
Conférence de La Cigale
par Maurice G. Dantec le 10/09/2005 La Cigale
WELCOME TO THE BLACK BOX, BABY
Tout espoir qui, comme le disait Nietzsche, s’avère la
chaîne de l’esclavage.
Ici, dans la Boîte Noire, la Lumière est un secret.
Retenez votre souffle, avancez droit dans les ténèbres, le brasier est au bout.
Les espoirs frauduleux en de radieux lendemains qui chantent n’y sont
pas de mise.
Détrompez-vous, il ne s’agit pas de l’Enfer, ni de ses
démoniaques cercles concentriques, car c’est le XXe siècle lui-même qui nous a
appris que l’Enfer était non seulement pavé de toutes les bonnes intentions du
monde, mais surveillé par autant de miradors qu’il y a d’utopies.
Il
n’existe qu’un seul lieu u-topique en ce bas monde, et il a justement
pris possession du monde humain en son entier.
Et si ce lieu a un nom, ce
qui paraît presque inconcevable, il est unique, quoique répétable en des
milliers de variations dans la déjection d’événements faussés qui nous tient
lieu d’Histoire. Ce nom c’est :
LE CAMP.
La Boîte Noire est ce qui reste caché au cœur du Camp-Monde,
elle est sa réversion et son intensification, son surpassement dynamique et
ontologique, elle est le piège placé secrètement au cœur du piège – se souvenir
que Mékanè(s), la machine, signifie stratagème militaire en
Grec, et se souvenir en parallèle que toute machine doit être conçue comme un
réseau de coupures -, elle est mesure et contre-mesure, enregistrement
métacodal, génétique, elle est donc la phase de surpassement du
dualisme organisme /machinisme, elle est métatechnique tout autant que
métaorganique, elle diverge, elle se sépare, elle se désorbite, elle est le trou
noir qui aspire un univers humain qui n’a plus que quelques générations à vivre.
Elle est l’éclair qui traverse la pensée en action pour lui permettre de voir
au-delà d’elle-même.
Elle est donc le Contre-Monde du Camp, elle est le
métacerveau des intelligences collectives et/ou individuelles - ce qui revient
quasiment au même aujourd’hui - engagées dans ce processus qui a pris possession
du globe terrestre, comme une écologie de substitution.
Elle est une arme
neurovirale, son champ d’action est l’humanité toute entière, dont l’auteur de
ces lignes, et sans doute même tout ce qui la et le dépasse.
Voilà
pourquoi elle ne peut se sustenter d’un espoir quelconque, vendu en sachets
écolo-équitables et servant à étancher la soif de « justice sociale » des
esclaves rééduqués dont la « libération » consiste à se marier entre conjoints
du même sexe ou à manifester leur soutien aux assassins djihadistes qui
kidnappent et exécutent les « travailleurs humanitaires » qui, pourtant, se sont
quasiment engagés de leur côté .
Voilà pourquoi elle est comme une sorte
de munition GPS, destinée aux frappes chirurgicales contre les nihilismes
ambiants, et les sous-cultures de tinette qui les servent.
Voilà pourquoi,
a contrario des espoirs utopiques et de leurs régiments de pensées aux
ordres, elle cherche à configurer l’armée invisible du verbe, elle passe en mode
guérilla logocratique, elle en appelle à chaque métacerveau, à chaque «
homme intégral », à chaque porteur de feu, à chaque cavalier des steppes, à
chaque légionnaire de l’Empire, à chaque sniper nocturne, à chaque glaive prêt à
servir, à chaque bouclier désireux de faire protection, à chaque arc, chaque
flèche, chaque fusil, chaque Bible.
Elle n’est pas une outre chargée
d’espoir gonflable à volonté, sur mesure, en un avenir sans autre lendemain que
lui-même, mais une déflagration ontique, une ek-stase, une Espérance
authentiquement vécue comme bouleversement cataclysmique général, comme Onde de
Choc du Futur venu modifier le présent.
Et si sur son étendard cinglent
les mots « NO MERCY », ce n’est certes pas par manque de compassion, bien au
contraire. Cette invocation martiale implique seulement que la charité se doit
d’aller vers le plus faible, le vrai, vers l’authentique victime, et non vers le
commanditaire « révolutionnaire » d’un ou plusieurs génocides, qui finira par
goûter à l’acier froid dont il se croit le maître.
Il est vrai que cette
conception du Christianisme, qui fut celle des authentiques Lumières médiévales,
n’a plus vraiment cours aujourd’hui.
C’est bien la preuve que nous
sommes entrés de plein fouet dans la Dernière Époque, celle qui verra la fin de
l’homme tel que nous l’avons connu.
Et si une guerre doit être conduite
c’est donc bien au nom de la Paix du Christ, qui n’était pas vraiment un
animateur socio-éducatif syndiqué. Si une guerre doit être conduite c’est contre
la Paix du Monde, contre la Paix de l’Esclavage, contre la Paix des grands
cimetières sous la Lune, contre la Paix des pharisiens modernes, contre la Paix
des pacifistes, contre la Paix des totalitarismes, contre la Paix du verbe
anéanti.
Cette guerre a commencé bien avant que nous soyons nés, et elle ne
s’achèvera probablement que longtemps après notre mort. Et pourtant c’est à nous
que revient la charge d’en établir les plans de bataille et si possible de
lancer la première vague d’assaut vers les plages.
C’est à nous que revient
la charge du sacrifice, la charge de la Brigade Légère.
Nous sommes les
commandos-suicide lâchés derrière les lignes ennemies juste avant l’Heure H du
D-Day, nous sommes les parachutistes venus des aurores boréales, les Rangers de
l’ultraconscience, les Marines de l’Atlantide, les Navy-Seals de l’intrusion
imaginaire, nous sommes la 1ere Armée de la Garde et nous tiendrons chaque
Stalingrad de la pensée comme si nos vies en dépendaient, et comme elles en
dépendent hors de tout doute possible, nous n’hésiteront plus à les risquer pour
de bon, sous le ciel grillagé de fulgurances en tous genres. On commence
d’ailleurs déjà à nous tuer, parce que nous osons parler, mais notre voix ne
s’est pas encore faite pleinement entendre. Lorsqu’elle retentira, vous
commencerez à vous faire une idée de l’Armageddon qui s’en vient.
La littérature subit en ce jour la plus grande offensive
qu’elle ait eu à affronter depuis son invention, il y a plus de 3000 ans.
Cette offensive n’est pas la conséquence de la mégalomanie paranoïde d’un
despote, ou d’un despotisme particulier, même le plus stupide et dictatorial qui
soit.
Elle est la figure même de la société telle que le nihilisme
mondial tente de la fabriquer, avec succès, faut-il le souligner. Cet
anéantissement de la parole est devenu la caractéristique générale de cet «
Im-monde » dans lequel on veut nous faire résider, et il y a au moins
une très bonne raison à cela : l’anéantissement de la parole est désormais la
spécialité incontestable de ceux dont la fonction est de la faire vivre.
L’anéantissement du verbe est la mission principale de la culture, de
l’éducation et de l’ensemble de ce que l’on nomme pompeusement « industries de
la communication ».
Mais il faut aussitôt replacer les choses dans leur
réelle perspective en ce qui concerne ce théâtre des opérations, tel
qu’il se met en place sous nos yeux, au sens strict : Il ne s’agit pas d’une
guerre défensive de « l’écrit » - bastion supposé de la « culture » - contre la
menace des « mass-médias » audiovisuels – Empire du Mal/Société du Spectacle -,
vibromasseur idéologique pseudo-situationniste qui peut, à la limite, faire se
pâmer un Arnaud Viviant ou une pigiste quelconque du Nouveau Collaborateur, non,
il faut bien prendre acte de ceci : C’est la littérature elle-même qui est
en train de devenir l’ennemi primordial du Verbe, donc de l’Esprit.
Prostituée aux vendeurs d’espoirs en kit et aux bonimenteurs des
religions sans Dieu, elle se retourne, en adorable traîtresse, contre ce qui non
seulement l’a engendrée, mais donc contre ce qui, depuis toujours, et à jamais,
ne cesse de la faire exister.
En même temps qu’elle brille dans les
salons devenus consortiums de négoce international, en même temps qu’elle se
pavane à la télévision, entre un pédéraste séropositif ne se cachant pas de
contaminer sciemment ses partenaires sexuels, et un acteur désireux de nous
faire partager sa vision « humanitaire » et ses « préoccupations sociales », en
même temps qu’elle reçoit les Prix d’Excellence des rentrées automnales
françaises ou de conventions « humanistes », précisément, portant le nom de
l’inventeur de la dynamite, en même temps qu’elle est devenue la muse
démocratique d’une société qui ne sait plus rien faire d’autre que bavarder à
son propre sujet, afin que « tout le monde en parle », bref, en même temps que
la voilà consacrée Reine, elle piétine son sceptre dans la frénésie de
l’épilepsie, chie sur son trône, vomit de toute sa bile malade dans sa couronne,
et finira bientôt par tendre les mains en demande suppliante d’un pardon que
nous serons, nous, les tous derniers écrivains, en mesure de lui refuser, sans
la moindre once de pitié.
Puisqu’elle a voulu se faire gorgone, et
servir les multiples formes de Celui qui ne peut en avoir aucune en particulier,
puisqu’elle se vante même d’être désormais au SERVICE du GÉNÉRAL, et non plus la
COMPLICE du SINGULIER, elle ne doit attendre de nous aucune forme de
commisération.
Cette chose qui usurpe le nom et l’apparence de la Pensée
en acte doit s’attendre à ce qu’un noyau de résistance – simple effet de la
thermodynamique des fluides – se constitue, à l’intérieur d’elle-même, tout en
étant capable de l’englober, afin de mieux s’en diviser. Ce paradoxe éminent,
c’est cela le secret de la Boîte Noire, le secret de la littérature considérée
comme arme télépathique, comme arsenal ontogénétique.
Pour un
authentique écrivain, le pire ennemi reste le plumitif de service, au
sens propre, qu’il soit cubain, teuton, nippon, montréalais ou parisien. Son
pire ennemi c’est l’agent de l’infection culturelle qui a pris possession de ce
qui fut un jour la littérature. Son pire ennemi reste l’homme moyen qui non
seulement nous fait l’injure de prétendre savoir lire, mais y ajoute l’outrage
répugnant de se convaincre qu’il est en mesure d’écrire quoi que ce soit sur le
Monde, dont il n’est qu’un vulgaire technicien de surface.
AUX ARMES, DONC,
AUX ARMES, ETC...
Maurice G. Dantec - Le 7 décembre 2005 – Pearl Harbour Remembrance Day