment, ils n'ont rien fait !
C'est l'un des grand motifs de vos colères
récentes.
Oh ! Je ne suis pas en colère. Je ris beaucoup en ce
moment !
Vous riez beaucoup ? Ca vous fait rire
?
Là, depuis trois semaines... c'est à dire depuis l'intervention
américaines en Irak, il me suffit d'ouvrir la presse française pour avoir ces
espèces d'épiphanies à répétition: faudrait qu'ils arrêtent... Faudrait que
Marianne arrête de dire que c'est la catastrophe... Faudrait que Paris-Match
arrête de titrer sur la "longue guerre" quinze jours avant qu'elle s'arrête...
Sinon, je vais finir par mourir d'une crise cardiaque, c'est sur !
Cette période fera un autre roman, plus tard
?
Non. Je crois que j'ai tout dit à ce sujet.
Revenons à Villa Vortex, cette traversée du temps pour
votre personnage. Pour vous, c'une sorte de perdition ou un récit de renaissance
?
C'est les deux. Kernal, c'est un personnage qui se trouve divisé
par un double mouvement: un mouvement involutif en direction de la
désintégration de la police/polis - sous ses deux acceptions: au sens grec c'est
à dire la ville, la cité politique, et puis la police comme on l'entend
aujourd'hui, c'est à dire les forces de l'ordre. Cette désagrégation du
politique le conduit d'une part vers une spirale descendante, qui est la
fascisation, la brutalité policière et même pire que ça: quasiment la trahison
de l'état, le travail avec des réseaux plus ou moins mafieux, plus ou moins
extrémiste, etc. Mais tout ça est corrélé avec un spirale ascendante vers une
forme de gnose, une forme de connaissance qui n'a pas vraiment d'impact direct
sur son quotidien à priori, mais il fini par se rendre compte que ça en a
terriblement.
Oui parce que c'est une drôle de flic. C'est pas
Columbo.
Pas vraiment...
Il dit, par exemple: "Je suis un gardien de l'ordre.
Désormais, ma tâche est de propager le chaos."
Oui, voilà. Un flic
de la fin des temps. Il est pathologiquement atteint, si vous voulez.
Vous le reconnaissez, quand-même ?
Ce
serait difficile de faire autrement. Mais c'est ça qui m'intéresse dans la
littérature: les pathologies. J'aurais pu écrire l'histoire d'un gardien de
l'ordre lambda, confronté d'ailleurs à la même problématique, mais ça ne
m'intéressait pas. J'avais envie de faire un roman de flics - un roman-flic,
même, et même ultra-flic...
C'est quoi, un roman-flic ?
J'ai quelques
pistes à vous soumettre. Ellroy, par exemple, fait des romans-flic. Ed McBain a
fait des romans-flic. C'est-à-dire des romans où le point de vue est vraiment
celui du soldat de l'Ordre, du soldat de l'Etat, du petit soldat de l'Etat. Même
un bouquin comme Le Conformiste, de Moravia, d'une certaine manière, c'est un
roman-flic. L'idée était de ne pas essayer de plaquer une pseudo-réalité de type
le flic sympa-social-humanitaire, qui vote à gauche, qui fume des joints, qui
aime bien les jeunes... Ca m'intéressait pas. De toutes façons, je sais que ça
n'existe pratiquement pas.
Il est plus hard, le vôtre !
Le mien est
une véritable... comment dire, à ce niveau là ? C'est un tueur, quoi ! Il se
considère comme un tueur à gages légal.
Et puis il marche aux emphétamines, à
l'intuition...
Aux emphét, à l'intuition et à la pathologie.
J'aimerais maintenant que vous vous lisiez un extrait de votre roman, pour que nous nous fassions une idée de votre personnage. Kernal, en pleine enquête...
"Dans le clair-obscur du bunker, je me refaits une ligne de mét, émiettant le bloc de dope sur la double-page centrale du numéro de Playboy que j'ai chopé au passage sur un coin du bureau de Mazarin. Le rail de poudre en cristaux de glace [...] glissant entre deux nichons plantureux, couleur acrylique des petits matins solitaires. Tout brille, net et dur comme le diamant. Je me confectionne la paille avec un biffeton de cent balles, en le roulant dans le sens de la largeur. J'aspire la ligne. Elle se dirige telle un missile chimique, droit par les sinus, vers mon cortex devenu Théâtre des Opérations. Elle fuse en micro-grammes explosifs de principe actif et scintille, telle une étoile au centre de mon esprit. Ô, supernova glorieuse, gare centrale de toutes mes fictions. Ca chauffe. Mon corps lui-même devient une usine nucléaire. Regardez-moi ça: je sue à grosses gouttes comme si ma chair devenait le matériel fissile d'une réaction en chaîne. Masse critique. [...] Ah, Seigneur, voici l'autostrate du crystal-dôme, là où les rêves s'affrontent dans les arènes de gladiateurs du grand cirque mental. J'écris, le crayon comme une arme de poing, comme la pierre de silex des origines, comme la foudre noire d'un dieu invisible et qu'on ose à peine nommer"
Est-ce qu'on peut quand même raconter un tout petit peu
l'intrigue de votre roman, Maurice G. Dantec ? Parce que j'ai parfois la
sensation qu'elle n'est qu'un prétexte.
Elle est un support, plus
exactement. Mais ça serait très difficile de faire le pitch - comme on dit
aujourd'hui - d'un roman comme celui-là. Il y a plusieurs livres qui
s'entrecroisent dans ce livre, dont certains n'ont pas été écrits par moi. C'est
une sorte de livre impossible qui est aussi la description d'une bibliothèque en
cours de constitution, en l'occurrence la mienne. C'est à la fois une enquête
flic et une enquête gnostique. Le religieux et le politique sont intimement liés
dans ce bouquin. Le scientifique et le terrorisme y sont aussi intimement
liés.
Vous dites que c'est un roman zombie et
transgénique.
C'est une bonne définition. Zombie parce que c'est un
roman qui va jusque après la mort des personnages, et transgénique parce
qu'effectivement, il accepte d'être contaminé par d'autres livres, dès le
départ. C'est sa mission première.
Tout démarre par un crime atroce, dans un terrain
vague, au pied d'une centrale électrique. Une jeune fille est retrouvée en état
de décomposition avancé, le corps truffé de puces électroniques.
Voila. Ca, c'est le pitch. Disons que c'est l'enquête de base qui
va permettre à Kernal de traverser tout le champ du nihilisme. C'est ça le c½ur,
le noyau du roman. C'est une enquête sur le nihilisme planétaire. La figure du
tueur qui transforme les êtres humains, en particulier les jeunes femmes, en
espèces d'artefacts, de poupées vivantes, m'a semblé à une époque, quand j'ai
commencé le roman, comme le condensé de tous les nihilismes qui traversaient
notre époque. Entre autre, les idées sur le progrès, etc. Le progrès
technique.
En effet, ce tueur tue pour rendre vivantes ses
victimes, par la suite.
C'est exactement l'inversion dans laquelle
le tueur se situe. Il tue des être humains, mais pour pouvoir les rendre
vivants, par l'intermédiaire d'un certain nombre d'artéfacts bio-informatiques
qui, d'ailleurs, ne fonctionnent pas.
Maurice G. Dantec, j'ai un petit Mea Culpa à faire: je
n'ai pas réussi à aller jusqu'au bout parce que ça fait 850 pages et c'est très
très long... 825. On ne va pas pinailler pour vingt-cinq pages. Est-ce que
Kernal trouve le tueur ? J'ai l'impression que non.
Aucune des
enquêtes de Georges Kernal le flic n'aboutit, sauf celle qui conduira à sa mort.
Et encore: celle qui conduit à sa mort, j'ai fait en sorte que toutes les
possibilités soient ouvertes pour qu'on ne sache pas si ce sont les islamistes,
la mafia corse, la mafia yougo, le FN-police, le parti communiste, la sécurité
militaire algérienne, ou encore peut-être d'autres acteurs inconnus dans le
roman qui le flinguent.
J'ai cru comprendre qu'un des tueurs possible
disparaissait autour de la page 350 et que, en fait, ce que cherchait Kernal,
plus que la vérité de l'enquête, c'était la vérité de l'homme.
Oui,
tout à fait.
Il y a des pages, notamment, où il décrypte et décrit
ce que veut dire "Adam".
Oui, par exemple. Ça, c'est dans sa quête
gnostique. L'enquête sur le nihilisme l'amène inévitablement à une investigation
sur l'homme et, vu qu'il est dans cette rotation là, il découvre les vieux
textes pseudépigraphiques juifs ou les évangiles apocryphes ou un tas de choses
comme ça. Si vous voulez, c'est en même temps la ligne parallèle que je suivais
aussi. C'est-à-dire que le roman est quand même un dédoublement total de ce qu'a
été ma propre expérience dans les années 90.
Il y a quelque chose de vous dans Kernal
?
Complètement, oui.
Donc c'est un roman autobiographique
?
D'une certaine manière, oui.
Vous seriez un de ces petits écrivains français qui
racontent leur vie ?
Voilà, c'est ça: je fais dans l'auto-fiction
!
Donc, vous êtes un copain de...
Je suis un
copain de tout le monde, moi ! Je veux pas d'ennuis.
Ça, ça m'étonnerait...
Non! j'en veux pas.
Je les ai, mais, à priori, j'en veux pas. Alors, effectivement, il y a des
caractères un peu autobiographiques dans le bouquin, mais ça ne m'intéresse pas.
C'est juste des influx, des inputs dans la matrice. Je me sers d'un certain
nombre de choses de mon vécu, mais uniquement pour que le personnage ait une
certaine densité, c'est tout. Le reste ne m'intéresse pas.
Après la Sirène Rouge, les Racines du Mal et Babylone
Babies, Villa Vortex est votre quatrième roman en un peu plus de dix ans.
Finalement, vous n'écrivez pas tant que ça.
Ça va soulager un
certain nombre de critiques, ce que vous dites là, c'est bien. Non, j'écris pas
tant que ça, quoi que je ne fasse que ça, ou à peu près. C'est vrai que
généralement je produis des volumes assez... consistants, on va dire. Sur le
plan de la quantité des oeuvres en tant que tel, ça fait quatre romans et
quelques textes épars, réunis dans le recueil que vous citiez, plus les deux
tomes du Théâtre des Opérations.
Le journal, une sorte de journal, que vous avez
commencé à écrire le jour de vos quarante ans, c'est ça ?
En fait,
je l'avais commencé avant, mais on va dire que je l'ai repris très sérieusement
en 1999.
Alors, Villa Vortex est un livre énorme, on l'évoquait
tout à l'heure. 825 pages, j'ai bien noté. Comment vous vous plongez dans un tel
projet ? Comment vous arrivez à tenir tous les fils de cette enquête qui part
dans tous les sens ?
Bonne question... Comment ? Je ne sais pas
vraiment comment. Mais le livre étant, celui-là en particulier ayant été comme
une sorte de recombinaison de la bibliothèque que par ailleurs je fabriquais
pour pouvoir le mener à bien. Donc, je m'entoure d'un certain nombre d'ouvrages;
au fur et à mesure de mes lectures, il y a des recoupements qui se font et
j'essaye de suivre le plus possible l'espèce de ligne de fracture que ces
lectures propagent à l'intérieur de ma propre pensée.
Donc vous êtes un sismographe, quelque chose comme ça
?
Oui, je me suis un jour comparé à ça. Essayer de sentir les
failles, les mécanismes de subduction tectonique, tout ce qui se propage un peu
en souterrain dans la société. Et puis, garder l'oreille au sol, si j'ose dire,
et voir où ça va.
Finalement, Kernal a raison quand il dit, en tous cas
c'est vous qui parlez à travers lui, que "Les journées passées à écrire m'ont
comme subtilement transformé de l'intérieur. Il m'arrive de ne plus distinguer
vraiment les nuits des jours, les rêves de la
réalité."
Exactement.
Est-ce que, quand vous écrivez, vous êtes dans un état
un peu halluciné ?
Euh, je voudrais pas non plus donner encore plus
de grain à moudre aux journalistes nécessiteux, mais disons que oui, d'une
certaine manière, ça m'ennuierait beaucoup d'écrire sans que l'écriture n'ouvre
sur ce qu'on pourrait appeler un état altéré ou un état modifié de la
conscience. Sinon, vous faites ce que fait la littérature française depuis pas
mal de temps, qui me désintéresse généralement complètement. C'est-à-dire une
littérature soit réaliste, soit plus ou moins intimiste et psychologique
auto-biographique. Vous voulez qu'on cite des noms, qu'on fasse des attaques Ad
Nominem ?
C'est vous qui aurez les procès,
hein...
Bon. Tout ce qu'on appelle l'école de l'auto-fiction
consiste à écrire en anglais trente pages de dialogue sur sa tri thérapie ou ses
problèmes pour acheter un baguette de pain ou ses angoisses métaphysiques devant
la station de métro Saint-Germain-des-Prés, des choses comme ça... C'est vrai
que c'est assez loin de mes préoccupations, tout ça.
Mais ça vous fait rire ou ça vous met en colère ? Vous
avez l'air d'une humeur plutôt joyeuse.
En ce moment, tout ce qui
provient de France à plutôt tendance à me faire m'esbaudir, oui.
Pourtant, soit-disant, d'après les sondages, les
français ne rient pas beaucoup...
Non. Mais moi, ils me font
beaucoup rire !
Vous riez de la dépression des autres
?
Absolument: tout se confirme. C'est une dépression annoncée,
d'ailleurs. Depuis un bail. Et voilà: c'est la fin d'une nation. C'est pas très
jouissif, sauf quand on en arrive au point du ridicule achevé.
Ça, c'est votre côté prophétique ?
Non. Je
ne crois pas être un prophète. Honnêtement, en ce qui me concerne, ça sentait
déjà le sapin à mon retour de Sarajevo. Je pensais que c'était déjà fini.
C'est pour cette raison que vous avez quitté la France
?
Oui, entre autres.
Et qu'est-ce que vous trouvez de plus au Québec
?
Déjà, je suis en Amérique du Nord. Et ça fait beaucoup, si vous
voulez. C'est un gros pas, surtout aujourd'hui. Je suis en Amérique du Nord,
dans le dernier bastion de l'Empire français du dix-huitième siècle,
c'est-à-dire le dernier endroit où on parle français en Amérique du Nord. Malgré
le fait que la France me déçoit en tant que nation, ça ne veut pas dire que sa
culture et sa langue me désintéressent. Au contraire, c'est peut-être justement
au moment où, politiquement et historiquement, la France disparaît que,
précisément, son héritage a plus de prix.
Comment Nous, français vivant en France, on peut
entendre cette chose aussi radicale et presque péremptoire ?
Je ne
sais pas. Je crois que les français ne l'entendent pas. La preuve, c'est que
Marianne titre encore sur "La Catastrophe". Je l'ai devant moi. C'est la semaine
du 7 au 13 avril. Voilà: "L'islamisme submerge le monde musulman". Ça, c'est un
scoop! Depuis 1979, faut le faire ! "La haine semée nourri le terrorisme" -
Parce que le terrorisme n'était pas là avant l'intervention de Bush en Irak ?
"L'antisémitisme fait des ravages" - Merci les gars, on est au courant ! "La
récession économique menace" - C'est rigolo: il y aura 0,8% de croissance en
France, il y en aura 3,6% au Canada. "Risques de nouvelles guerres de religions"
- Bon, ça fait jamais que mille ans que ça dure... et "La jeunesse guettée par
les tentations extrémistes" - Comme si ils avaient attendu Bush pour ça. Les
américains peuvent gagner la guerre en trois semaines, ça aurait toujours été le
Vietnam, de toutes façons !
Bon, on va pas...
Politiquement, c'est fini
! C'est clair que la France, c'est terminé pour moi. La France a décidé de
sortir de l'Histoire, et elle y est parfaitement parvenue.
C'est une position...
C'est pas une
position, c'est une non-position. Si, au moins, on avait envoyé des paras
défendre Bagdad aux côtés de la Garde Républicaine ! J'aurais dit: "Pas de
problème! Les Français ont encore une paire de couilles." Mais vu qu'on a rien
fait, on sera méprisés par les Arabes et complètement détestés par les
Nord-Américains. Super! Bravo Chirac!
C'est l'écrivain, le citoyen qui parle ?
Un
exilé. Je ne me considère plus comme un citoyen de la République Française, même
si je le suis encore officiellement, par mes papiers. En 1995, j'ai décidé
que... Éventuellement, je veux bien porter l'héritage contradictoire de cette
nation et de ce qu'aurait pu être l'Europe si cette nation avait eu une vision
pour pouvoir la construire, cette Europe. Vous voyez: je n'ai même pas de
colère.
Oui, je vous trouve étonnamment calme. On s'était
croisés il y a trois ans: vous étiez plus nerveux.
Je sais pas.
Peut-être que c'est l'âge, ou peut-être qu'à un moment, vous êtes obligé
d'accepter la chose. C'est comme l'Allemagne. J'ai l'impression d'être un
Allemand en 1946. Vous voyez ? Un Allemand après la fin de l'Allemagne. Là, je
suis un Français après la fin de la France.
Obsédé par la chute...
Je ne suis pas
obsédé. La chute, je l'ai bien vue: ce n'est pas une obsession. A partir du
moment où on refuse de se battre pour ses propres valeurs, où on préfère faire
du pied à un électorat captif d'origine musulmane en France, protéger ses
intérêts à court terme avec les pays arabes, etc. Plutôt que voir ce qui va se
passer au 21ème siècle. On sort de l'histoire comme l'Allemagne en est sortie,
comme d'autres en sont sortis avant nous. Chaque chose a une fin.
Maurice G. Dantec, dans ses oeuvres musicales avec
Richard Pinhas... C'était une autre vie, cette époque où vous faisiez de la
musique ?
Non, pas spécialement une autre. Ça fait toujours partie
de ma vie.
Mais vous en faites toujours ?
Avec
Richard, un petit peu. On a quelques projets. Évidemment, ce genre de musique a
un peu de mal à entrer dans les Top 50.
C'est pas Star Academy.
C'est ça. Ça va
être un peu plus difficile.
Le G. c'est ?
Georges
Pouquoi pas Maurice Georges Dantec ?
Je ne
sais pas.
Vous évoquiez la fin de ce siècle, la fin d'une nation,
tout de suite. Quelle serait votre vision du 21ème siècle. Dans ce recueil de
textes - Périphériques - vous réglez son compte à Malraux, qui avait déclaré:
"Le 21ème siècle sera religieux ou ne sera pas." Et vous dites: "Le 21ème siècle
sera scientifique ou ne sera pas."
"ET ne sera pas", je crois. J'ai
repris le truc de Malraux aussi plus tard, que le siècle sera religieux ou ne
sera pas, mais peut-être pas dans le sens où il l'entendait. Retour du religieux
? Mais s'est-il jamais échappé vraiment quelque part ? Sa réactualisation, se
recoupant avec la grande bulle explosive techno-scientifique va probablement
conduire le 21ème siècle dans une époque qui nous fera regretter la seconde
guerre mondiale, par exemple. Je dis ça...
Optimistes de tous les pays, levez-vous
!
Je passe à chaque fois pour être une sorte de prophète de malheur,
mais c'est quand même invraisemblable de voir l'aveuglement des soi-disant
intellectuels, des catins de la presse, comme je les appelle, surtout en France,
qui ne veulent absolument pas reconnaître que leur monde est mort ! Il y a une
vision du monde qui survit comme ça, avec des petits bouts de ficelle, et qui
essaye de faire croire que tout va bien se passer. Allez, les gars: ne vous
inquiétez pas.
Où allez-vous puiser cette autre vision du monde que...
Dans
la littérature.
Dans la littérature ?
Oui... Je sais que je
suis considéré par certains comme le Paco Rabanne de la littérature. J'en ai
pris mon parti. C'est pas très grave. Les péripatéticiennes de la presse bobo
m'intéressent assez peu, en fin de compte. Ce qui est clair, c'est qu'il y a un
refus total en France, depuis un certain nombre de décennies, de prendre en
compte, réellement, les grands bouleversements que la technique, ou la science
comme on dit, ou encore la réactualisation du religieux, sont en train de
produire aujourd'hui. Et ça, ce n'est pas possible dans une nation qui est à la
fois basée sur l'athéisme et sur une vision rationaliste-cartésienne du progrès
et du développement scientifique.
Vous conseillez d'ailleurs aux intellectuels de lire d'avantage
La Recherche ou Science et Vie que toute autre chose.
Il serait peut-être
temps, pour une nation qui a, quand même, produit des Pasteur, des Curie ou même
des Descartes ou des Pascal, de se re-pencher un peu sur la réalité. Ou plus
exactement sur le Réel: la réalité non-programmée et non-programmable. Ça, ça
demande d'ouvrir des livres qui, généralement, battent en brèche vos présupposés
sur le monde. Vu que la France, en plus, a une vision du monde universelle, il
est évident qu'au moment où cette vision du monde universelle s'effondre, à la
fois sous le choc des faits, de l'histoire, d'une autre pensée... Alors je
statue sur la fin d'un monde et tout le monde dit: "prophète de malheur!".
Désolé, ce n'est pas moi qui ne suis pas intervenu à Sarajevo ! Ce n'est pas moi
qui ne suis pas intervenu en Irak !
Vous allez chercher plutôt dans la Kabbale, dans les
auteurs comme Novadis...
On m'en fait beaucoup le reproche. Oui,
c'est mal. La Kabbale, c'est très très mal. D'abord, c'est des Juifs ! Le
Christianisme, n'en parlons pas. On me reproche même dans l'Express de penser.
Ca va jusque là ! "Dantec pense trop." Pense mal, sûrement. Et en plus, il pense
trop !
Vous pensez, c'est clair. Est-ce que vous croyez
?
Vous voulez dire en Dieu ?
En ce que vous voulez.
Croire, pour moi, ça
veut dire croire en Dieu, sinon ça n'a pas d'intérêt. Je crois en Dieu, oui. Je
suis croyant et pratiquant, même si je ne suis pas baptisé au demeurant.
Donc vous êtes un peu mystique ?
Je ne suis
pas un peu mystique; je le suis complètement et je le revendique.
Je disais au début de l'émission que vous étiez un
auteur culte de la SF ou du polar... Villa Vortex se termine un peu comme ça,
avec des échos qui pourraient être ceux de la Bible. Est-ce que vous ne seriez
pas simplement un auteur mystique ?
Si vous voulez. Je ne suis pas
opposé à cette définition. Philip K. Dick était aussi un auteur mystique.
Qui ?
Philip K. Dick, par exemple.
Il n'est pas dans ma bibliothèque...
C'est
vrai ? Ben, il devrait. C'est un des auteurs les plus importants de la seconde
moitié du 20ème siècle. Effectivement, en tant qu'auteur culte de
science-fiction, comme on disait aussi à son époque, la seule chose qu'il a fait
- si j'ose dire -, c'est d'essayer d'actualiser d'une certaine manière la
lecture des Saintes Écritures. Mais dans un monde qu'il devinait aller vers la
techno-science générale, les univers virtuels - déjà à son époque -, les
hallucinations programmable, etc.
Voilà donc Villa Vortex...
Oui, enfin...
Oui, si vous voulez.
Propos recueillis par Pascal Paradou
RFI / Cultures
Vives / 29 avril 2003