"Le ciel est noir et rayé de flèches ardentes. Je suis en train de courir sur la plage au milieu des usines qui explosent. Elles sont partout, sur les dunes. Des usines-bunkers, rouges comme le feu de la nuit."
Villa Vortex
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Maurice G Dantec

Préface de "Marginalia"

par Maurice G. Dantec le 04/11/1999 Préface

 

La préface écrite pour le livre de Ramos, bandit brésilien de luxe, en taule pour des années, et auteur d'un sublime roman noir.

Je ne connais pas le Brésil. Je veux dire je ne n'y suis jamais allé.

Je ne connais pas la prison. On ne m'a pas encore puni pour mes crimes.

Mon expérience de la mort est intime et peu spectaculaire, pour tout dire psychologique, ma connaissance de la violence est somme toute très limitée.

Il m'a suffit de lire cette terrible et hallucinante succession de nouvelles proposées ici sous le titre « Marginalia » pour que cette vérité apparaisse dans toute sa clarté.

Je ne vais pas ici faire la longue exégèse critique de cette oeuvre sans doute unique, et par son auteur, et par son style, et par la réalité qu'elle décrit.

Sachez donc qu'on aurait pu l'appeler le Dernier cercle de l'Enfer, ou Le Monde d'En-Dessous, apprêtez vous à descendre dans les culs de basse-fosse de la civilisation, osez pour une fois contempler la face du crime dans toute sa hideuse vérité, défaîtes-vous une bonne fois pour toutes de vos illusions humanitaires sur la nature de l'homme, et sur d'éventuelles conditions sociales éxogènes à sa propre essence qui seraient à  la racine du mal. Certes elles existent, mais comme vous le verrez si cette lecture vous enseigne quelque peu, elles n'expliquent pas tout. Ce que cet homme a vécu, et ce que ces histoires racontent en un feu vif, énervé, précis comme un scalpel mais conduit comme une baguette de sourcier, c'est l'aboutissement tragique d'une culture basée sur la violence, le luxe, le sexe et les médias.

Marginalia ne vous propose pas autre chose qu'un voyage jusqu'au bout du nihilisme contemporain. Il y a ici fort peu de complaisance pour les « valeurs » de la pègre. Vous verrez qu'on est loin des conneries à deux francs cinquante nous ventant le gang comme extension de la famille, et le crime comme expression du moi individuel frustré. Vous verrez à quel point la solidarité est un concept pour le moins étranger à tout ce beau monde, en prison, comme à l'extérieur. Pures expressions du consumérisme terminal, ou apocalypses localisées sous forme d'émeutes récurrentes et auto-exterminatrices, le monde décrit ici ne ressemble en rien à ce que j'avais lu jusque là concernant l'expérience carcérale. On y trouve pourtant certains éléments récurrents de l'univers concentrationnaire, mais la coloration si particulière des sentiments humains, des coutumes et des paysages en cette région du monde les rend à proprement parler démoniaques.

D'autre part, il ne fait aucun doute qu'une grande tristesse, une nostalgie pour un état définitivement éteint en l'homme se fait jour, comme de brefs affleurements, dans ce flot noir et sans rédemption autre que la mort.

Bref, je vous encourage vivement à en prendre pour quelques années, et à entrer dans ce monde inhumain, où la vérité de l'homme apparaît, apportant peu d'espoir, mais son lot d'épreuves, ni temps ni espace mais la promiscuité ou la solitude monacale, ni justice ni rédemption mais la dégradation continue, jusqu'au boutiste, de l'homme désireux d'en finir, pour paraphraser Nietzsche. Très honnêtement, je ne sais par quel miracle une telle oeuvre a pu surgir, survivre et quitter ce cloaque, qu'on nous montre enfin à voir sous son vrai jour, si tragiquement humain.

Maurice G. Dantec, Montréal, le 4 novembre 1999