"Le monde ressemble à un milliard de lampes électriques coagulées et envoyant comme autant de SOS aux astres impassibles."
Villa Vortex
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Maurice G Dantec

Dantec : back in town

par Maurice G. Dantec le 20/01/2005 Chronicart

2005 - DANTEC, BACK IN TOWN


Livres - Reportage
CHRONICART


On attendait le troisième tome du "Théâtre des opérations" de Maurice G. Dantec en janvier : lâché par Gallimard, le livre ne paraîtra pas. Invité par la revue "Ring" dans un amphi décoré comme une chapelle kitsch, l’écrivain s’explique sur sa mise au ban, sur sa conception de la littérature, sur les dernières étapes de son parcours intellectuel. Reportage.


Mardi 18 janvier 2005, 20h15. Une bonne centaine de pré-trentenaires, post-punks, étudiants, néo-réacs (un public aussi hétéroclite que les références et le parcours de Dantec), lecteurs aguerris ou non à son oeuvre, se réchauffent dans un amphi parisien de l’Ecole Supérieure de Gestion. Invité par la rédaction du journal en ligne Ring, dont il est lui-même éditorialiste, Dantec est de passage à Paris pour une réunion-éclair. Une heure plus tard, l’auteur de Babylon babies (roman en cours d’adaptation à l’écran par Kassovitz) et de Villa vortex (cf. Chronic'art #9) débarque enfin, sur fond d’un emphatique morceau de Laibach, lunettes noires et cheveux longs, dans cette salle étrangement choisie pour un huis clos plutôt confidentiel. Sous le plafond kitch aux couleurs du Zodiaque de l’amphithéâtre, une table ornée de bougies et d’un crucifix l’attend. David Kersan, son agent littéraire, chapeau et redingote sombre, exalté, invite alors le public à se lever pour acceuillir le maître. Le ton est donné. Ludique et mystique, c’est plus une rencontre-hommage qu’une rencontre-débat qui se déroule ici, quitte à surprendre les quelques sceptiques arrivés là un peu par hasard. "Vous aussi, futurs écrivains sûrement en germe dans la salle, le mur de la critique officielle vous bloquera la route comme à moi", lance d’entrée de jeu l’auteur culte, récemment décrété ingérable par la maison Gallimard. Après avoir publié les deux premiers tomes de son Théâtre des opérations, l’éditeur de la rue Sébastien-Bottin a en effet lâché prise en refusant de publier le troisième volet, American black box. Flammarion, un temps pressenti pour reprendre le flambeau, a aussi finalement choisi de laisser tomber. La seule actu de Maurice Dantec, c’est donc qu’il n’y a pas d’actu ; pourquoi la rédaction de Ring a-t-elle donc mis sur pied ce rendez-vous plutôt exceptionnel ? Pour éclairer l’oeuvre, pour soutenir l’écrivain, pour conforter la communauté qui s’agite autour de l’auteur de Babylon babies ? Un peu des trois, apparemment. Les invités annoncés (Gaspard Noé, Richard Pinhas, Philippe Muray, Jean-Louis Costes et l’éditeur Raphaël Sorin) resteront muets, constituant au final, avec les principaux acteurs de Ring, une garde rapprochée d’une dizaine de personnes, bras croisés derrière l’écrivain, entre apôtres assistant à la cène et milice personnelle. Drôle de table ronde, un peu trop carrée.

Le Tdo 3 est dans les limbes


Sérieusement décontenancé par les attaques d’une presse très bien-pensante (Pierre Marcelle dans Libération, Arnaud Viviant, Le Nouvel Observateur), Dantec a pu en tout cas se réchauffer à la chaleur de lecteurs tout acquis à sa cause. Il est surtout venu tenter de s’expliquer sur l’espèce de "lynchage médiatique" qui a agité le petit monde parisien il y a un an. Le refus par Gallimard et Flammarion de publier la suite du Tdo en raison de propos jugés "diffamatoires" par les services juridiques en découle visiblement en droite ligne.

Première info solide de la soirée : a priori, l’annulation est prolongée, et American black box ne sortira pas en France jusqu’à nouvel ordre. Deuxième info : le prochain roman de Dantec, Cosmos Inc., sera quant à lui bel et bien publié en septembre prochain, mais chez un nouvel éditeur, Albin Michel. Si tant est qu’il ne tombe pas d’ici là sous le coup d’une nouvelle fatwa susceptible de le faire reculer. Pour calmer le jeu, Dantec a longuement parlé de son évolution intellectuelle, entre parents ex-cocos et récents débats enflammés au Québec, où il a élu désormais domicile. Avec un certain appétit pour répondre en profondeur à la dizaine de questions posées dans la salle, il est revenu sur sa façon d’appréhender la post-modernité, à la lumière de Deleuze ou d’Origène. Il n’a pas manqué de préciser aussi les tenants de sa récente conversion au catholicisme. Parcours atypique, références encyclopédiques, sens du paradoxe, refus du consensus : tout ce qui semble en déranger plus d’un chez lui tient-il dans ces quelques mots, après tout bienvenus, comme l’a malicieusement rappelé un lecteur, en terre républicaine ? Car que lui reproche-t-on, au fond ? D’avoir échangé trois mails avec un groupuscule nazifiant sur Internet ? La vraie raison de l’ostracisme dont il a été victime est peut-être plus profonde : ses positions, comme il l’a sans cesse pointé au cours de la rencontre, sont avant tout celles d’un écrivain catholique. Point. Reste ses choix politiques, plus discutables par nature, mais Dantec semble prêt à en parler voire à en découdre avec tout interlocuteur assez costaud sur le sujet. Si tant est qu’il pointe son nez, ce qui ne fut pas le cas ce soir-là. Alors ? Hormis l’ignorance ou la caricature, il ne semble perdurer aucune raison sérieuse qui expliquerait la mise au ban dont il a fait l’objet. D’autant qu’au regard de la tiédeur qui ronge la plus grande partie de la littérature française, beaucoup restent demandeurs d’une surdose à l’amphétamine Dantec.

Profondeur et marginalisation

Malgré le décor franchement kitsch dans laquelle elle s’est déroulée, on ne peut donc que saluer l’intérêt de la soirée : Dantec, lorsqu’il est placé dans un contexte où on ne le condamne pas d’emblée et où on lui laisse la possibilité de s’expliquer sereinement sur sa conception du monde et de la littérature, fait toujours preuve d’une complexité d’approche largement à la hauteur de ses propres fictions. Le tout avec un humour très corrosif, qui n’hésite pas à érafler au passage des convictions qui font figure d’axiomes. D’un autre côté, on reste assez perplexe devant l’espèce de "ghettoïsation" dans laquelle s’enlise lui-même Dantec, en se laissant ériger en icône pour des franges agitées de la contre-culture, au risque de finir par être cantonné à la marge. Alors même qu’il tente toujours de prendre à la gorge la littérature, cet "art télépathique", comme il dit, pour qu’elle se mette plus sérieusement à penser notre monde, à la mesure de ses dangers et de ses enjeux. Rendez-vous en septembre.

Romaric Sangars et Morgan Boëdec