
Interview Geek Magazine pour Métacortex
le 25/02/2010
Par Rodolphe Lachat
GEEK LE MAGAZINE : Après Villa Vortex, Métacortex s’inscrit dans la trilogie Liber Mundi. Comment définiriez-vous cette entreprise ? Quels sont les liens entre les deux premiers tomes ?
Villa Vortex semblait achever un cycle (entamé avec La Sirène rouge). Est-ce que, de la même manière, Métacortex clôt celui débuté avec Cosmos Incorporated, en attendant un retour, annoncé, au « noir » ?
Je ne crois pas que Villa Vortex ait achevé un « cycle » commencé avec La Sirène rouge. Il n’y avait là encore aucun plan préconçu lors de l’écriture de ce premier roman. C’est avec Babylon Babies, quand j’ai eu l’idée de reprendre les deux personnages principaux des premiers livres afin de les faire entrer en « collision », que le « cycle » est né, après coup, donc.
Métacortex se situe de la même façon en « oblique » avec les derniers romans publiés, qui se produisent et se détruisent les uns les autres. J’espère sincèrement que les défauts présents dans le premier volume de Liber Mundi ont été surpassés. En ce sens, les ouvrages publiés entre temps auront probablement joué leur rôle.
Il n’y a pas de « retour au noir », genre que je n’ai jamais quitté. Même si ce noir peut se situer dans le futur, voire sur plusieurs époques, comme dans Métacortex.
Avec Villa Vortex, vous avez déconcerté beaucoup de vos lecteurs. Pour les retrouver ensuite avec Cosmos Incorporated. Un journaliste vous a même reproché de « penser trop »… Considérez-vous ces tentatives de « roman-total », si c’en sont, comme la partie la plus personnelle ou la plus exigeante de votre œuvre ?
Il est absolument logique qu’un journaliste contemporain vous accuse de « penser trop ». Vous imaginez un peu le niveau de l’insulte. Vous essayez de faire fonctionner les 1300 centimètres cubes de matière cervicale dont la « nature » (ou la surnature) vous a doté, mais vous devriez surtout ne pas en faire usage, comme tous les pigistes culturels de sa corporation de boutiquiers de l’information.
Ensuite, tout vrai roman est « total ». Le cycle de Dune est une totalité. Crash ! est une totalité, Ubik aussi. Les romans de Dostoïevski n’échappent pas à la règle, ceux de Conrad non plus, et je pourrais remonter à Homère, le tout premier des romanciers. C’est l’anémique littérature française qui n’est plus le moindrement capable d’éclairer le monde dans lequel nous vivons, pas plus que nos existences piégées dans ce néo-paramétrage de l’humanité, qui s’est coupée du romanesque, et en fait de la fiction, qui est justement (re)création du monde.
Devrons-nous attendre sept nouvelles années pour lire le dernier opus ?
On ne peut rien vous cacher.

CHAPITRE II : MÉTACORTEX.
On retrouve dans ce roman l’importance que vous accordez à la ville. « La ville est un code. La ville est chair et sang », écrivez-vous. Pourquoi et quel sens donnez-vous à la polis ?
La « Polis » n’est pas la ville, c’est son ordre secret. C’est à la fois la « politika », mais aussi la « Police », c’est-à-dire la guerre souterraine entre la Loi et le Crime, et c’est aussi ce qui se situe au-delà d’elle, mais dans le rayonnement de son existence : le darwinisme social, c'est à dire la Mort et la Violence faite aux plus faibles (qui sont en fait les « meilleurs »).
Verlande, le personnage principal, est comme beaucoup de vos héros, un super-flic. En tant que tel, sa mission est de « défendre les forts contre les faibles » (Nietzsche). Qu’entendez-vous par là ?
Je l’évoquais dans la question précédente. Nietzsche pratique l’inversion des valeurs d’une façon continuelle. Lorsqu’il évoque cet apparent paradoxe, il indique aussi où sont les vrais forts et les vrais faibles. L’authentique faiblesse, parée des pouvoirs de la force « démocratique » est représentée par l’Homme Moyen, l’Homme des Masses, celui qui a le nombre et la « morale » pour lui. Les authentiques « forts » sont en fait « les meilleurs » -aristos en grec- et ils forment par nature une minorité et un simple « réseau » de solidarités-singularités. Ils sont donc directement menacés par la grégarisation accélérée du « Parc Humain », comme dit Sloterdijk, mais déjà sensible, en tout cas pour Nietzsche, à la fin du XIXe siècle. C’est pour cela que Verlande n’est pas un « super-flic ». Il est un soldat perdu dans une guerre qui ose à peine dire son nom.
« Nous sommes destinés à être des soldats au moment où la cité va disparaitre », dit Verlande. Effectivement, le monde que vous décrivez, en 2018, est celui de la guerre totale. Qu’est-ce qui vous inspire un tel pessimisme, à si brève échéance ?
Rien du tout, je vous assure, comme je me tue à le répéter : TOUT VA BIEN.
Métacortex est le roman de la Chute de l’Homme, mais cette Chute, la seconde, ouvre pour vous une nouvelle époque ?
La Seconde Chute, comme la première, ouvre sa propre époque. Elle est décrite, mais selon un autre angle de vue, « oblique », et un demi-siècle plus tard, dans Cosmos Inc. et Grande Jonction.
« Désormais la science ne servait plus qu’à amplifier la violence de la Chute ». Ce roman est aussi une réflexion sur la technique. Et lorsqu’on vous lit, on pense à Jacques Ellul (« Ce n’est pas la technique qui nous asservit mais le sacré transféré à la technique ») et surtout à Bergson sur la technique et le supplément d’âme.
La phrase de Jacques Ellul que vous citez, j’aurais pu la placer en exergue du roman.
L’un des grands thèmes du livre, c’est que la Deuxième Guerre mondiale ne s’est jamais éteinte. « Le nazisme représentait l’état psychique du monde du XXe siècle et ainsi il conditionnait la direction que la technique allait emprunter ». Comment doit-on comprendre cela ?
Je crois que je l’explique très clairement dans le livre. Si nous laissions les lecteurs le découvrir par eux-mêmes ?
Au fond, dans ce livre comme dans d’autres de vos romans, ne tentez-vous pas à donner une représentation littéraire du mal ?
« Représentation » n’est pas le mot exact, je crois. Le Mal n’est pas représentable puisqu’il est pur néant, son seul principe moteur il le tire précisément de l’humanité, grâce à laquelle il peut agir sur le monde, par l’influence qu’il exerce sur les Masses. Le Diable ne peut vraiment s’incarner dans un « indivis », une personne, sinon en lui faisant perdre son unicité et en l’anonymisant dans un collectif quelconque.
CHAPITRE III : DE L’IMAGINAIRE
On connait votre admiration pour Léon Bloy. On vous découvre fin connaisseur de Joseph de Maistre. Quelles leçons tirer au XXIe siècle de l’auteur des Considérations sur la France ?
Qu’un homme du XVIIIe siècle peut avoir raison contre toute son époque et, par conséquence, contre tous nos contemporains.
Lisez-vous encore de la SF ? Quels sont vos auteurs de prédilection ?
Je lis beaucoup de science-fiction, je viens d’attaquer Saint Grégoire de Nysse.
La fantasy connait aujourd’hui un engouement sans précédent. Goûtez-vous ce genre de littérature ?
Uniquement ceux qui osèrent en transgresser les codes, Michael Moorcock, Fritz Leiber, Jack Vance d’une certaine manière, quelques autres, très rares. Les histoires de sorciers, de donjons-et-dragons et de chevaliers interstellaires me laissent totalement indifférent. Il y a plus d’imagination véritable, c'est-à-dire de dévoilement du « contenu latent de la réalité » comme le dit Ballard, dans une minute de Ghost In The Shell ou d’Avalon que dans toute cette quincaillerie techno-mystico-médiévale.
Plus généralement, on assiste à une sorte d’union sacrée entre l’entertainment de masse et les cultures de l’imaginaire. Après Philippe Muray qui contemptait Festivus, Festivus, d’autres crient aujourd’hui à « l’infantilisation générale ». Qu’est-ce que cette frénésie mondiale autour d’Harry Potter, du Seigneur des anneaux, de Spider-Man ou de la famille Simpson vous inspire ?
Ne confondons pas les authentiques œuvres de l’imaginaire et la culture de masse globale qui est un entertainment collectif « individualisé » ou plus exactement « tribalisé », ciblé par niches marketing. Je ne place pas tout à fait sur le même plan le Seigneur des Anneaux et Harry Potter, par exemple, ne serait-ce que par les œuvres dont ils s’inspirent. Spider-Man, je ne saurais trop dire, mais la famille Simpson, ma fille regardait l’émission jusqu’à l’âge de ses douze ans, je n’ai rien trouvé à y redire.
Pour finir, deux questions sur vos projets. D’autres adaptations audiovisuelles de vos romans sont-elles en cours ou envisagées ? La suite de Babylon Babies est très attendue, pouvez-vous nous dire un mot à ce sujet ?
Les adaptations cinématographiques de mes romans m’ont quelque peu laissé sur ma faim, pour employer un euphémisme. Je ne sais trop si des réalisateurs sont intéressés, mais je préfère prévenir : désormais je surveillerai bien plus attentivement les tenants et les aboutissants des projets proposés.