"Le 8ème jour, Dieu créa la littérature."
American Black Box
maurice-g-dantec.png, 3,4kB
Maurice G Dantec

Entretien Nouvelle Donne

par Maurice G. Dantec le 14/03/2000 Nouvelle Donne


INTERVIEW
MAURICE DANTEC
pour la revue Nouvelle Donne

 1 — Tu te qualifies, je cite, de : “sociobiologiste darwinien” ?! Peux-tu expliciter cette définition ?

Je devrais sans doute être plus circonspect dans le choix de mes mots, sociobiologiste étant aujourd’hui directement assimilable aux théories de Wilson ou de Dawkins que je ne partage pas. Je crois que voulais dire “évolutionniste biopolitique”. Je revendique l’héritage de Darwin tout autant que de Teilhard de Chardin, celui de Nietzsche comme celui du christianisme, de Locke comme de Pascal, de Guy Debord comme de Karl Popper. Je crois en l’Évolution et en la Sélection Naturelle, dans le sens d’une ré-écriture constante du processus naturel, ainsi qu’à l’oeuvre immensément destructrice de l’humanité, et il me semble que l’homme est ce moment paradoxal où tous les modèles évolutionnistes se conjuguent, vers une somme négative.

2 — Tu racontes dans un reportage qui t’a été consacré par France 2 que ton père t’a réveillé en pleine nuit, alors âgé de dix ans, pour voir Armstrong poser le pied sur la Lune. Peut-on voir en cet “épisode” un des points de départ de ton goût pour l’Imaginaire en général et pour la SF en particulier ?

Je vous reprends : il ne s’agissait pas d’un événement “Imaginaire”, mais au contraire de l’irruption d’une réalité de troisième type. La science-fiction n’est ni une littérature du “réel”, ni une littérature de l”imaginaire”, elle est la littérature des nouvelles réalités évolutionnistes, des mondes-consciences en émergence. Elle est la littérature de la “Mort de l’Homme”.

3 — Tu racontes dans ce même reportage que tu as découvert la SF à l’adolescence avec des space opera, puis avec des écrivains du calibre de Philip K. Dick, James G. Ballard et William Burroughs. Qu’as-tu ressenti à leur découverte ?

r : Qu’il existait une littérature qui ME parlait, comme aucune autre ne m’avait jamais parlé avant.

4 — Malgré ton goût prononcé pour la littérature, c’est dans la musique que tu fais tes “premiers pas”, dès 1977 si mes informations sont bonnes. Pourrais-tu retracer ton parcours musical ? Et existe-t-il des
témoignages (vinyl ou CD) de tes “prestations” ?

À partir de 1976-77, les vagues punk, after-punk, puis cold-wave (des Ramones à Suicide, des Sex Pistols à Public Image Ltd, en passant par Devo, Père Ubu, Joy Division et Cabaret Voltaire) ont décidé une frange de cette génération qui avait vingt ans vers 1980 à rompre avec l’université, le gauchisme, les baba-cools et le rock post-hippie. Hybridation mutante entre le Heavy Metal des Stooges ou du MC5, le dandysme psychédélique de Bowie ou de Syd Barrett et l’électronique futuriste de Kraftwerk ou de Eno, il ne s’agissait pas, vous l’aurez compris, de se borner à se teindre une crête iroquois en vert fluo et de hurler son amour de l’anarchie et sa haine du “système”, mais de fournir une bande-son adéquate à la fin du XXe siècle. Ma participation à ce mouvement fut on ne peut plus modeste, et s’est soldée par un 33 tours vynil datant de 1980, et de deux Maxi-singles datant de 1979, sous les noms d’Artefact, et de Spions Inc.

5 — Tu as souvent dit avoir commencé à écrire à la faveur, si l’on peut dire, d’une période de chômage, en 1990-91. N’avais-tu vraiment rien écrit avant ton tout premier roman : nouvelles, poèmes ?

r : J’ai écrit ou co-écrit la plupart des titres d’Artefact, j’entassais depuis mon adolescence divers cahiers, poèmes, nouvelles inachevées, départs de romans, vélléités de tous ordres.

6 — Ce tout premier roman, antérieur à La Sirène Rouge, n’a jamais été publié. Quel était son titre, que racontait-il, et envisages-tu d’en faire quelque chose ? Autrement dit, avons-nous une chance de le lire un jour ?

r : Non, aucune.

7 — La Sirène rouge, est un road movie, un Polar, qui fut immédiatement remarqué, notamment pour le ton et l'engagement de son auteur. Pourquoi ne l’as-tu pas traité sur un mode SF, futuriste, comme Babylon babies par exemple ?

r : parce qu’il s’agissait d’un “polar”, précisément. Et que Patrick Raynal (big boss de la Série Noire) m’avait juste demandé de lui faire une “Série Noire” après avoir lu le manuscrit auquel vous faîtes allusion à la question précédente. Le futur y était en gestation.

8 — Tu publies ensuite Les Racines du Mal, toujours à la Série Noire. N’as-tu pas été surpris par son impact, son large succès public, et par le fait qu’il reçoive un prix tel que le Grand Prix de l’Imaginaire, lequel récompense d’ordinaire de purs romans de SF ?

r : ma première surprise, et non des moindres, fut que Patrick accepta de le publier sans la moindre discussion, et même, osons le dire, avec un certain enthousiasme. Quant aux Prix Littéraires… je n’en pense rien, il n’y a rien à en penser, et trop à en dire.

9 — Pour respecter ta chronologie, tu as écrit ensuite un gros roman de SF pour Denoël, inspiré, je crois, de Là où tombent les anges, une novella parue dans Le Monde en 1995. Pourquoi n’est-il pas paru et le lirons-nous un jour ?

r : Même réponse que plus haut : Non. Les raisons sont les mêmes : Un roman raté doit être détruit sans pitié.

10 — Nous en arrivons logiquement à ton dernier roman Babylon babies, paru à la rentrée dernière dans la Noire, en grand format donc. La composante SF est, cette fois-ci, omniprésente ? Comment expliques-tu ce glissement progressif au travers de tes trois romans publiés du polar vers la SF.

R : J’ai catapulté mes personnages vers leur propre futur, de ce fait les Racines du Mal et Babylon babies sont résolument des récits d’anticipation. Quant aux problématiques soulevées par les sciences et les technologies elles me pousuivent depuis mon jeune âge.

11 — Tu t’es dit, par le passé, proche de romanciers du dix-neuvième tels que Balzac ou Flaubert, et de leur goût à fabriquer des mondes avec leur cohérence. Au fond, ceci n’est-il pas également une des spécificités de la SF ?!

r : Non. Elle est la spécifité de toute oeuvre authentique. Dans bien des cas les romanciers dits de “SF” ne parviennent pas plus à créer un “monde” cohérent que la littérature académique ou intimiste sur laquelle ils vomissent à longueur d’années, de festivals en chroniques.

12 — Tu as dit, lors d’une interview, “... pour moi, la littérature ne sert pas à décrire le réel mais à le produire.” Pourrais-tu développer un peu plus cette idée ?

r : Non, il me faudrait des pages entières, et appeler Nietzsche, Deleuze, Blanchot, Bataille et quelques autres à la rescousse. Mais en deux mots je dirais ceci : un romancier de la fin du XXe siècle, et du début du XXIe siècle n’ a pas le choix que d’être, au fond, un philosophe, ou disons plutôt un moraliste. Notre héritage remonte à Swift, au bas mot, pour ne pas remonter jusqu’aux Grecs. De fait, nous participons directement à la production du monde, puisque sciences, techniques, sociétés, morales sont précisément, et toujours, inventées par des artistes. Évidemment nous n’en avions nulle conscience, jusqu’à l’orée du XXe siècle, lorsque ce furent les artistes, et les écrivains en particulier qui préparèrent objectivement les pensées aux carnages qui s’en venaient.

13 — Tu as dit également : “ Mon ambition est de dynamiter le roman populaire”. Tu as même ajouté : “ Le Polar est mort et enterré. La SF est en voie de cryogénisation, le reste de la littérature ressemble à un vaste musée.” Quel est donc ton projet d’écrivain et comment te situes-tu dans le champ littéraire actuel ?

r : Je me situe mal, c’est un euphémisme. Mon projet est en ruines, parce qu’il me semble être parvenu à l’objectif initial, c’est peut-être outrageusement vaniteux, mais en ce qui me concerne je ne vois pas comment je pourrais aller plus loin dans cette voie : Faire exploser les schèmes de création du roman “populaire “ (science-fiction, horreur, policier) en vue de produire sa synthèse crépusculaire, le roman pop. J’ai décidé de partir de la condition réelle de la littérature après Auschwitz et Hiroshima, après l’Apocalypse, condition dictée par ce que Walter Benjamin avait vu s’établir juste après la Première Guerre Mondiale : la mécanisation de l’art. Son industrialisation. Sa numérisation, aujourd’hui. J’ai voulu créer un monstre transgénique, une expérimentation luxueuse et sans lendemains. Il me faut maintenant pousser plus loin, sans doute en injectant un autre niveau de réalité dans mes récits à venir.


14 — Tu demeures un des rares écrivains français à pratiquer volontiers le mélange des genres ( Polar, SF, Thriller), alors que de nombreux auteurs de SF se sont réfugiés ces dernières années dans une littérature extrêmement typée, refermée sur elle-même, se revendiquant d’écrire de la “pure” ou de la “vraie” SF... Que penses-tu de cette prise de position et quels sont les auteurs français qui, d’après toi, font aujourd’hui preuve d’une réelle originalité ?

r : Pour commencer, je ne tire pas sur les ambulances, mais il arrive que cela soit nécessaire, lorsqu’elles vous écrasent les tympans de leurs hululements sinistres. Je ne rappelerais pas les mots cruels de Dick, Ballard, Burroughs, Spinrad, Moorcock, Ellison, et d’autres encore, concernant cette “science-fiction” autarcique et ni plus ni moins égotiste que la plupart des chiures intimistes de la littérature contemporaine, et qui semble se trouver en France un second souffle. Cette “science-fiction” n’est ni fiction, ni documentaire, un simple agencement d’intrigues convenues, de structures narratives hyper-traditionnelles, de psychologie d’horoscope et de quinquaillerie high-tech, le tout écrit avec le style d’un pachyderme. C’est à cause de ce genre d’abrutis que la SF est encore un genre à part dans ce pays, alors que les “genres” n’ont jamais été aussi proches de leur extinction aux USA. Le milieu de la SF francaise m’emmerde au plus haut point. Les gens n’y désirent qu’une chose : rester dans leur petit monde, avec sa petite cohérence. Tous ces crétins de fans de Star Trek déambulant en pyjamas orange, tout ce “recentrage” réactionnaire autour du Space-Opera. Recentrage. Ces garcons devraient plutôt diriger des départements de ressources humaines.

Pour le reste je renvoie aux questions précédentes.

15 — Que voulais-tu exprimer en disant que la littérature française est “peu acérée” par rapport à l’anglo-saxonne ?

r : Ce que vous ai dit juste un peu plus haut : Pour écrire, il ne suffit pas d’avoir envie de raconter des histoires, encore faut-il vouloir produire un monde. Et pour cela oser engager le fer avec celui-ci.

16 — Tu aimes beaucoup Dick, Ballard, Sterling et Gibson ; Ellroy, DeLillo, Thompson, Chandler et Crumley. Y-a-t-il des auteurs non anglo-saxons qui pourraient se glisser dans cette liste, (européens ou sud-américains, par exemple) ?

r : Nous parlons littérature contemporaine, d’accord ?
Alors rajoutons Gunther Grass et Salman Rushdie, ainsi qu’une poignée d’auteurs francais, Volodine, Zagdansky, Houellebecq…

17 — Que penses-tu du fait que tes deux premiers romans aient été achetés par le cinéma ? N’appréhendes-tu pas de voir ton univers intérieur passé à la moulinette d’un réalisateur et transposé à l’écran ?

r : Ils ont acheté le droit de se passer de mes appréhensions. Disons même que je l’ai vendu. Je n’aimerais pas ajouter à la prostitution marchande les trémolos du jésuitisme artiste.

18 — Tu as travaillé, ces dernières années, avec No one is innocent et Richard Pinhas. Quels liens peux-tu établir entre les textes qui ont résulté de cette collaboration et tes autres textes de fiction ? Quel plaisir particulier prends-tu à écrire des lyrics ?

Question insondable. Mon plaisir fut celui de participer à une authentique expérience musicale, que cela soit avec No One, ou avec Richard, et en dépit de moultes différents “politiques” entre nous (je parle de No One), l’intensité avec laquelle ce groupe s’est mis au travail en me demandant ma participation active m’a enthousiasmé. Quant à Richard, c’est un processus de boucle cosmique. J’écoutais ses disques quand j’avais 14-15 ans, c’est grâce à Heldon que j’ai lu l’Anti-Oedipe. Quant à l’influence de ce travail particulier sur la production romanesque, je suis dans l’incapacité de répondre autre chose qu’un cliché comme la relation secrète qui unit la littérature à la musique, rythme, harmonie, composition…

19 — Tu t’étais plaint de ce que tes romans paraissant directement en format poche, tu avais du mal à joindre les deux bouts. Les choses se sont-elles arrangées avec la publication de Babylon babies en grand format ?

Oui.

20 — Tes livres sont-ils traduits à l’étranger ?
Dans une vingtaine de Pays.

21 — Quelles sont tes passions en dehors de la littérature et de la musique ?
Les femmes.
La skunk.
Le Pouilly-Fuissé.
La Grèce antique, le haut Moyen-âge et l’Amérique du Xxeme siècle.

22 — Que dirais-tu si tu devais dresser un bilan de ces dix années d’écriture ?
Trop tôt pour faire un bilan. Mes exégètes posthumes s’en chargeront.

23 — Sur quoi travailles-tu en ce moment et quels sont tes projets à court et moyen terme ?
Écrire.
Plusieurs romans sur l’établi.
Parution en janvier 2007 de cette année du Manuel de Survie en Territoire Zéro, le premier volume (1999) de mon Journal Critique et Polémique : “Le Théâtre des Opérations”, à la NRF.

MGD
Montréal, le 14 mars 2000