
Blues pour les écrivains que l'on tue après leur mort
par Maurice G. Dantec le 22/02/2003 Ring
Ce texte de MgD fut écrit peu de temps après la mort de Maurice Blanchot.
Il est de nos jours des écrivains si essentiels, si « incontournâââbles » ‑ comme on le dit sur les plateaux d'émissions littéraires ‑ que leur mort, après 90 années passées au service de la littérature la plus haute, et après avoir laissé dans ce sillage une cinquantaine d'ouvrages le plus souvent exceptionnels, est expédiée en exactement QUINZE SECONDES aux journal d'informations de France-2.
15 secondes, montre en main, le temps de dire, sur le ton de circonstance : « hier, l'écrivain Maurice Blanchot, connu pour son oeuvre étrange, est décédé à son domicile rue Untel, à telle heure », puis d'enchaîner (véridique) sur les résultats du championnat de France de football.
15 secondes, Blanchot n'aura pas à se plaindre, il aura eu droit à son quart de minute de célébrité post-warholienne.
Que la disparition d'un écrivain français authentiquement GÉNIAL, et dont l'oeuvre essentielle est reconnue comme telle par ses pairs depuis au moins un demi-diècle, soit EXPÉDIÉE tel un colis postal par la nation qui l'a vu naître, qui peut franchement s'en étonner, quand la République Franchouille en est rendue à protéger les tyrans de la géopolitique génocidaire (Milosevic, puis Saddam), et à s'offrir une sorte de « Lamartine » d'occasion comme ministre des affaires étrangères, suscitant dans son ex-colonie nord-américaine une admiration sans faille ? Blanchot est mort, mais qu'importe, le spécialiste du théâtre dans les colonnes d'ICI-MONTRÉAL a découvert, comme Alain Minc, et Philippe Sollers, un authentique « poète», doublé d'un « orateur »d'exception, en la personne de ce guignolesque moignon diplomatique d'aristocrate d'Empire nommé de Villepin, clone improbable de notre fameux homme de lettres et académicien « romantique » susnommé auquel on aime en effet à le comparer, dans un moment d'hallucination post-historique que Philippe Muray a depuis longtemps diagnostiqué (quoique les deux représentent typiquement le faux aristocrate, mais vrai bourgeois-libéral).
Mais laissons là les ministres plénipotentiaires et les « poitrinaires bleuâtres » comme disait aimablement Flaubert à propos du Villepin de son époque, et essayons de regarder le jour nouveau avec un peu d'espoir.
Si France-2 a expédié Blanchot en 15 secondes, il ne fallait pas compter sur un micro-module d'attention des télévisions québecoises qui ont bien mieux à faire, je le comprends, avec Marie Labrèque et ses coupes de cheveux hyper-tendance, ou Michel Tremblay, et sa littérature si «proche des préoccupations existentielles du peuple québecois contemporain » - si, si, je l'ai lu, ca, ou entendu, il n'y a pas si longtemps.
Aussi ce jour nouveau aura laissé sur ma misérable mémoire d'occidental perdu une trace de cendres : ce matin, j'ai consulté la presse de Montréal en son entier. Je n'y ai lu aucune, à moins qu'elle ne m'ait échappé, je dis bien AUCUNE mention de la disparition de l'auteur de L'écriture du désastre. Quoi ? Comment ? Qui ? -avez-vous dit ?
Le Québec est décidemment un pays formidable. En un demi-siècle il sera parvenu à produire un des auteurs de langue française les plus importants du XXe siècle, toutes nations francophones confondues, je le souligne, un dénommé Hubert Aquin, puis à produire les conditions objectives de son suicide, à savoir cette « culture québécoise » micro-locale (l'inverse complet du projet de cet écrivain, à savoir une culture Canadienne-Francaise globale) qui se refuse donc toujours à être une nation américaine, et qui réciproquement n'accorde qu'un intérêt de façade, voire même plus aucun intérêt du tout à ce qui provient de l'esprit français le plus haut, c'est-à-dire le plus rare.
Si les pantins
cathodiques de France-2 ont commis ce crime sur un écrivain mort, on peut
compter maintenant sur la presse écrite parisienne pour qu'elle se démène comme
un beau diable afin de rattraper le coup, le doute n'est pas permis quand on a
lu, comme moi, le Monde des Livres durant des
années.
La question que je pose dans
cette lettre comme un pari, puisque j'espère qu'elle sera publiée quelque part,
d'ici quelque temps - donc le temps suffisant aux médias québécois
d'éventuellement « rattraper le coup »à leur tour ‑, oui la question que je pose
est celle-ci : Dans le cas fort peu probable où Nathalie Petrowsky[1] (pur exemple, rien de personnel) ait entendu
parler de Blanchot et se sente obligée de dire quelque chose à son sujet, ne
vaudrait-il pas mieux en fait qu'elle n'en fasse rien et que seul le silence
d'un avenir confisqué plombe désormais le cercueil de cet auteur que la France a
ignoré superbement jusqu'à sa mort, dans l'ombre de la tombe d'Hubert Aquin, que
l'ex-Nouvelle France continue d'ignorer non moins superbement, puisque si -
comme Blanchot - tout le monde finit bien par dégoiser un lieu commun ou un
autre à son sujet, plus personne ne le lit. La preuve en est : leur livres, à
tous deux, ne sont pas ou presque pas réédités.
Mais Monsieur de Villepin, lui, « Lamartine » de son époque de chiottes, tire à des dizaines de milliers d'exemplaires.
Chaque époque est reconnaissable à ses poètes, et à la manière dont elle les traite. La France du Second Empire adulerait Lamartine et ignorerait Baudelaire. Celle de la Dernière République idolâtre un ministre plénipotentiaire, et ignore un des plus grands, si ce n'est le plus grand spécialiste de Kafka en langue française.
Kaf qui ?
Maurice G. Dantec, Montréal, le 25 février
2003.
1. Journaliste très connue au Québec, collaboratrice de La Presse, sorte de « Figaro » local.